Agriculture bio : ces initiatives sabordées par le gouvernement
Maraîcher bio près de Lyon, le 6 avril 2025. - © Antoine Boureau / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Maraîcher bio près de Lyon, le 6 avril 2025. - © Antoine Boureau / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Sucrerie, laiterie, fabrique d’huiles... Avec les coupes budgétaires annoncées par le gouvernement, de nombreux projets visant à développer l’agriculture bio se retrouvent fragilisés.
Pour les acteurs de la bio, l’annonce a fait l’effet d’une douche froide. Le 20 mai, le ministère de l’Agriculture a annoncé supprimer 15 millions d’euros de crédits à l’Agence bio, au nom d’un « contexte budgétaire compliqué ».
Premier touché — avec un rabot de près de 10 millions d’euros —, le fonds Avenir bio. Finançant les projets contribuant à structurer les filières (coopératives, laiteries…), il est réduit de 18 à 8,7 millions d’euros. Le coup de frein pourrait être d’autant plus brutal que, selon l’Agence bio, chaque euro attribué via ce fonds déclenche 2 à 3 euros d’autres financements, privés ou publics.
« Dans le contexte de crise que connaît la filière depuis trois ans, ce fonds s’avère indispensable pour soutenir la reprise du marché bio », souligne la Fédération nationale de l’agriculture biologique (Fnab) dans un communiqué. D’après son décompte, une trentaine d’initiatives pourraient être affectées dès cette année par cette cure d’austérité — soit 3 200 producteurs et près de 200 entreprises. Un coup dur pour les agriculteurs et agricultrices.
Margaux Amblard et la sucrerie de betteraves : « C’est le coup de massue »
L’idée a germé il y a dix ans, dans les Hauts-de-France, une région dominée par les géants du sucre : quelle perspective offrir aux producteurs qui voulaient sortir de la betterave industrielle ? « On voulait prouver qu’on pouvait produire et vivre de la betterave bio », raconte Margaux Amblard, codirectrice du groupement régional des agriculteurs bio (Grab).
Pas facile cependant de créer une filière sans pesticides. Outre les alternatives aux insecticides néonicotinoïdes — utilisés pour combattre le virus de la jaunisse —, « il a fallu trouver un process satisfaisant pour transformer la betterave en sucre complet », poursuit-elle. Après des années de tâtonnement et surtout de bataille avec les financeurs, La Fabrique à sucres devait être construite cette année.
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Objectif : valoriser près de 400 ha de betteraves en bio, au bénéfice d’une quarantaine de producteurs dans un premier temps — avec la volonté de « faire tache d’huile ». « Tous les signaux étaient au vert, avec un soutien important de la région, des Agences de l’eau… et de l’Agence bio », indique Margaux Amblard. Les producteurs, désormais réunis en société coopérative, espéraient toucher 500 000 euros du fonds Avenir bio.
Mais l’annonce de la ministre de l’Agriculture « remet tout en cause », « on ne sait pas si les banques, très difficiles à convaincre, vont continuer à suivre », indique notre interlocutrice. « C’est un peu le coup de massue », précise-t-elle, avant de glisser, amère : « On essaye de redonner du pouvoir aux agriculteurs, face aux multinationales de la betterave comme Tereos ou Cristal Union… On est dégoûtés. »
Philippe Collin et la fabrique d’huiles : « Nous couper dans notre élan »
À l’autre bout du fil, la voix de Philippe Collin est légèrement couverte par le ronronnement du tracteur. Cet agriculteur produit céréales et oléagineux en Haute-Marne. Avec d’autres, il a créé la coopérative Les Maîtres des graines, afin de « reprendre la maîtrise de la production, du champ jusqu’au consommateur », explique-t-il.
Le but ? Transformer eux-mêmes leurs graines en huile et en farine pour mieux les valoriser. « Il faut trier les graines, les sécher puis les stocker, détaille le producteur. Ensuite, soit les triturer [les presser pour faire de l’huile et des tourteaux] ou les moudre pour la farine. » Aujourd’hui, une centaine de fermes ont rejoint la structure, soit près de 4 000 ha de terres en bio.
