Un projet de panneaux solaires stoppé net pour protéger une forêt
Selon le décompte des associations, entre 20 000 et 40 000 arbres seraient abattus dans cette zone classée Natura 2000 et « d’une richesse biologique importante ». - © Baptiste Soubra / Reporterre
Selon le décompte des associations, entre 20 000 et 40 000 arbres seraient abattus dans cette zone classée Natura 2000 et « d’une richesse biologique importante ». - © Baptiste Soubra / Reporterre
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À Bréziers (Hautes-Alpes), des habitants se battent contre un projet de panneaux photovoltaïques qui raserait une partie de la forêt. Le préfet vient de leur donner raison dans un arrêté qui pourrait faire jurisprudence.
Bréziers (Hautes-Alpes), reportage
Il est rare de voir des militants écologistes se réjouir d’un arrêté préfectoral. Le document de quatre pages a été imprimé et passe de main en main, tel un sésame. « Sans ce texte, nous n’aurions pas le même sourire aux lèvres », commente Vincent, président de l’Association de défense de l’environnement de Bréziers (Adeb), dans les Hautes-Alpes. Publié le 8 avril, l’arrêté rejette l’autorisation environnementale d’un projet de parc photovoltaïque contre lequel l’association se bat depuis plusieurs années.
L’entreprise SolaireparcMP077, une filiale d’Engie, souhaite implanter 12,4 hectares de panneaux dans deux secteurs de la forêt qui surplombe le village. L’installation aurait une emprise totale de 27,49 hectares, incluant de nouvelles pistes forestières pour les services incendie et des opérations de débroussaillement. Une aberration pour les membres de l’association qui refusent de sacrifier des arbres sur l’autel de la transition énergétique.
Selon leurs décomptes, entre 20 000 et 40 000 individus seraient abattus dans cette zone classée Natura 2000 et « d’une richesse biologique importante », selon le site du réseau de protection de la nature.
Un risque avéré de départ de feu
Pour découvrir les arbres menacés, il faut grimper un petit sentier qui se faufile vers les hauteurs afin d’atteindre une piste forestière. Sur les côtés, des buissons de raisin d’ours forment une couche moelleuse retenant une terre où poussent des petits sapins aux troncs torturés par les vents. Tous seraient arrachés pour construire le premier tronçon du projet.
Sauf que c’est ici que nait une partie des sources alimentant Bréziers. « La forêt constitue un tampon qui permet à l’eau de s’écouler lentement et d’atteindre la réserve souterraine. Ce cycle n’est pas bien analysé dans l’étude d’impact. Il y a une simplification à outrance et complètement faussée du complexe modèle de fonctionnement d’une forêt », déplore Alexandre, hydrogéologue et membre de l’association.
Autre sujet d’inquiétude : le risque d’incendie dans une zone très peu accessible aux pompiers. D’autant que des champs de panneaux solaires ont déjà pris feu. Le texte de l’arrêté préfectoral confirme « un risque avéré de départ de feu sur ce massif et une zone difficile d’accès ».
Contacté par Reporterre, le service départemental d’incendie et de secours (Sdis) des Hautes-Alpes n’a pas été en mesure de communiquer plus précisément sur ce dossier, réservant ses avis à la Direction départementale des territoires.
Une forêt d’intérêt pour la production de bois
La seconde zone visée par le projet se trouve à l’est de la montagne. Certaines portions ombragées du chemin pour s’y rendre sont encore recouvertes de neige. « C’est la saison des morilles, qu’on appelle parfois des perce-neige. Il faudra garder les yeux ouverts pour en trouver », glisse Alexandre. Les habitants du village viennent ici se promener, débusquer des champignons ou admirer les feuillus plantés à la fin du XIXe — époque du programme de restauration des terrains de montagne, créé pour stopper les glissements de terrains dans des territoires surexploités pour le bois et le surpâturage.
Aujourd’hui, c’est l’ONF qui exploite cette forêt communale. Or, l’arrêté préfectoral rappelle que « les forêts à potentiel de production moyen à très fort pour la filière bois » devraient être exclues de tout projet solaire selon le guide de recommandations pour les porteurs de projet photovoltaïque, publié en juillet 2023 par les services de l’État.
