« Je n’ai plus l’impression de travailler avec du vivant » : quand l’ONF impose la gestion numérique des forêts
Sur cette carte réalisée avec un modèle prédictif, les hêtres sont jugés incompatibles avec l’évolution du climat (orange) et les chênes avec un scenario à +4°c (jaune). - © Adrien Labit / Reporterre
Sur cette carte réalisée avec un modèle prédictif, les hêtres sont jugés incompatibles avec l’évolution du climat (orange) et les chênes avec un scenario à +4°c (jaune). - © Adrien Labit / Reporterre
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En forêt, l’urgence climatique impose des coupes, choisies en s’appuyant sur des outils prédictifs numériques, plaide l’ONF. Quid du travail de terrain et de l’adaptation naturelle des bois, rétorquent certains forestiers ?
Parroy (Meurthe-et-Moselle), reportage
« La cime est fatiguée mais le houppier s’est densifié, on voit aussi que les branches ont créé des suppléants. L’arbre est stressé mais pas en dépérissement irréversible. » Dans la forêt domaniale de Parroy (Meurthe-et-Moselle), Frédéric Bedel balaye du doigt le petit livret de la méthode Archi, édité par le Centre national de la propriété forestière (CNPF), pour établir la santé d’un arbre.
Ingénieur forestier, il est secrétaire national du Snupfen et représentant de ce syndicat au sein de l’association SOS Forêt France. Dans l’agence de Nancy, où il est chef du service forêt, et au-delà, il s’est fait connaître comme l’un des plus ardents défenseurs de l’adaptation naturelle de la forêt face au réchauffement climatique. Une vision qui s’entrechoque avec la politique de plus en plus interventionniste de l’Office national des forêts (ONF), principal gestionnaire en Lorraine où la forêt publique représente 63 % des massifs. Cette politique s’appuie sur des outils numériques prédictifs qui rendent les agents dubitatifs : cette aide à la décision — aux suggestions contestables — pourrait se substituer à un travail de terrain. « On vit vraiment une phase de bascule », dit Frédéric Bedel.
Des plans de relance productivistes
Souvenez-vous : à partir de 2018, après des années de sécheresse, les épicéas du nord-est de la France, plantés en masse dans les années 1950, ont été abattus par milliers d’hectares sous les attaques du scolyte typographe, un petit coléoptère. Au-delà des images chocs des parcelles « scolytées », d’autres essences typiques des forêts d’ici comme le chêne, le sapin ou le hêtre se sont mises à dépérir. Selon l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), entre 15 % et 21 % des peuplements en Lorraine sont « altérés ».
« On a connu une période d’émulation intellectuelle, où le monde forestier s’est humblement demandé : “Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Ne reproduisons pas les erreurs du passé”, se souvient Frédéric Bedel. Puis, il y a eu 2020 et les plans de relance… » Ces plans, qui se sont depuis installés dans la durée, financent une politique de plantation productiviste, comme le documentait Reporterre en 2024. Ils ont rapproché l’ONF des logiques de rentabilité exacerbée de la forêt privée.
« Il n’était plus question de prendre du temps pour observer, il fallait vite remplir des dossiers de subventions, simplifier les approches sylvicoles. On sentait cette pression sur le terrain », témoigne Alric Rouy, technicien forestier et secrétaire d’union de sections du Snupfen lorrain. Une pression renforcée par l’obligation de rentabilité de l’office.
Des outils numériques contestables
Le futur contrat ONF-État 2026-2030, en cours de négociation, donne le ton. Il s’agit de rendre « plus agiles » les documents de gestion durable fixés pour une durée de quinze à vingt ans qui sont, en l’état, « très restrictifs », explique Rodolphe Pierrat, adjoint au directeur territorial de l’ONF dans le Grand Est.
Le mot d’ordre : « agir en forêt » car les mécanismes d’adaptation naturelle sont « en moyenne dix fois trop lents ». Un postulat contesté par une partie de la communauté scientifique. Jusqu’ici, les coupes ne concernaient que les peuplements mûrs ou dégradés. L’ONF envisage désormais d’inclure ceux jugés « vulnérables » face aux projections climatiques. Selon un document technique consulté par Reporterre, entre 20 % et 60 %, selon les essences de la forêt, pourraient être « renouvelés » en vingt ans.
Dans la forêt de Parroy, Frédéric Bedel tient dans sa main les résultats issus de Zoom50, un outil développé en interne qui évalue la compatibilité des essences avec les différents scénarios climatiques. En jaune, par exemple, sont celles qui ne survivraient pas à +1,8 °C mondial d’ici 2050. « C’est le cas du hêtre et des chênes sessiles et pédonculés : ça veut dire que selon ces nouvelles normes, je pourrais en couper un large pourcentage qui ne sont ni mûrs ni en mauvaise santé. »
En quelques années, l’office s’est doté d’une batterie d’outils numériques, notamment la méthode satellite Fordead d’anticipation des dépérissements, développée initialement dans les massifs du Nord-Est. « Ils ne devaient être que des outils de conseils mais deviennent des outils de décision. »
L’ingénieur a établi un inventaire des forêts dont il a la charge. D’après ses chiffres, le taux de mélange, une caractéristique recherchée, est plus élevé que la moyenne pour les peuplements dominés par des espèces jugées « peu compatibles ». Donc, « si l’on suit la logique des logiciels, il faudrait régénérer en priorité ces peuplements alors qu’ils sont potentiellement les plus intéressants », résume-t-il. De l’autre côté, il a mis au jour que depuis 2018, plus d’un tiers des coupes sanitaires ont concerné des peuplements pourtant étiquetés « peu vulnérables » par Zoom50.
