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Agriculture

Bassines et retenues d’eau : quel est le problème ?

À la manifestation du 6 novembre 2021 contre les mégabassines à Mauzé-sur-le-Mignon (Deux-Sèvres).

Plébiscitées par des agriculteurs, dénoncées par des opposants, pointées du doigt par des scientifiques... Les mégabassines créent la discorde. Qu’en penser ? Reporterre fait le point.

Voilà un sujet qui fait des remous. La sécheresse exceptionnelle de cette année a relancé le débat sur les bassines et les retenues d’eau. D’un côté, les agriculteurs et le gouvernement, qui entendent stocker l’eau pour l’irrigation. De l’autre, les écologistes et une partie de la communauté scientifique, qui dénoncent leur impact sur les écosystèmes. Reporterre fait le point.

1. Côté agriculteurs : les bassines sont une nécessité

Ce n’est pas un scoop : les plantes — comme les humains — ont besoin d’eau pour leur survie. Surtout si l’on veut qu’elles poussent et donnent de belles céréales ou de gros fruits. Surtout quand elles se développent l’été, comme le maïs ou certains fruitiers. Surtout avec la multiplication des sécheresses.

Le stockage et l’irrigation sont donc apparus comme la solution. Le principe est simple : retenir l’eau quand elle est abondante, en hiver. Avec des barrages, ou en creusant des réservoirs que l’on remplit en pompant les nappes ou les rivières — c’est le cas des bassines du Marais poitevin (Deux-Sèvres).

Pour la FNSEA, le stockage de l’eau est « un enjeu d’intérêt général ». Twitter/Terres de luttes

Ainsi, dans les départements arboricoles et maïsicoles, « l’irrigation permet d’assurer un rendement et une qualité de production permettant à l’agriculteur de sécuriser son revenu », comme l’indiquait le syndicat départemental des collectivités irrigantes du Lot-et-Garonne (SDCI 47), porteur du controversé barrage de Caussade. Pour la FNSEA, le syndicat professionnel majoritaire, le stockage de l’eau est « un enjeu d’intérêt général », « pour garantir la pérennité de l’agriculture française et de son industrie agroalimentaire ».

2. Côté scientifiques : les bassines sont « une mal adaptation »

Capter l’eau l’hiver, ça suppose… qu’il y ait suffisamment d’eau en hiver. Or c’est de moins en moins le cas. « Les vagues de chaleur et de sécheresse sans précédent en France seront de plus en plus fréquentes, voire la “nouvelle norme” », expliquait l’hydroclimatologue Florence Habets en 2019. Bienvenue dans l’ère du chaos climatique.

2022 est à ce titre prémonitoire. L’année avait à peine commencé que le spectre de la sécheresse pointait déjà le bout de son nez. Tout l’hiver, la pluie a manqué à l’appel sur la majeure partie du pays. Cultures et écosystèmes n’ont dû leur salut qu’aux pluies tombées en abondance en 2021. Mais que se passera-t-il si la sécheresse se prolonge l’année prochaine ? « En France, d’ici trente ans, on pourrait connaître des sécheresses du sol 50 % plus longues qu’aujourd’hui », rappelle la géographe Magali Reghezza dans un fil Twitter.

Une mégabassine sabotée le 6 novembre 2021, à Mauzé-sur-le-Mignon (Deux-Sèvres). © Corentin Fohlen/Reporterre

Revenons à nos bassines. D’après les premières mesures faites détaillées sur le fil Twitter de Terre à terre, les retenues sont relativement efficaces pour pallier les épisodes secs, quand ils sont de courte durée. Mais « en cas de sécheresse longue, les bassines vont permettre de maintenir les usages sur la première, voire les premières années, au prix de prélèvements conséquents dans les nappes », précise Mme Reghezza. Sous-entendu : elles ne serviront plus à rien si l’eau se raréfie sur plusieurs années. Ce qui risque d’être le cas.

