Monocultures et coupes rases : la forêt des Landes, un modèle à bout de souffle
Abattage de pins à l’entrée de la commune de Seignosse dans les Landes en janvier 2026 à cause de la nématode. - © Chloé Rebillard / Reporterre
Abattage de pins à l’entrée de la commune de Seignosse dans les Landes en janvier 2026 à cause de la nématode. - © Chloé Rebillard / Reporterre
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Des pins, des pins et des pins. Le modèle économique qui régit la forêt des Landes de Gascogne — monoculture et coupes rases — est à bout de souffle. Quelques forestiers montrent qu’une autre voie est possible.
Forêt des Landes de Gascogne (Landes), reportage
Un ver microscopique et ravageur a déclenché un branle-bas de combat dans les Landes fin 2025. La nématode du pin a pour la première fois fait son apparition dans les bois landais sur la commune de Seignosse, et des hectares d’arbres malades ont été abattus en urgence. « Le nématode est le dernier révélateur en date de la vulnérabilité des écosystèmes forestiers européens aux espèces invasives, dit Hervé Jactel, directeur de recherche à l’institut national Inrae et spécialiste en entomologie forestière. Ils sont d’autant plus exposés à ce risque qu’ils reposent sur une ressource unique, comme le pin maritime dans les Landes. »
Cette nouvelle calamité fera-t-elle changer les esprits ? Quelques forestiers montrent qu’une autre voie est possible, mais la plupart des acteurs industriels sont bloqués dans un modèle économique vieux de plusieurs décennies.
Pourtant, le modèle est à bout de souffle. Les incendies géants de l’été 2022 montraient déjà que la forêt industrielle et monoculturale des Landes est particulièrement vulnérable dans un contexte de réchauffement climatique. En 1949 déjà, un feu avait causé la mort de près d’une centaine de personnes. Magré tout, des projets industriels de grande ampleur continuent de se monter en se projetant sur un approvisionnement massif de bois dans ces forêts.
À chaque crise, la forêt replantée à l’identique
Des pins, encore des pins : les monocultures du département des Landes débordent chez ses voisins, la Gironde et le Lot-et-Garonne. Des rangées parfaites d’arbres, alignés sur des kilomètres. Ces centaines de milliers d’hectares constituent le plus grand massif forestier du continent européen. Une forêt artificielle, appartenant à des propriétaires privés, et que certains présentent comme l’unique débouché possible de cette terre réputée pauvre, au sol acide, le podzol.
À chaque nouvelle crise, la forêt est replantée à l’identique, comme par réflexe, faisant fi des fragilités mises à jour. Celles-ci ne sont pas nouvelles. En 1999, puis de nouveau en 2009, les plantations d’arbres ont été décimées par la force des vents d’abord — les tempêtes s’engouffrent dans les couloirs rectilignes dessinés par les humains et déracinent par milliers ces arbres — par les scolytes ensuite. Les insectes profitent de l’affaiblissement de la forêt et de sa pauvreté génétique pour l’attaquer.
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Ces grandes plantations de pins maritimes ont émergé à l’aube du XIXe siècle, quand des ingénieurs ont découvert l’efficacité du pin pour fixer les dunes, qui sont particulièrement vagabondes sur le littoral landais. Auparavant, le pin était déjà présent de manière endémique mais de façon éparse, au milieu de landes pastorales et en alternance avec des forêts de feuillus.
La loi de 1857, visant à « assainir » et à « mettre en valeur » le territoire, a prévu la plantation massive de forêts pour les besoins de l’industrie. Alors que la révolution industrielle débutait, les territoires ruraux éloignés sont devenus des terres à conquérir, quitte à les caricaturer pour le justifier. Les Landais n’y ont pas échappé, héritant d’une image de pauvres hères perdus au milieu des marécages. Les Landes étaient alors dépeintes comme un territoire hostile et humide où rien ne poussait.
Pourtant, beaucoup des plantations de résineux alors réalisées l’ont été sur la « lande sèche », où elles entraient en concurrence directe avec l’agropastoralisme des célèbres échassiers landais — des bergers équipés d’échasses. La caricature d’un territoire marécageux « assaini » par les plantations de pins a survécu jusqu’à nos jours et continue parfois d’être relayée.
