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Enquête — Agriculture

Les vignes industrielles, bientôt dépendantes de l’irrigation ?

Irrigation des vignes en août 2022, dans le vignoble de Pessac-Léognan du Château Picque Caillou près de Bordeaux.

Irriguer les vignes devient de plus en plus tentant face à l’aridité. Mais un arrosage systématique épuiserait les réserves d’eau et risquerait de rendre les cépages plus vulnérables aux futures sécheresses. [ENQUÊTE 2/4]

Vous lisez la seconde partie de l’enquête « Les vignerons à l’épreuve de la crise climatique ». La première partie se trouve ici et la suite est à retrouver dès demain.



Cet été, vous avez peut-être aperçu des alignements de vignes au long desquels courent de fin tuyaux noirs, transpirant leurs gouttes au pied de chaque cep. Ou même, parfois, des asperseurs tournant au-dessus de la parcelle. Des signes qu’en France, l’irrigation de la vigne gagne du terrain.

Selon les chiffres officiels, 55 943 hectares de vignes étaient irriguées en 2016, soit 7,3 % de la surface viticole française. L’équivalent de cinq fois la surface de Paris, et deux fois plus qu’en 2010. Ce sont les dernières données disponibles, mais depuis, les tuyaux ont continué de courir dans les plaines viticoles. « Il y a une dynamique en faveur de l’irrigation, observe Nina Graveline, chercheuse à l’Inrae. De plus en plus de viticulteurs qui le peuvent s’équipent. »

Les jeunes vignes sont particulièrement vulnérables aux extrêmes estivaux. © David Richard / Reporterre

L’ancien Languedoc-Roussillon — première région viticole de l’Hexagone — est particulièrement friand de la technique. Un cinquième des vignes y sont désormais irriguées, une surface qui a doublé en dix ans [1].

À l’inverse de l’Argentine ou de la Californie, qui ont coutume d’asperger leurs vignobles, « l’irrigation était jusqu’ici peu répandue dans les vignes françaises, dit Jean-Marc Touzard, directeur de recherche à l’Inrae. La vigne a une capacité forte de résistance à la sécheresse, c’est pourquoi elle est cultivée depuis des siècles dans les régions méditerranéennes, et sans irrigation, traditionnellement destinée aux cultures plus nourricières. » Mais les saisons sèches à répétition sont en train de changer la donne.

Des subventions pour une viticulture « compétitive »

Dans le sud de la France, les premiers à ouvrir les vannes n’ont pas été les viticulteurs… mais les pouvoirs publics. « Ces dix dernières années, les compagnies d’ouvrages hydrauliques, largement soutenues par les collectivités, ont développé des projets d’irrigation », raconte Nina Graveline. Lancé en 2012, le mégaprojet Aqua Domitia vise ainsi à transférer les eaux du Rhône vers le sud du Languedoc, avec un objectif : « Développer une agriculture et une viticulture de qualité et compétitive », selon la région Languedoc-Roussillon, devenue depuis Occitanie. Le département de l’Hérault a prévu plus de 200 millions d’euros jusqu’en 2030 pour développer les réseaux d’irrigation, principalement pour la vigne.

« Les réseaux d’eau mais aussi l’équipement des agriculteurs pour l’irrigation sont très fortement soutenus financièrement, jusqu’à 80 % du montant, rappelle Nina Graveline. Dans ce contexte, c’est normal que beaucoup de viticulteurs s’y soient mis, puisqu’ils sont subventionnés pour y aller. » Pourquoi refuser un cadeau qui pourrait un jour s’avérer utile ? « L’irrigation peut être vue comme une forme d’assurance contre la sécheresse », précise la chercheuse.

Un employé irrigue des pieds de vigne dans le vignoble de Pessac-Léognan du Château Picque Caillou le 2 août 2022, à Mérignac, près de Bordeaux. © Philippe Lopez / AFP

En France, depuis 15 ans s’opère donc un renversement de culture. L’irrigation de la vigne n’est autorisée que depuis un décret de 2006. Depuis, elle reste interdite pour tous les vins entre le 15 août [2] et la récolte.

