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Enquête — Agriculture

L’agroforesterie, le futur de la vigne

Dans son vignoble du Gard, Franck Renouard est un pionnier de l’agroforesterie. Ses vignes sont longées de haies et parsemées d’arbres fruitiers, qui pourraient contribuer à les protéger du changement climatique. [ENQUÊTE 3/4]

Vous lisez la troisième partie de l’enquête « Les vignerons à l’épreuve de la crise climatique ». La première partie se trouve ici, la seconde est et la suite est à retrouver dès demain.



Vauvert (Gard), reportage

Depuis le toit, la vue porte à 360 degrés sur l’horizon. À l’est, la plaine s’étale jusqu’au Rhône. Côté ouest, le pic Saint Loup et les contours des Cévennes arrêtent la vue. Sous nos pieds, se trouve le chai et ses grandes cuves inox. Autour du bâtiment, beaucoup de vignes, mais pas seulement.

« Quand on a commencé ici, il n’y avait pas un arbre », souligne Franck Renouard, propriétaire du domaine viticole de Scamandre, à Vauvert, dans le Gard. « On les a tous plantés nous-mêmes. » Dedans, au frais, il a affiché quelques photos datant de son arrivée, il y a 19 ans. On y voit effectivement un vaste champ, plat, sans reliefs.

L’entrée du domaine. © David Richard / Reporterre

Il a commencé à planter des arbres il y a quinze ans. D’abord un bosquet de chênes sur une parcelle libre, puis des haies autour de ses terrains, puis carrément des arbres au milieu des rangées de vignes. Franck Renouard a un mot pour chacun. Ce pommier, « c’est une variété ancienne, il fait des petites pommes délicieuses ! » Un mirabellier est couvert de petites boules d’or : « Goûtez ! »

« Un terrain sans humus ne retient pas l’eau »

« C’était pour la biodiversité, pour ramener dans la vigne les oiseaux et les chauves-souris qui mangent les insectes qui nous embêtent », explique-t-il. « Et pour l’humus du sol, car un terrain sans humus ne retient pas l’eau. » Un choix original dans le monde du vin où dominent les monotones étendues de vignes alignées. Le domaine fait partie de la petite dizaine de pionniers, principalement des vignerons en bio, qui se sont lancés dans l’agroforesterie il y a quinze ans.

Franck Renouard, fondateur du domaine Scamandre, son chapeau de gardian camarguais vissé sur le crâne. © David Richard / Reporterre

L’homme aime expérimenter, tenter. Chirurgien-dentiste, il a acheté sa première parcelle de vigne après une discussion avec un ami : « Et si on faisait du vin ? » Les premières années, « on n’avait pas de bâtiment, on a galéré ! Mais on s’est pris au jeu. »

Il a peu à peu agrandi le domaine, de 30 hectares aujourd’hui dont 20 en vignes — le reste en oliviers, bois, haies, friches et ronciers venant amener diversité pour que la vigne ne soit plus une monoculture. « On a été vus comme des Parisiens qui débarquent, ce n’était pas facile de faire passer notre sincérité. » Aujourd’hui le pari semble réussi : le vin est reconnu, les arbres ont poussé.

Des chênes verts dans les rangées de vignes. © David Richard / Reporterre

Franck Renouard est en train de leur découvrir une utilité de plus, imprévue au départ : les arbres pourraient contribuer à protéger ses vignes des effets du changement climatique. Jusqu’ici, malgré les chaleurs du sud, il n’avait jamais craint la sécheresse. Pour comprendre, il suffit de baisser les yeux : le sol est fait de galets, laissés par le Rhône il y a bien longtemps, et d’une terre ocre. « On a 18 mètres d’argile sous nos pieds », explique le vigneron. Une épaisseur suffisante pour retenir les pluies d’hiver et le prémunir du manque d’eau.

Hiver sans pluie

« Mais cette année, pour la première fois, il n’a pas plu. D’habitude, quand on creuse à trois mètres il y a de l’eau. Là, il n’y en a pas. Encore deux ou trois hivers comme celui-ci, et on aura de vrais soucis. » Il a été obligé de tirer des tuyaux pour arroser la jeune haie, tout juste plantée, le long d’un de ses terrains. Et la parcelle de jeunes vignes est arrosée avec la tonne à eau sur le tracteur. « On a eu beaucoup de mortalité », souligne le vigneron.

Début juillet, le raisin se portait encore bien malgré la sécheresse. © David Richard / Reporterre

Fabien Liagre, fondateur de la Scop spécialisée en agroforesterie Agroof, a accompagné le domaine Scamandre et d’autres précurseurs. Il continue de suivre sur plusieurs années les parcelles plantées. Cette recherche participative a donné des résultats encourageants. « Lors des grosses chaleurs d’été, en pleine journée, à l’ombre des arbres la température peut être réduite de 4 à 6 degrés », a-t-il observé. « Quand on calcule les entrées et sorties d’eau sur la parcelle, on se rend compte que la parcelle en agroforesterie garde beaucoup mieux l’eau et limite la transpiration des cultures. » Des résultats intéressants alors que le changement climatique promet plus de canicules et sécheresses.