L’agropastoralisme invisibilisé
Le géographe landais Jean-Pierre Lescaret évoque une histoire écrite par les vainqueurs : « L’histoire économique de la Grande Lande a trop été écrite par les forestiers et les marchands d’histoire. Sans doute la forêt a-t-elle eu ses heures de gloire, mais pour les communautés villageoises, le prix à payer a été très lourd. L’agropastoralisme avait généré une civilisation, le pin a été le fondement d’une économie, ce qui est tout autre chose. »
Aujourd’hui, ce « modèle landais » repose sur des coupes rases géantes, des peuplements homogènes d’arbres de la même espèce et du même âge. Sylvain Angerand, ingénieur forestier et fondateur de l’association de défense des forêts Canopée, note : « Dans les Landes, on arrache les souches pour produire de l’énergie et pour faire du papier ! Arracher les souches, c’est détruire complètement tous les systèmes racinaires, les systèmes mycorhiziens, exporter de la matière de fertilité des sols. C’est un des rares endroits de France, si ce n’est le seul, dans lequel on a tellement appauvri les sols avec des cycles rapides qu’on est obligé de mettre des engrais. Même si on n’avait pas à affronter les conséquences du changement climatique, ce modèle ne serait pas durable. »
« Arracher les souches, c’est détruire complètement tous les systèmes racinaires »
Comme le dit Hervé Jactel, les sylviculteurs et la filière pourraient évoluer vers « un mélange d’essences qui est apparu au cours des études de l’Inrae comme un moyen d’éviter beaucoup de problèmes sanitaires ». Car, contrairement à un lieu commun, il peut pousser autre chose que des pins dans les sols acides et parfois humides des Landes.
Éric Castex, gestionnaire forestier professionnel et propriétaire de 15 hectares de forêt à Moustey, y parvient. Sur son îlot de diversification au milieu d’une mer de pins, il met à l’œuvre une autre vision de la sylviculture. Arpentant sa parcelle qu’il connaît par cœur, il parle de chaque arbre : là, un châtaignier porte les coups de bec d’un pic. Un peu plus loin, un peuplier tremble s’est couché au travers d’une ripisylve, les racines probablement fragilisées par les intempéries récentes.
« Ma philosophie forestière, c’est la sylviculture mélangée à couvert continu », explique Éric Castex. Il mise sur la régénération naturelle. Ici, pas de plantation : les vieux arbres donnent les graines pour la génération suivante. Pousse et prospère une forêt mélangée, avec du pin, bien sûr, mais aussi des feuillus : « Spontanément, dans les peuplements que je gère, s’installent des conifères, mais aussi des chênes, des châtaigniers, des peupliers, des bouleaux… », énumère-t-il.
Des pins coupés jeunes
Si les résultats des expérimentations de l’Inrae pour tester les essences qui pourraient être complémentaires avec le pin maritime sont là, pour le moment, l’immense majorité de la « forêt » demeure une monoculture. La raison se trouve dans le modèle économique, vieux de plusieurs décennies. Car le bois des forêts landaises sert surtout à produire du papier et des cagettes. Ce qui compte, c’est la rapidité de production, pas la qualité du bois produit. Résultat, les pins sont coupés jeunes, bien souvent avant 30 ans, et ils alimentent les papeteries réparties sur le massif. Un système aussi soutenu par un géant du secteur, la coopérative forestière Alliance Forêt Bois, spécialiste de l’industrialisation des forêts françaises et qui est née dans les Landes.
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Pourtant, même économiquement, l’équation n’est pas toujours en faveur de la coupe rase et de la plantation à partir de zéro. C’est ce qu’a démontré Jacques Hazera, un autre gestionnaire forestier qui a réalisé une étude de cas sur plusieurs parcelles de pins après le passage de la tempête Klaus en 2009. Il a comparé le rendement économique de parcelles coupées et replantées d’un côté et d’autres laissées en régénération naturelle selon trois situations : des parcelles détruites à 95 %, une à 60 % et la dernière à 50 %.
Disparition des scieries des Landes
Son étude révèle que seule la parcelle détruite à 95 % valait plus en forêt artificielle que naturelle. Dans le cas de la parcelle qui avait été décimée à 50 %, l’écart est même assez fort, passant de 4 067 euros de bénéfices pour la méthode artificielle à 12 250 euros pour la méthode de régénération.
Sylvain Angerand, de Canopée, prône aussi un changement de débouchés et déplore la disparition des scieries des Landes. « C’est contre-intuitif, mais les scieries sont les meilleures amies de la forêt, elles sont là pour faire du bois d’œuvre et donc laisser vieillir les bois. » Ce choix du vieillissement, c’est celui qu’a fait Éric Castex sur sa propriété.
« Mon objectif, c’est de faire du gros bois d’œuvre de haute qualité », explique-t-il en montrant la charpente de sa maison, réalisée dans le bois de vieux pins couchés par la tempête de 2009. Pour cela, il faut que les troncs atteignent un diamètre suffisant, et donc… qu’ils vieillissent. Ils sont alors plus résistants à certains aléas, tels que les incendies grâce à leur écorce plus épaisse, et sont bénéfiques pour la biodiversité.
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Si Hervé Jactel pense que, avec l’arrivée du nématode du pin, les propriétaires forestiers prennent conscience de la nécessité vitale de changer de modèle, Sylvain Angerand craint que les appétits pour la forêt ne viennent étouffer une velléité naissante de changement. Car, outre les usines de pâte à papier, de nouveaux projets comptent sur le pin landais pour être rentables, en particulier dans le domaine du bois énergie. C’est le cas du projet E-Cho, à Lacq (Pyrénées-Atlantiques), qui lorgne les forêts du sud-ouest pour produire du biocarburant pour les avions et les bateaux.