Pour les vins d’appellation et les vins sous indication géographique protégée, la période d’interdiction peut être plus large. Elle est fixée par les règles de production de chaque AOC, AOP ou IGP. Mais cette législation pourrait évoluer. Nos voisins européens du Sud autorisent déjà très largement l’arrosage. Un tiers du vignoble espagnol serait aujourd’hui irrigué, et plus d’un quart du vignoble italien.

« On rapporte 15 milliards d’euros par an »

Ainsi, la France serait en retard, se désespère Jérôme Despey, président de la chambre d’agriculture de l’Hérault : « Il y a des zones où si on n’apporte pas l’eau, il n’y aura plus de vignes ! Il faut irriguer plus, on n’a pas le choix. Quand je vois la rapidité avec laquelle l’Espagne développe l’irrigation, on risque de perdre des parts de marché. Le vin rapporte 15 milliards d’euros chaque année à la balance commerciale de la France. »

Le changement climatique provoque en effet des baisses de rendement. « On est passés de 60 à 65 hectolitres à l’hectare en moyenne au début des années 2000 à 50 hectolitres depuis 2016 », note Christophe Lafon, animateur de l’Association des irrigants des régions méditerranéennes françaises (AIRMF). « Une grande partie de l’explication, c’est qu’il manque désormais les orages du 14 juillet et du 15 août. » Selon lui, la modernisation des réseaux d’irrigation ces dernières années a permis des « économies très importantes », que l’on pourrait désormais redistribuer à plus de viticulteurs.

De l’eau dans les vignes ou dans les rivières ?

Mais d’autres souhaiteraient plutôt que l’eau reste dans les rivières. Simon Popy, directeur de l’association FNE Languedoc-Roussillon, observe que l’« on prélève déjà plus que ce que la nature peut nous fournir. Dans l’Aude, les Pyrénées-Orientales et l’Hérault, on est déjà en déséquilibre, on a moins d’eau dans les cours d’eau que ce qu’il faudrait pour y maintenir la vie. » Les conséquences ? « Les cours d’eau ne peuvent plus assumer leur fonction de dilution des pollutions et d’épuration, les pollutions se concentrent, la température de l’eau augmente, on a des mortalités de poissons massives… ».

La question est celle du partage de l’eau : peut-on se permettre d’utiliser plus d’eau pour l’irrigation en pleine crise climatique ? À contre-courant du monde viticole dominant, la Confédération paysanne répond plutôt non. Le développement de l’irrigation sert surtout un système viticole productiviste tourné vers l’exportation, estime Thierry Arcier, vigneron et membre du syndicat dans l’Hérault : « Irriguer la vigne sert à produire plus pour faire plus de vin vendu moins cher ». Alors que se pose aussi, avec la crise climatique, la question de la sécurité alimentaire, le vin n’apparaît pas comme prioritaire. « On peut irriguer, mais pour la production alimentaire locale. L’eau ne doit pas être un intrant dans une culture d’exportation », dit M. Arcier. Un questionnement relayé par Nina Graveline, à l’Inrae : « Ce n’est pas forcément raisonnable de mettre des millions d’euros d’argent public pour arroser une plante qu’on ne mange pas… même si sa production contribue à la balance commerciale française ».

« La vigne peut devenir addict à l’eau »

À long terme, l’irrigation peut même être un piège, avertit Thierry Arcier : « La vigne, si vous l’irriguez, va être généreuse. Mais elle ne va pas développer son réseau racinaire, et si vous la privez de sa dose, elle ne supportera pas la sécheresse. C’est comme si tout d’un coup vous n’aviez plus d’électricité à la maison. » Or, « on développe des réseaux mais rien ne garantit qu’il y aura assez d’eau pour les remplir », se méfie-t-il. Les exemples californiens et argentins sont à ce propos éclairants, selon Jean-Marc Touzard : « La vigne peut devenir addict à l’eau, estime le chercheur. Paradoxalement, l’irrigation peut donc diminuer la résilience d’un vignoble. »

Une résilience acquise et cultivée, pendant des millénaires, par les vignerons méditerranéens. Nina Graveline craint que ces savoir-faire ne se perdent avec l’avènement de l’arrosage : « Si on a de l’eau, en relative abondance, on risque d’abandonner des pratiques qui demandent des heures de travail ou de machine, comme l’enherbement ou la taille », qui aident à se passer d’eau. Addiction à l’eau, perte des savoir-faire, question d’équité : « L’irrigation pourrait être vue comme une maladaptation », conclut la chercheuse.

