123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportagePesticides

Le combat de la mère d’Emmy, fillette morte d’un cancer lié aux pesticides

Mme Marivain et son avocat à la cour d'appel de Rennes. Sa fille est morte d'un cancer dû à une exposition prénatale aux pesticides.

Emmy Marivain est la première enfant dont le décès est reconnu par le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides. Devant la cour d’appel de Rennes, sa mère, ex-fleuriste, veut faire reconnaître la souffrance de la famille.

Rennes (Ille-et-Vilaine), reportage

« J’ai empoisonné mon bébé », a dit Laure Marivain, la voix brisée, en se retenant de pleurer devant la cour d’appel de Rennes. Son mari se tenait près d’elle, pour la soutenir. La petite salle d’audience était pleine à craquer mercredi 9 octobre, si bien que certaines personnes ont dû rester à l’extérieur. La fille des Marivain, Emmy, est morte d’un cancer en 2022 à l’âge de 11 ans. En cause : l’exposition prénatale de sa mère aux pesticides, liée à son métier de fleuriste.

Emmy est la première enfant dont le décès est reconnu par le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides (FIVP), comme le raconte une enquête du Monde et de la cellule d’investigation de Radio France. Le FIVP a proposé une indemnisation de 25 000 euros à chacun des parents d’Emmy, au nom de la souffrance de la fillette. Le couple conteste cette somme : les Marivain demandent plus d’1 million d’euros pour indemniser la souffrance qu’a connu leur enfant avant de mourir, ainsi que les autres membres de la famille, notamment ses frère et sœur, Perle et Evan.

Une audience a donc eu lieu à la cour d’appel de Rennes pour revoir le montant et les bénéficiaires de cette indemnisation. La décision sera rendue le 4 décembre. « Ce n’est pas l’argent qui nous motive. Quand on porte son enfant mort dans ses bras, ça n’a pas de prix, précisait Mme Marivain, à la cellule d’enquête. Nous souhaitons seulement que les droits de notre fille ne soient pas bafoués et que plus aucune famille ne vive ce que l’on endure. »

Des fleurs « truffées de pesticides »

Plusieurs associations, comme le Collectif de soutien aux victimes de pesticides de l’ouest, ou encore Phyto-Victimes étaient là pour apporter leur soutien à la famille d’Emmy.

Laure Marivain a été fleuriste de 2004 à 2008, puis représentante de fleurs de 2008 à 2011 dans les Pays-de-la-Loire. Le FIVP admet « le lien de la causalité entre la pathologie [d’Emmy] et son exposition aux pesticides durant la période prénatale ». Une première pour un professionnel de la fleur.

Lire aussi : À Amiens, un hôpital accueille les enfants malades des pesticides

Pendant sa grossesse, Laure Marivain était en contact avec des fleurs et plantes traitées aux pesticides provenant des Pays-Bas et d’Amérique du Sud. 85 % des fleurs coupées vendues chez les fleuristes viennent de l’étranger, et contiennent des pesticides interdits dans l’Union européenne. « Selon une étude belge de 2019, ces fleurs sont truffées de pesticides, plaide son avocat Me Lafforgue, défenseur notoire des victimes de pesticides. Les fleuristes n’ont pas de protection, ils peuvent se blesser avec les épines, donc ces substances entrent encore plus rapidement dans le sang. »

85 % des fleurs coupées vendues chez les fleuristes viennent de l’étranger, et présentent des pesticides interdits dans l’Union européenne. Pexels / CC / Valeria Boltneva

Laure a rapidement rencontré des problèmes de santé, ainsi que des complications : son bébé prenait peu de poids. Elle a alors été mise en arrêt maladie. « Quand Emmy est née, elle ne pleurait pas. Elle était toute violette. L’anesthésiste nous a dit qu’il y avait un problème avec le placenta, qu’il était carbonisé, tout noir », a-t-elle dit à la cellule d’investigation de Radio France.

468 jours à l’hôpital

« Ses bilans sanguins n’étaient pas bons. Une sage-femme m’a même demandé si je m’étais droguée pendant ma grossesse », a-t-elle dit lors de l’audience. Pourtant, Laure Marivain ne boit pas, et ne fume pas. Les seuls produits toxiques avec lesquels elle a été en contact sont les produits chimiques présents sur les fleurs qu’elle a manipulées lors de sa grossesse.

Entre janvier 2015 et mars 2022, Emmy a dû se battre contre une leucémie aiguë lymphoblastique B. Avec une rémission complète et trois rechutes, l’enfant a passé 468 jours au Centre hospitalier universitaire (CHU) de Nantes. « Elle a enduré des milliers d’actes médicaux : chirurgie, curetage crânien, chimiothérapie... Une vraie torture pour une si jeune enfant. Et puis, elle perdait souvent ses cheveux, et ça la rendait très triste, si bien qu’on les gardait dans une boîte », a raconté sa mère, la voix brisée. Dans la salle, plusieurs personnes peinaient à retenir leurs larmes à l’évocation du calvaire subi pas la petite Emmy. « Tu dois faire savoir au monde, maman », a fait promettre la fillette.

Mme Marivain était devant la cour d’appel de Rennes mercredi 9 octobre pour tenter d’obtenir une indemnisation «  à la hauteur du préjudice immense subi par Emmy de son vivant  », selon l’avocat. © Scandola Graziani / Reporterre

Dès l’annonce du diagnostic, l’ancienne fleuriste dit s’être demandée quelle en était la cause : « Les médecins nous disaient que ça nous était tombé dessus par hasard, la faute à pas de chance comme on dit, et qu’on ne devait pas se fatiguer à chercher d’où cela venait... Mais j’ai fait quelques recherches et j’ai compris que ça pouvait venir des traitements utilisés pour les fleurs. La culpabilité ne m’a plus jamais quittée. »

« Il n’y a aucune réglementation pour limiter les résidus »

Il est toutefois impossible de savoir quelles substances précises ont entraîné la maladie d’Emmy : « Les fabricants de pesticides pour les fleurs sont extrêmement nombreux, et il n’y a aucune réglementation pour limiter les résidus, comme dans l’alimentation », précise Me François Lafforgue.

« Tout ce qui tourne autour de la chaîne du monde horticole, c’est catastrophique, renchérit Laure Marivain. Pas de réglementation, pas de limite maximale de résidus de pesticides... Rien de tout cela n’est visible, mais pour moi, c’est de l’empoisonnement. Quel professionnel de la fleur a conscience d’être empoisonné à petit feu 6 jours sur 7 ? Aucun. Mais nous, on a perdu notre fille. »

legende