L’initiative a rapidement rencontré un franc succès. « On arrive à sortir un produit bio à prix accessible, tout en garantissant aux producteurs un prix du tournesol 10 à 15 % plus élevé que le marché, précise-t-il. On a de la demande, mais il faut qu’on puisse augmenter nos capacités de stockage, d’embouteillage, de mise en sac. » D’où une sollicitation auprès du fonds Avenir bio, de 1,4 million d’euros au total — dont 600 000 euros ont déjà été accordés.
Pour l’agriculteur, « la décision du gouvernement, purement politique, ne prend pas en considération qu’une filière, ça prend du temps à construire. Si le fonds Avenir bio disparaît, ça va nous couper dans notre élan. Ils coupent l’herbe avant qu’elle ait poussé ».
Pierre-Marie Brizou et les laiteries à la ferme : « On porte une solution face à la crise de la bio »
Dans une autre vie, Pierre-Marie Brizou travaillait pour Danone. Mais il y a cinq ans, avec deux autres compères de l’agroalimentaire, il a voulu « aider à faire remonter la valeur sur les fermes ». Autrement dit : permettre aux éleveurs de mieux gagner leur vie, en transformant le lait en yaourt — ce dernier se vendant à un meilleur prix.
Leur entreprise, Bio & Lo, propose ainsi aux agriculteurs d’installer une microlaiterie dans leur ferme — concrètement des cuves pour fabriquer du brassé. « On collecte ensuite ce produit laitier, et on assure sa distribution, sous forme de grosses poches ou même de fontaines à yaourt », indique l’entrepreneur. Leur cible ? La restauration scolaire et collective, mais aussi de grandes enseignes comme Accor ou l’UCPA, qui gère des centres sportifs.
Pari gagné : « Le lait est valorisé au prix de 550 euros/1 000 L en moyenne [début 2025, le lait conventionnel se vendait 500 euros/1 000 L] », indique-t-il, en estimant la valeur créée pour le producteur à 1 euro le kilo de yaourt. Aujourd’hui implanté dans la Drôme, le Cantal et en Normandie, l’entreprise entendait essaimer dans de nouvelles régions, avec l’aide du fonds Avenir bio — 1 million d’euros demandés.
« Pendant cinq mois, on n’a eu aucune nouvelle, et maintenant, on ne sait pas ce qui va se passer, soupire le gérant. Forcément, ça freine le développement, alors qu’on porte une solution pour les éleveurs laitiers, particulièrement affectés par la crise de la bio. »
Didier Dorin et le marché de la tisane : « Tout est en stand-by »
Depuis dix-sept ans, Didier Dorin produit des plantes médicinales sur ses 40 ha de terres en Charente-Maritime. Menthe, verveine, thym… Mais pour faire des tisanes, il faut de quoi les sécher, les stocker, les ensacher. Avec d’autres, il a donc créé une coopérative agricole, Biolopam, dotée d’un bâtiment collectif pour transformer les plantes fraîches.
Pour la vingtaine de coopérateurs, « cette activité est complémentaire à d’autres, comme les céréales, précise-t-il. Ça apporte de la trésorerie sur les petites exploitations ». Un coup de pouce pour les agriculteurs, et qui rencontre un petit succès sur le marché de la tisane bio.
« On a des potentialités de croissance importantes, mais il faut qu’on adapte nos outils », indique-t-il. D’où une aide demandée au fonds Avenir bio, de près de 1 million d’euros. Pour lui, la décision du gouvernement est « complètement cavalière » : « Il n’y a pas eu de concertation ni de communication en amont. Tout est en stand-by, mais de notre côté, les contrats avec les distributeurs et les enseignes [comme la marque Jardin bio] sont signés, il faut qu’on puisse les honorer ! »
Et de conclure : « On ne mourra pas si on n’a pas les aides, mais ça nous coupe dans notre élan, alors qu’on commençait à se relever de la crise de la bio. »