« Je n’ai plus l’impression de travailler avec du vivant »
Dans d’autres unités de l’ONF, des expérimentations sont déjà lancées. Dans les Vosges, Claire [1], technicienne forestière, a été formée l’an passé à l’utilisation du Lidar, un outil de cartographie numérique. « On a tellement de surfaces à gérer aujourd’hui que ça nous décharge. Le problème, c’est que le Lidar est utilisé pour donner des ordres depuis des bureaux. On a l’impression qu’à terme il pourrait se substituer au travail de terrain. »
Elle attribue à ces outils prédictifs une coupe rase d’épicéas dans l’une de ses forêts communales. « Il restait un bon tiers de bois vert. Mon chef a décidé de couper 10 hectares en anticipation. Je n’ai pas compris les raisons sylvicoles de ce choix. Ce que nous ont montré les crises sanitaires, c’est qu’on ne connait jamais l’avenir. » Cet épisode a changé sa perception du métier : « Je n’ai plus l’impression de travailler avec du vivant. » Un ressenti que partagent plusieurs agents avec qui Reporterre a échangé.
« On a l’impression qu’à terme il pourrait se substituer au travail de terrain »
Pour enrichir les peuplements, l’ONF choisit des essences exogènes pour mieux résister aux climats chauds et secs. Dans le Grand Est, on retrouve en tête de ces essences le cèdre de l’Atlas et les pins laricio et maritime. Maurice Valentin est songeur : « S’il y a un coup de gel, comme ça pourrait encore arriver ici, elles ne survivraient probablement pas. » Dans le même temps, le pin Douglas, essence star de la filière bois, qui reste largement planté ces dernières années (101 000 plants dans le Grand Est entre 2021 et 2023), n’est pas particulièrement adapté aux sécheresses car gourmand en eau.
Cette « migration artificielle des essences » n’est pas « le grand remplacement, comme on veut le faire croire », insiste Rodolphe Pierrat, qui évoque la « forêt mosaïque », nouveau concept au cœur de la stratégie de l’office. À la différence de la sylviculture mélangée, il s’agit d’un assemblage d’îlots, du type : une zone humide, une zone dédiée aux essences exotiques, une autre abritant des arbres vieillissants, une futaie régulière, etc.
Testée nouvellement dans la forêt communale d’Épinal (Vosges), touchée par les scolytes, l’idée laisse Alric Rouy sceptique : « C’est joli, c’est vendeur, mais ça n’a rien de révolutionnaire. Au lieu de planter ou de couper uniformément 20 hectares, on le fait en vingt petites trouées de 1 ha. Ce qui augmente vraiment la résilience de la forêt, c’est l’interaction entre une diversité d’espèces sur une même parcelle. »
Des oiseaux dérangés
Ces nouvelles pratiques de l’ONF créent des tensions avec certaines associations écologiques locales. « On nous fait comprendre qu’on est des emmerdeurs », tempête Guillaume Blanc, directeur de Lorraine Association Nature (Loana). L’association collabore avec l’ONF pour le suivi des peuplements et forme aussi ses agents. Ces dernières années, elle dénonce une augmentation des dérangements sylvicoles pour des espèces comme le milan royal, bénéficiant d’un plan national d’action, mais aussi la hausse des récoltes de gros bois, qui menace des oiseaux comme le pic noir, pourtant un prédateur principal du scolyte.
« Comment savoir si c’est mieux de laisser largement la forêt s’adapter plutôt que de planter ? On ne peut pas l’affirmer. Mais moi, je dis souvent qu’il vaut mieux choisir l’option qui nous donnera le moins de regrets », affirme Frédéric Bedel. Lui met en avant une approche « mécaniste », qui prend en compte l’interaction entre les espèces, la plasticité phénotypique — c’est-à-dire leur capacité à adapter leur génétique à un nouvel environnement — et le travail de terrain du forestier, fondé sur l’observation.
Pour illustrer sa vision, il parle des « laboratoires » qu’on trouve ici en Lorraine : les parcelles couchées par la tempête Lothar en 1999 et qui n’ont pas été reconstituées faute de moyens. Dans la forêt domaniale de Mondon (Meurthe-et-Moselle), certaines zones ont ainsi été laissées de fait en libre évolution. « C’est une forêt saine. On y trouve des essences pionnières, comme le bouleau, le tremble, le saule marceau. Ils sont jugés peu intéressants d’un point de vue sylvicole, car on ne sait pas bien les transformer. Mais on devrait apprendre et transformer l’industrie au lieu de la forêt. »
« On devrait transformer l’industrie plutôt que la forêt »
Le modèle défendu aujourd’hui par l’ONF n’est pas le seul possible à grande échelle. À quelques kilomètres, l’Allemagne rencontre des dilemmes similaires : sa Forêt noire, géologiquement jumelle de celle des Vosges, a aussi subi de lourdes pertes à cause du scolyte et de la sécheresse. En 2022, l’État fédéral a lancé un programme d’aide aux propriétaires à condition qu’ils s’engagent dans une gestion plus écologique, s’appuyant sur la régénération naturelle. Comme l’a expliqué à la radio publique allemande le forestier et écologue Pierre Ibisch : « Am besten sei es, wenig zu machen » : « Moins on en fait, mieux c’est. »
Ce reportage est réalisé dans le cadre de la résidence de journaliste « médias alternatifs et défis environnementaux », dirigée par les chercheuses Audrey Alvès et Corinne Martin, membres du Centre de recherche sur les médiations (Crem) de l’université de Lorraine, en partenariat avec Reporterre.