De son côté, Jérôme Despey ne voit pas de problème de ressource en eau. « On a des milliards de mètres cubes d’eau qui tombent chaque année lors des orages cévenols, il faut les stocker pour en donner au milieu, à la consommation, à l’irrigation. »

L’irrigation ne pourra pas être accessible pour tous les vignobles. © David Richard / Reporterre

Pourtant, tous les viticulteurs ne sont pas égaux face à l’irrigation. « Plus on s’éloigne des plaines, plus le coût à l’hectare [pour installer un système d’irrigation] augmente », observe Christophe Lafon de l’AIRMF. De fait, « la plupart des surfaces aujourd’hui irriguées en vigne sont plutôt des grandes productions de plaine, avec des vins d’entrée de gamme », estime Nina Graveline. Selon les acteurs interrogés par Reporterre, amener l’eau au bord d’une parcelle pour la rendre irrigable peut coûter de 5 000 à 15 000 euros l’hectare, en fonction de son éloignement du réseau. Un investissement important, pas toujours rentable. Et encore, « on ne pourra pas amener l’eau partout », reconnaît Jérôme Despey. Mais alors, que proposer à ceux qui ne l’auront pas ?

« L’irrigation pose des questions très fortes d’équité », observe Nina Graveline. Équité entre agriculteurs, équité avec d’autres usages, mais aussi équité avec les écosystèmes. Car actuellement, « aucune condition n’est donnée sur l’usage de l’eau. On est encore dans une économie de l’abondance. »

« Elle n’est pas une solution généralisable pour la viticulture »

La technique est donc loin d’être une solution miracle. « Elle n’est pas une solution généralisable pour la viticulture, insiste Jean-Marc Touzard. L’irrigation ne doit pas être une fin en soi, mais une option d’adaptation dans une réflexion globale sur la gestion de l’eau pour la viticulture, et plus largement l’agriculture. » Pour le chercheur, elle doit aller de pair avec la mise en place de pratiques agroécologiques — pour notamment préserver les sols de l’érosion — et d’économies d’eau.

Une petite dose d’irrigation et pas mal d’écologie, telle était d’ailleurs la conclusion de Laccave, un projet de recherche de l’Inrae sur l’adaptation de la vigne au changement climatique. Une vision débattue par plus de 500 acteurs du secteur. « Tout le monde était pour un scénario"innovant", avec des solutions technologiques, une certaine dose d’irrigation, mais aussi beaucoup d’agroécologie, raconte le chercheur. Or les organisations viticoles nationales ont surtout communiqué sur la partie technologie et irrigation… Ils sont dans un rapport de force avec les pouvoirs publics. »

Terroir

Car il ne faudrait pas que le robinet — d’argent public — ne se tarisse. « L’irrigation n’est rentable que si elle est subventionnée », rappelle Jean-Marc Touzard. Dans le cadre du Varennes de l’eau, le gouvernement a réaffirmé son soutien au stockage d’eau et à l’arrosage. La nouvelle Politique agricole commune ne prévoit pas non plus de fermer les écoutilles : les agriculteurs pourront encore solliciter l’aide généreuse du contribuable européen pour se raccorder et s’équiper.

D’autres voies restent possibles, souligne cependant Nina Graveline, qui porte un projet de recherche, baptisé Talanoa, à ce sujet. Quotas d’eau pour les viticulteurs, label « vin non irrigué » pour mettre en valeur celles et ceux qui n’arrosent pas, contreparties agroécologiques à l’accès à l’irrigation… « Il y a un chemin entre tout irriguer et ne rien irriguer du tout », estime la chercheuse, qui prône une concertation locale entre tous les usagers de l’eau. Sans oublier que certains vignerons refuseront toujours d’asperger leurs plantes. « Pour eux, la vigne, c’est un lien avec le terroir, et l’eau d’irrigation coupe en partie l’expression direct du terroir puisqu’il le modifie artificiellement, rappelle-t-elle. Il y a donc aussi un avenir pour une viticulture sans irrigation. »

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