Ce pépiniériste cultive des arbres résistants au changement climatique
Daniel Soupe a lancé sa pépinière en 1975. - © Antoine Boureau / Reporterre
Daniel Soupe a lancé sa pépinière en 1975. - © Antoine Boureau / Reporterre
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Au nord de Lyon, l’entreprise montée par Daniel Soupe cultive des arbres capables de résister à la chaleur et à la sécheresse. Précurseur de l’agropépinière, ce botaniste autodidacte a bâti un écosystème de production autonome.
Châtillon-sur-Chalaronne (Ain), reportage
En cette matinée ensoleillée du mois de mai, à Châtillon-sur-Chalaronne, au nord de Lyon, dans l’Ain, le tracteur passe entre les rangs bien alignés de jeunes tilleuls, pommiers et autres pruniers. Il fauche le couvert végétal et dépose sa coupe fraîche au pied des jeunes arbres en pleine croissance. « Sur toute la parcelle, ce paillage naturel va empêcher le sol de s’assécher. Comme il est encore vert et riche en sucre, il va aussi améliorer sa fertilité en stimulant l’activité des micro-organismes », explique Daniel Soupe, fondateur et dirigeant des pépinières Soupe, en soulevant une poignée de terre humide.
Grâce à ce paillage, qui permet aussi d’éviter les mauvaises herbes, il estime arroser 4 à 5 fois moins qu’avec une méthode classique. « On fait de grandes économies d’eau et on peut supporter jusqu’à deux mois de sécheresse », précise fièrement le botaniste de 74 ans qui ne laisse rien au hasard.
Au fil du temps, il a bâti un écosystème autonome grâce à son laboratoire de graines et ses pieds mères mis en culture. « On est les seuls en France et sans doute en Europe à produire de A à Z, sans dépendre de personne, affirme le pépinièriste châtillonnais. Mais une telle exploitation ne se monte pas en dix ans. Il en faut quinze ou vingt. »
La végétation qu’il fait pousser entre les arbres est soigneusement choisie. Ici, il s’agit d’un mélange de triticale — une céréale rustique issue du croisement du blé et du seigle, très résistante aux maladies — et de vesce, une légumineuse qui enrichit la terre. « C’est l’agriculture au service des arbres, appelée aussi “agropépinière”. On la pratique depuis une dizaine d’années », révèle Daniel Soupe entre deux appels téléphoniques.
Des arbres de Lyon à Disneyland Paris
Aujourd’hui fort de 115 salariés, dont 6 commerciaux, d’un chiffre d’affaires de 13 à 14 millions d’euros par an et d’une croissance insolente de 8 à 10 % par an, le groupe monté par Daniel Soupe est devenu un acteur majeur de la végétalisation urbaine. Ses arbres séduisent de nombreux paysagistes et services d’espaces verts municipaux. Parmi ses clients, Disneyland Paris, le Futuroscope et des métropoles comme Lyon et Grenoble. À cause du changement climatique et de la raréfaction de l’eau, les collectivités sont en demande croissante de végétaux résistants afin de lutter contre les îlots de chaleur.
Chemise à carreaux, cheveux gris coupés court, œil pétillant, le dynamique septuagénaire, à la tête aujourd’hui de 450 hectares, assure qu’il a délégué la plupart des tâches depuis longtemps et ne s’occupe plus désormais que des « travaux de terrassement » et de « mise en place des cultures ». « Un travail de paysan », dit-il. On sent toutefois qu’il garde un œil affûté sur son exploitation, dont les centaines de parcelles s’étendent à perte de vue. Au volant de son pick-up, son téléphone toujours à portée de main, il gère mille choses à la fois d’un ton jovial mais ferme.
Ce jour-là, une équipe procède à la transplantation d’un sycomore de huit mètres de hauteur. L’exercice est millimétré. On a creusé autour de l’arbre et coupé les racines les plus longues. « Vous tombez bien, c’est le dernier jour des transplantations », lance Daniel Soupe. Le sourire aux lèvres, il grimpe sur la motte soulevée délicatement par la pelle mécanique et demande à être filmé. Malgré ses 50 ans de carrière, l’étincelle est toujours là. À quelques centaines de mètres, le trou de destination est déjà prêt. Avec cette technique, 90 % des racines sont concentrées dans la motte, ce qui garantit une reprise rapide à la vente.