« Faire un barrage pour “stocker le surplus en hiver” signifie empêcher l’eau de s’infiltrer dans les sols, rappelait également le chercheur Christian Amblard dans un entretien à Reporterre. Or, sous la terre, cette ressource humidifie efficacement la totalité des sols ! » À l’inverse, en la pompant et en la gardant dans une retenue, on perd une grande quantité de l’eau par évaporation, notamment lors des fortes chaleurs. Des études récentes montrent que les pertes par évaporation sur les lacs de l’ouest américain varient de 20 à 60 % des flux entrants.

Le remède aurait ainsi tendance à aggraver le mal : on assécherait les sols pour une efficacité limitée sur les cultures. Une analyse des sécheresses survenues en Espagne montrait que les bassins versants comportant le plus de barrages connaissaient aussi plus de sécheresses en aval. Et cerise sur le gâteau, les épisodes secs les plus sévères et les plus longs avaient lieu sur ces mêmes bassins dotés de nombreuses retenues. Dans le même sens, une étude parue en 2018 concluait que ces aménagements hydrauliques pouvaient certes réduire la sécheresse agricole de 10 %, mais conduire à une augmentation de l’intensité des sécheresses sur l’ensemble du bassin à hauteur de 50 %.

Les bassines joueraient également un rôle pernicieux : « Elles bloquent le passage vers une agriculture responsable, résiliente, économe en eau », selon M. Amblard. Dans un article publié sur le site Bon Pote, mesdames Habets et Reghezza parlent à ce sujet de « fix hydrosocial », comme si les retenues étaient une drogue. « La tendance à investir dans de nouvelles constructions consiste en effet à fixer (réparer) un dysfonctionnement (ici le manque d’eau), en immobilisant du capital dans une infrastructure, au lieu d’investir pour soutenir la transition vers des pratiques moins gourmandes en eau », détaillent les chercheuses.

Parmi ces pratiques, citons : la fin des drainages, la préservation des sols — en évitant de les tasser avec des engins super lourds — et des haies, l’agroforesterie, le recours à des races et des variétés adaptées aux conditions environnementales (du sorgho plutôt que du maïs).

À la manifestation du 6 novembre 2021 contre les mégabassines à Mauzé-sur-le-Mignon (Deux-Sèvres). © Corentin Fohlen/Reporterre

3. Pour les opposants, les bassines constituent un « accaparement de l’eau »

Tous les agriculteurs — loin s’en faut — n’irriguent pas. Seules 7,3 % des surfaces agricoles étaient arrosées en France en 2020 — c’est peu, même si ces chiffres ne cessent de croître. Et vu la raréfaction de la ressource en eau, il paraît difficile aujourd’hui d’envisager un développement à large échelle de l’irrigation : « Ce n’est pas une solution généralisable », expliquait le chercheur Jean-Marc Touzard à propos de la viticulture. Les mégabassines ne font donc pas l’unanimité parmi les paysans.

La Confédération paysanne a ainsi participé aux manifestations et démontages de réservoirs dans les Deux-Sèvres. Pour son porte-parole, Nicolas Girod, « ces mégabassines sont un accélérateur du modèle agro-industriel qui nous emmène tous dans le mur ». Autrement dit, elles ne bénéficient « qu’à une poignée de maïsiculteurs irrigants ».

C’est également l’avis de Julien Le Guet, porte-parole du collectif Bassines non merci : l’eau pompée dans la nappe par les irrigants « est une réserve qui appartient à tout le monde, insistait-il dans un entretien à Reporterre. Protégée de la chaleur et déjà partiellement filtrée par le calcaire et le couvert végétal de surface, elle est moins polluée que l’eau des rivières qui subit de plein fouet les nitrates, les pesticides, etc. Nous devrions la sacraliser ! » Au lieu de cela, regrettait le militant, « elle est captée, privatisée et accaparée au profit de quelques grosses fermes ayant recours à l’irrigation massive ».

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