« Un argument important qui peut faire jurisprudence »
Une position qui réjouit les militants : « C’est une considération sur l’intérêt général des forêts ainsi qu’un argument important pour la lutte contre ce genre de projet stupide qui peut faire jurisprudence », espère Alexandre.
Engie, le promoteur, dispose de deux mois pour contester la décision préfectorale au tribunal administratif. Contactée par Reporterre, l’entreprise a déclaré « prendre acte de la décision du préfet et ne souhaite pas la commenter ». Si elle persiste, elle devra redéposer un dossier complet, incluant notamment de nouvelles études sur la faune et la flore. Un processus qui prendrait des mois.
Une manne financière pour la commune
Cette situation désole l’ancien maire de la commune, Rolland Arnaud, à l’origine du projet lorsqu’il a gagné les élections en 2014. « Le but était simple, je voulais nous inscrire dans le mouvement initié par le gouvernement pour promouvoir les énergies renouvelables, explique-t-il par téléphone. Je souhaitais aussi faire en sorte qu’on puisse rentabiliser la forêt, qui ne rapportait que 300 euros par an à la commune. »
La construction du parc aurait constitué une manne financière pour Bréziers, notamment grâce aux « travaux compensatoires » (comme la réfection et la création de pistes forestières), promis par Engie, d’un montant de 1,5 million d’euros. Sans compter le loyer annuel négocié par le maire pour la somme de 6 000 euros, ainsi que la taxe foncière, estimée à 100 000 euros. Un véritable jackpot pour une commune de 230 habitants dont le budget annuel s’élève à environ 220 000 euros.
Une concertation insuffisante
Pour informer ses administrés, Rolland Arnaud assure avoir largement communiqué dans le bulletin municipal. Sauf que pendant toutes ces années, aucune réunion publique n’a été organisée à Bréziers même. « Si c’est juste pour avoir des écologistes sectaires qui veulent que rien ne se fasse... », avance le maire.
De leur côté, les membres de l’association ont échoué à entrer en dialogue avec l’édile. « La communication était très limitée, on a toujours été pris de haut », se souvient Vincent. Même le commissaire enquêteur a estimé dans son rapport que la concertation avait été insuffisante.
« La communication était très limitée, on a toujours été pris de haut »
Face à tant d’obstacles, les panneaux solaires de Bréziers ne verront sans doute jamais le jour. « On avait initié ce projet il y a douze ans, à une époque où tout le monde se précipitait vers les énergies renouvelables. Mais entre temps des décisions ont été prises pour dire qu’on devait arrêter de faire des panneaux photovoltaïques en forêt et privilégier les friches, ce que je comprends », concède le maire.
Pour trouver des endroits déjà bétonnés, il suffit de se rendre à l’entrée du village, où une salle polyvalente a été construite en 2020, avec un grand parking. Juste un peu plus haut, un autre parking, où les voitures se font rares. Ces espaces pourraient accueillir des panneaux solaires, selon les membres de l’association. Rolland Arnaud avait lui aussi pensé à équiper le toit de la salle des fêtes ainsi que celui de l’église. Mais n’aime pas l’idée du parking. « Je me vois mal mettre des panneaux à l’entrée du village à la vue de tout le monde. »
D’autres projets contestés dans les Hautes-Alpes
Il n’y a pas qu’à Bréziers que la contestation fait rage. D’autres groupes se sont montés dans le département, à La-Roche-des-Arnauds, ainsi qu’à Valserres, dans la région de Gap.
Pour tenter de rassembler les opposants, le Collectif citoyen pour un autre photovoltaïque dans les Alpes du Sud vient d’être lancé. « On a une liste mail avec des informations sur l’état d’avancement des projets, les questions juridiques, etc. Cette structuration est en train de se mettre en place », explique Véronique, ancienne ingénieure agronome et administratrice à la Société alpine de protection de la nature.
De quoi s’organiser face à la multiplication des installations solaires prévues par l’État. « Avec la loi relative à l’accélération de la production d’énergies renouvelables, l’un des objectifs est d’aller plus vite si l’on ne voit pas d’obstacles rédhibitoires, car jusqu’à présent, la concrétisation pouvait prendre quatre à six ans », expliquait Benoît Rochas, secrétaire général de la préfecture dans le Dauphiné Libéré. Entre 20 et 30 projets de parcs photovoltaïques seraient en cours dans la région.