Autodidacte, Daniel Soupe a lancé sa pépinière en 1975 sur 3 000 mètres carrés de terrain. « J’ai tout appris par moi-même : sur le tas et sur ma table de chevet en potassant des bouquins », relate ce fils et petit-fils d’agriculteur. Dans son parcours, plusieurs rencontres ont aussi été déterminantes, notamment celle avec Marc Laferrère, à Arlay, dans le Jura. Le botaniste de renom lui a fait découvrir les arboretums d’Europe et lui a présenté les frères De Belder, fondateurs de l’arboretum Kalmthout en Belgique, l’une des plus prestigieuses collections botaniques du monde. « On est devenus amis, il m’a beaucoup appris », raconte-t-il.
Des arbres parés aux grandes variations de température
Très vite, Daniel Soupe a poursuivi l’idée alors novatrice — aujourd’hui largement plébiscitée — de « réintroduire la nature en ville ». Il a décidé de cultiver des variétés d’arbres capables de faire face aux environnements difficiles et de s’adapter à l’atmosphère sèche et polluée de nos espaces urbains minéralisés à outrance.
Pour y parvenir, l’ingénieux pépiniériste a mené des travaux de recherche avec des amis botanistes et exploré les régions du monde où les arbres affrontent des conditions extrêmes (étés très chauds, hivers rigoureux) : Asie centrale, Tadjikistan, Balkans, nord de la Chine. Il y a récolté des graines d’espèces indigènes adaptées aux fortes amplitudes thermiques, qu’il a rapportées en France pour les cultiver.
Chaque année, le processus de production commence à l’automne avec les semis réalisés sous serre et en plein champ. Ceux-ci sont enrichis d’un compost maison, mélange unique de broyat de miscanthus, cultivé sur place, de déchets verts récupérés à Lyon, de fumier et de broyat forestier locaux. Les premières pousses atteignent 20 à 60 cm au printemps. Elles sont ensuite repiquées dans des pépinières de premier élevage. Puis les arbres sont régulièrement transplantés.
Pour un fonctionnement optimum, l’entreprise est également équipée en machines, dont certaines sont uniques. Car la deuxième passion de son fondateur, après la botanique, « c’est la mécanique ». Sept mécaniciens salariés assurent la maintenance des machines et leur adaptation aux besoins spécifiques de l’entreprise. La société possède aussi ses propres semi-remorques pour transporter les arbres de grande taille.
Érable de Montpellier (Acer monspessulanum), azérolier (Crataegus azarolus), ginkgo biloba… Son catalogue compte plusieurs centaines de variétés d’arbres, dont certaines essences rares. Pour les arbres fruitiers, l’entreprise a lancé récemment le concept de « retour aux origines ». « On a commencé à cultiver des abricotiers, des cerisiers et pommiers sauvages d’Asie centrale. Ces variétés d’origine ne nécessitent ni traitement ni taille », se réjouit Daniel Soupe.
Un futur rempli d’idées
Une des filiales du groupe travaille sur des projets innovants et a notamment développé un brevet pour des haies végétales défensives et une solution de fertilisation des sols. Elle travaille actuellement sur une solution de dépollution des sols par les arbres avec le soutien de l’Ademe, dont les résultats s’annoncent prometteurs. « On aura une solution opérationnelle d’ici deux ans », estime Daniel Soupe.
En ce mois de juin, l’entreprise fête ses 50 ans. L’occasion pour le botaniste de passer officiellement le relais à sa fille Nelly Aliprantis, revenue des États-Unis, où elle a vécu plusieurs années, pour reprendre les rênes de l’entreprise. « Je suis fier de ce que j’ai construit, bien sûr, dit Daniel Soupe. Mais je suis surtout heureux que ma fille prenne la suite. »
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