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EnquêtePesticides

Pesticides : des fleuristes témoignent de problèmes de santé

Les fleuristes sont aussi victimes des pesticides.

La mort d’Emmy, fille de fleuriste, a fait office d’électrochoc dans le secteur. Certaines fleuristes confient à Reporterre leurs problèmes de santé et soupçonnent les pesticides présents sur les fleurs d’en être la cause.

Vous lisez la première partie de notre enquête sur les pesticides dans les fleurs. La seconde est ici.



« Ça a été un énorme choc. » Lucile raconte avoir été bouleversée lorsque, le 9 octobre, elle découvre l’article du Monde intitulé « Les fleuristes, victimes ignorées des pesticides ». Le quotidien relate l’histoire de Laure Marivain, une fleuriste dont la fille, Emmy, est décédée d’un cancer à l’âge de 11 ans. Il s’agit du premier enfant dont la maladie a été reconnue par le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides (FIVP) comme liée à son exposition aux pesticides durant la période prénatale.

Lire aussi : Le combat de la mère d’Emmy, fillette morte d’un cancer lié aux pesticides

Ses parents ont décidé de porter l’affaire devant la cour d’appel de Rennes pour être indemnisés à la hauteur de la souffrance endurée par leur enfant. La décision du procès, que Reporterre a suivi en octobre, est attendue le 4 décembre.

« Je ne prends plus de plaisir au travail »

Lucile se sent d’autant plus concernée qu’elle est fleuriste depuis septembre 2022, après une carrière de juriste. Elle exerce en tant que freelance dans différentes boutiques parisiennes. La médiatisation du procès de Rennes a créé beaucoup de remous dans le métier, confie-t-elle.
 
« C’est très déstabilisant. Et je ne prends plus de plaisir au travail. En fait, c’est comme si j’avais mis des lunettes qui me font voir tout autrement », explique la jeune femme de 32 ans. Elle qui, de façon générale, prête une attention particulière à sa santé, remet désormais en question sa récente reconversion. Quand elle discute avec des collègues, beaucoup ont ce discours : « C’est pas nouveau, on le savait qu’il y avait des pesticides dans les fleurs ! »

Ce que ne nie pas la jeune femme : « Bien sûr qu’on savait, mais là, ça fait quand même un élément supplémentaire, avec le FIVP qui reconnaît un lien sur la santé. Je pense qu’on était beaucoup à se mettre un peu des œillères sur l’impact réel de ces produits. »

La «  boursouflure  » apparue sur le bras de Lucile le jour même de l’exposition (à g.), quatre jours plus tard, et la cicatrice cinq mois plus tard. DR / Montage Reporterre

Elle-même témoigne de problèmes de peau apparus à partir de janvier 2023, et que les médecins ne parviennent pas à résoudre. De l’eczéma sur le visage et les paupières, alors qu’elle n’a jamais eu de soucis dermatologiques auparavant. « Ça fait des mois que je ne peux plus me maquiller les yeux, sinon ça s’empire. » 

Depuis la lecture de l’article, elle remarque « de petites choses » dont elle n’avait pas pris conscience jusque-là : « Je réalise par exemple qu’à chaque arrivage de nouvelles fleurs, soit deux fois par semaine, quand j’attache les fleurs en bottes de 5 ou 10 avec un élastique, plein de micro éclaboussures aspergent mon visage. » 

Des fleurs exotiques

En juin dernier, elle s’est également retrouvée avec une grosse boursouflure rouge sur l’avant-bras. La veille, avec ses collègues, elle avait manipulé des dizaines de fleurs, enlevé toutes les feuilles des tiges. Six mois plus tard, elle en porte toujours la marque, « comme une brûlure ». Là encore, les médecins n’ont pas été en mesure d’expliquer la cause.
 
« Je suis persuadée que j’ai été brûlée par un résidu de produit qui devait se trouver sur une des fleurs, parce que j’ai tout passé en revue, et ça ne peut être rien d’autre. » Pourquoi pas une réaction à l’une des plantes ? L’euphorbe, par exemple, contient du latex pouvant provoquer des brûlures. « Ce jour-là, il n’y avait pas de fleurs que je n’avais jamais manipulées par le passé, si ce n’est 1 ou 2 feuillages, mais qui ne présentent aucun risque particulier, d’après mes recherches sur internet », assure Lucile.

« J’avais des boursouflures rouges, très douloureuses au moindre toucher »

 
Le vécu de la jeune femme n’a rien d’un cas isolé. Une consœur, croisée récemment et fleuriste depuis six ans, lui a confié avoir eu le même type de brûlure. Elle aussi l’attribue à un pesticide. « C’est une personne qui travaille dans une boutique qui vend beaucoup de fleurs très exotiques. » Autrement dit, importées de pays où la règlementation encadrant l’usage des produits phytosanitaires est moins stricte qu’en Europe.

Boursouflures, brûlures, quintes de toux...