Un autre effet des températures qui grimpent est l’augmentation du sucre dans le raisin, et donc du degré d’alcool dans le vin, qui devient trop élevé. Les arbres « permettent de travailler un microclimat », poursuit le chercheur-agronome. « Cela permet de diminuer le niveau d’alcool. C’est un véritable argument pour la région méditerranéenne et le bordelais. »

Le chai de l’intérieur. © David Richard / Reporterre

Au printemps, les gelées tardives, quand les fleurs sont sorties, deviennent aussi plus fréquentes. « Cela peut se jouer à deux ou trois degrés près, et la nuit les arbres font qu’il fait un tout petit peu plus chaud, ils peuvent être une protection contre les gelées tardives », explique Fabien Liagre. Mais pas dans tous les cas. « Cela dépend aussi de la circulation des vents, il y a des flux d’air froid qui peuvent créer de mauvaises surprises. » « C’est vrai que l’on a été peu impactés par les gelées », observe Franck Renouard chez lui. « Sauf sur quelques rangées, dans un couloir de vent. »

Une parcelle expérimentale, plantée par l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) en 1996 dans l’Hérault, a également permis de faire des observations scientifiques. Les résultats sont mitigés. Il faut dire qu’à l’époque, l’idée était inédite en France, et quelques erreurs dans le choix et l’emplacement des arbres ont été faites. « La partie sud a un meilleur confort hydrique », explique Marie Gosme, chercheuse à l’Inrae sur l’agroforesterie. Mais le résultat n’est pas « significatif » sur toute la parcelle.

« En agroforesterie, le rendement est diminué mais stabilisé »

Les observations ont aussi permis de confirmer qu’ « il y a compétition », poursuit-elle. « Les arbres puisent de la lumière et de l’eau. » Les rendements de la vigne baissent. « Mais peut-être que pour garder 80 % des rendements dans 10 ans, il faut accepter d’en perdre 5 % tous les ans dès maintenant », estime Franck Renouard. « En agroforesterie, le rendement est diminué mais stabilisé. On ne met pas tous ses œufs dans le même panier », observe Marie Gosme. Pour elle, un point est surtout indiscutable avec l’agroforesterie : « Elle a des effets bénéfiques sur la biodiversité. »

Un mirabellier perlé de boules d’or. © David Richard / Reporterre

C’est ce qu’a remarqué Franck Renouard, avec le retour des oiseaux sur ses terres. Mais il n’est pas encore capable de dire si les arbres aident à lutter contre la sécheresse. La plupart ont dix ans, c’est jeune. « Si ça se trouve, cela ne sert à rien, mais si on a raison, c’était il y a dix ou quinze ans qu’il fallait planter », estime Franck Renouard. Pas le temps d’attendre le résultat des expériences en cours. Fabien Liagre approuve : « Dans certaines zones du bordelais, dans 30 ans ils auront un climat de type montpelliérain. Ils ont déjà des problèmes de taux d’alcool. S’ils veulent anticiper, c’est maintenant qu’il faut planter. Mais c’est encore un pari. Ceux qui plantent, ce sont ceux qui se disent que c’est moins risqué que de ne rien faire face au changement climatique. »

Dans le monde du vin, ils sont de plus en plus nombreux à le penser. « La demande augmente depuis cinq ans, et devient exponentielle », observe l’agronome. Alors qu’il y a quinze ans, il n’animait même pas une formation par an sur le thème vignes et agroforesterie, désormais il en est à cinq, voire dix par an. Les grands domaines s’y mettent. L’an dernier, le célèbre château Cheval Blanc, à Saint-Émilion dans le bordelais, s’est lancé dans l’agroforesterie. « On a également été contactés par Moët Hennessy pour la champagne et le cognac », note Marie Gosme à l’Inrae. « C’est une révolution, quand on connaît la pression foncière qui pèse sur la viticulture et les systèmes très intensifs mis en place. »

Franck Renouard veut amener de la biodiversité. Les lapins ont fait d’un tas de ceps arrachés une garenne. © David Richard / Reporterre

Car planter des arbres, ou des haies, cela signifie diminuer la surface consacrée aux vignes. Difficile, quand pour certaines appellations l’hectare se négocie autour du million d’euros. Fabien Liagre reconnaît qu’au départ, il a eu du mal à croire que l’agroforesterie en viticulture pourrait intéresser : « Perdre un cep pour le remplacer par un arbre, ce n’est pas rien pour un viticulteur. Et cela reste un frein aujourd’hui. » « Et les haies, il faut les entretenir », rappelle de son côté Franck Renouard.

Pas de solution miracle

Par ailleurs, l’agroforesterie n’est pas « la solution miracle face au changement climatique », rappelle Marie Gosme. Adapter les cépages cultivés, les pratiques à la vigne et au chai va être aussi nécessaire.

Des oliviers, un chêne et les vignes. © David Richard / Reporterre

Le chemin est périlleux, donc, mais l’agroforesterie peut le rendre plaisant. « Il y a un plaisir du viticulteur à travailler le paysage avec des arbres qui font des fleurs, des couleurs à l’automne, rompent la monotonie des vignobles », souligne Fabien Liagre. C’est aussi un lien historique qui se tisse avec des pratiques qui remontent à plus de 2 000 ans, où les arbres étaient utilisés comme support pour y faire monter les vignes. Cette culture n’a pas toujours été une monoculture, loin de là. « On a des exemples de gravures et de décorations qui datent même d’avant les Romains », indique l’agronome.

En France, seules quelques microparcelles témoignent encore de cette pratique, regrette-t-il. « Cela s’appelle des hautains », ajoute Marie Gosme. « Il y en a encore en Italie, au Portugal, en Bolivie. » En Italie, on parle de « coltura promiscua », et on alterne même arbres, vignes et céréales. Mais ces systèmes ne sont pas étudiés à ce jour par les scientifiques, note Marie Gosme.

Contemplant ses arbres depuis l’ombre de sa terrasse, Franck Renouard, lui, ne regrette pas de s’être lancé sans attendre. Un pin parasol, des mûriers, et une parcelle d’oliviers apportent un peu d’ombre dans la chaleur de l’après-midi avec leurs jeunes branches. « J’espère que je vivrai assez vieux pour les voir grandir », dit le vigneron.



Notre reportage en images :


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