Bérénice, également trentenaire et fleuriste pendant une petite dizaine d’années, raconte aussi avoir eu des problèmes de dermatose sur les mains. « J’avais des boursouflures rouges, très douloureuses au moindre toucher. Les traitements contre l’eczéma ne marchaient pas. Les dermatologues penchaient plus pour des engelures. Mais quand j’ai commencé à travailler en extérieur, dans les jardins, ce problème a disparu. Pourtant, les conditions sont extrêmes en extérieur. On est dehors, il fait humide… »

Bérénice s’interroge aujourd’hui sur le potentiel rôle des traitements phytosanitaires utilisés sur les fleurs coupées.

L’une des fleuristes, selon Nina, «  a eu de grandes difficultés à tomber enceinte et soupçonne que ce soit lié aux substances toxiques inhalées  ». Pexels/CC/Amina Filkins

Nina raconte elle aussi « la détresse et la colère dans le milieu », après la publication de l’article du Monde. Dans la boutique où cette fleuriste parisienne travaille, deux personnes sont sujettes à de fréquentes brûlures aux mains — « les médecins leur ont dit que c’était nécessaire de porter des gants ». La jeune femme évoque également « des quintes de toux » dont elle et plusieurs collègues ont souffert l’hiver dernier, sans trouver de remède. « Les médecins étaient démunis », se rappelle-t-elle.

Autant de maux qui alimentent désormais les soupçons de ces professionnelles de la fleur. Certaines, avec un projet de grossesse, sont particulièrement préoccupées. « L’une d’elles [qui n’a pas souhaité témoigner auprès de Reporterre] a eu de grandes difficultés à tomber enceinte et soupçonne que ce soit lié aux substances toxiques inhalées », dit Nina.

Roses, gerberas, chrysanthèmes...

Ces inquiétudes sont d’autant plus légitimes que des études ont montré la présence élevée de substances toxiques sur les fleurs coupées. En 2016, une ingénieure en agronomie, Khaoula Toumi, a par exemple identifié 107 résidus de différents pesticides dans 90 échantillons de roses, gerberas et chrysanthèmes collectés auprès de fleuristes en Belgique.

L’année suivante, elle a comptabilisé 111 résidus sur des gants en coton utilisés par les fleuristes cobayes. Autant de molécules pouvant être transférées des fleurs vers les mains. Plus grave, les urines des fleuristes se sont révélées beaucoup plus contaminées que celles des non-fleuristes. Or une partie de ces contaminants étaient interdits d’usage en Europe.

Porter des gants,
« c’était presque mal vu »

 
Valhor, interprofession française de l’horticulture, de la fleuristerie et du paysage, explique à Reporterre rappeler régulièrement aux fleuristes « les bonnes pratiques de sécurité et de santé au travail qui permet de limiter leur exposition aux produits phytosanitaires ». Elle cite en exemple le port de gants adaptés et de tabliers « qui apportent une réelle protection ». Une position nouvelle, opportunément diffusée sur les réseaux et sur le web juste après le procès de Rennes, dénoncent plusieurs acteurs du secteur interrogés.
 
Dans les faits, les gants ne font pas vraiment partie des habitudes. « Dans certaines boutiques où j’ai travaillé, c’était presque mal vu, comme si j’avais un côté un peu précieux de mettre des gants », a constaté Lucile. Tous les fleuristes que nous avons interrogés affirment ne pas avoir eu de recommandations sur le port de gants, au cours de leur formation.

Nina, qui a obtenu son CAP en 2022 auprès de l’École nationale des fleuristes, à Paris, le dénonce. « J’étais en colère tout le temps contre les profs et les intervenants qui ne tenaient pas compte du problème des substances toxiques. Ils auraient pu nous sensibiliser à la cause environnementale, nous préconiser de porter des gants, faire des achats responsables pour les cours d’arrangement floral, regrette-t-elle. Tout cela est faisable. »

Rendre les gants obligatoires

Le syndicat CFTC, qui s’est saisi du dossier, plaide pour rendre les gants et les masques obligatoires lors de la confection des bouquets, et de systématiser le recours à des vêtements de travail adéquats afin d’« éviter aux fleuristes de ramener des agents chimiques à leur domicile »

Un suivi médical plus rigoureux et régulier pourrait également être mis en œuvre, notamment auprès des fleuristes jeunes « pour lesquelles la grossesse constitue une période critique, les fœtus en développement étant très vulnérables aux pesticides ».

Enfin, l’organisation syndicale milite pour que les risques chimiques soient réintégrés dans le compte professionnel de prévention (C2P). Ils en ont été exclus en 2017, l’État les estimant trop difficiles à évaluer. Pourtant, le dispositif C2P pourrait donner certains droits à ces fleuristes souffrant de pathologies, comme celui de réduire leur temps de travail, d’anticiper leur départ en retraite (jusqu’à deux ans) ou bien de se former à un autre métier pour ne plus être exposés.

Mais sans aide, se réorienter n’est pas chose aisée. Lucile en sait quelque chose pour s’être déjà reconvertie une fois. Devra-t-elle repasser par cette case ? Bérénice, elle, a pris sa décision il y a deux ans et, après une formation, la trentenaire vient tout juste d’être embauchée pour faire de l’aménagement paysager.

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