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EntretienEau

Mégabassines, barrages... « Le prix à payer, c’est un effondrement de nos écosystèmes »

Une bassine en construction à Sainte-Soline (Deux-Sèvres), en avril 2023.

Pour la chercheuse Julie Trottier, les infrastructures d’irrigation sont une « maladaptation » au changement climatique. « Il faut sortir de cet imaginaire porteur de sa propre perte », car se passer d’irrigation, c’est possible !

Rémi Fraisse, jeune botaniste tué par un gendarme dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014, se battait contre la construction d’un barrage pour l’irrigation agricole : le barrage de Sivens, dans le Tarn. Cet ouvrage — abandonné après la mort du manifestant —, tout comme les mégabassines, s’inscrivent dans un modèle agricole du passé, dit Julie Trottier, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de l’irrigation : « Il faut sortir de cet imaginaire sociotechnique qui est porteur de sa propre perte. »




Reporterre — Il y a dix ans, Rémi Fraisse était tué, victime d’un tir de grenade… mais aussi victime d’un conflit exacerbé autour de l’eau. Comment analysez-vous ce qui s’est passé autour du barrage de Sivens ?

Julie Trottier — À Sivens, des imaginaires sociotechniques antagonistes s’affrontaient. D’un côté, on avait des gens, comme Rémi Fraisse, qui pensaient l’eau comme un flux, en interaction avec de multiples formes du vivant — humain et non-humain. De l’autre côté, on avait des personnes, principalement des agriculteurs, qui percevaient l’eau comme une ressource, dans le cadre d’un processus économique. Ces deux imaginaires étaient complètement incompatibles, d’où le conflit. C’est toute l’ambiguïté de l’eau, qui fait partie du vivant mais qui est aussi considérée comme une marchandise.



Depuis, les conflits autour de l’eau se sont multipliés en France — mégabassines, neige artificielle, mise en bouteilles, pollution aux pesticides. C’est devenu un sujet de lutte, à tel point que certains parlent de « guerre de l’eau ». Qu’en pensez-vous ?

À l’échelle mondiale, des recherches scientifiques ont montré qu’il n’y avait pas de guerre interétatique pour l’eau. Au contraire, plus il y a des problèmes d’eau, plus il y a des coopérations entre États. On l’a vu notamment entre l’Inde et le Pakistan, pays régulièrement en conflit, mais qui ont su collaborer autour de la gestion du fleuve Indus. Ils y sont parvenus car ils partagent le même imaginaire sociotechnique, avec cette idée d’une ressource à contrôler, à canaliser, avec des barrages.

Localement, en revanche, on voit des conflits se multiplier et surtout se durcir, comme à Sainte-Soline. Là encore, il s’agit d’un affrontement entre deux imaginaires antagonistes. Le collectif Bassines non merci considère l’eau comme un flux vital pour la vie des écosystèmes. De l’autre côté, la réflexion est purement économique et court-termiste.



Le barrage (abandonné) de Sivens et les mégabassines sont des retenues d’eau pour l’irrigation du maïs. Ces infrastructures sont pointées par les militants comme une maladaptation au changement climatique. Êtes-vous d’accord ?

Ce sont des maladaptations dans le sens où elles visent à perpétuer un système arrivé à bout de souffle. Avec le changement climatique, les températures moyennes augmentent, ce qui va avoir un impact sur les régimes pluviométriques. Même s’il existe encore de nombreuses incertitudes, on doit s’attendre à des périodes de sécheresse plus grandes et un changement dans le régime des pluies. Il va donc falloir s’adapter.

Une des réponses consiste à vouloir continuer comme aujourd’hui, dans un modèle agricole mis en place après la Seconde Guerre mondiale, grâce à des technologies telles que les mégabassines. Le problème, c’est que cette solution ne permettra qu’à quelques acteurs de s’en sortir. Une mégabassine résout le problème de l’accès à l’eau pour une minorité, qui peut continuer à cultiver du maïs… mais laisse de côté la majorité des agriculteurs.

Dans la lutte contre le barrage de Sivens comme dans celle de Sainte-Soline, «  il s’agit d’un affrontement entre deux imaginaires antagonistes  » : d’un côté l’eau est un flux vivant, de l’autre une ressource économique. Flickr / CC BY-NC-ND 2.0 / Metronews Toulouse

Quand on crée une mégabassine, on pompe dans les nappes phréatiques pour la remplir [1] : or l’eau qu’on a retiré de l’aquifère aurait dû continuer son chemin. L’eau dans le sol n’est pas une ressource immobile, enfermée dans une poche : elle poursuit une trajectoire. Elle alimente toute la biodiversité dans le sol, puis dans les zones humides, comme le marais poitevin. Quand elle arrive à la mer, elle apporte des nutriments essentiels aux écosystèmes côtiers. 24 % de la biodiversité du monde est dans le sol : elle est cruciale, car c’est elle qui permet aux plantes et aux écosystèmes terrestres de vivre. Les champignons connectés aux racines — les mycéliums — agissent comme de minicanaux qui acheminent l’eau souterraine jusqu’à l’intérieur des cellules des racines des plantes.

« 24 % de la biodiversité du monde est dans le sol » 

Bref, ce chemin de l’eau est essentiel à la vie, et quand on construit une mégabassine, on arrête cette trajectoire. In fine, on transforme le sol en désert. Tout ça pour produire du maïs qui sera vendu à l’autre bout de la Terre. Le prix à payer pour ces infrastructures d’irrigation, c’est un effondrement de nos écosystèmes en France. Il faut sortir de cet imaginaire sociotechnique qui est porteur de sa propre perte.



Si on vous suit, l’imaginaire qui sous-tend le modèle des mégabassines paraît basé sur une mauvaise compréhension des cycles de l’eau…

Il y a trois grandes confusions autour de l’eau, largement partagées et diffusées. Premièrement, on voit généralement l’eau comme un stock, et pas comme un flux. Or quand on la perçoit comme un stock, on peut se dire qu’il s’agit juste de la répartir, de la partager entre tel et tel acteur. Non, l’eau n’est pas un gâteau. C’est un flux qui interagit avec nombre d’êtres vivants, humains et non-humains, dans l’espace et le temps.

Deuxièmement, on confond bien souvent consommation et utilisation de l’eau, alors que ça n’a rien à voir. Quand on se lave les mains au robinet, on utilise l’eau mais on ne la consomme pas, car elle finit par retourner dans le milieu naturel, après épuration. Il n’existe que trois manières de consommer l’eau : quand elle s’évapore, quand elle est transpirée — les plantes étant les principales « transpiratrices » — ou quand elle rejoint la mer. Ça ne veut pas dire qu’elle est gaspillée, mais qu’elle ne sera plus utilisable par d’autres êtres vivants dans la partie terrestre de son cycle. On devra attendre qu’elle revienne à cette portion terrestre, sous forme de précipitation, pour qu’elle puisse à nouveau y être utilisée. 

Donc l’objectif devrait être de multiplier les utilisations de l’eau avant que celle-ci ne soit consommée. Cela signifie la faire sinuer, la faire méandrer, sous la surface du sol, pour qu’elle soit utilisée — puis restituée aux milieux — par un maximum d’êtres vivants.

La troisième grande confusion, c’est de considérer qu’un besoin en eau est synonyme d’une demande. Pas du tout. Quand des promoteurs de golf disent qu’ils ont besoin d’eau, c’est faux : ils expriment une demande économique. Un besoin est physiologique : le ver de terre a besoin d’une certaine quantité d’eau pour ne pas mourir. La demande, c’est la quantité d’un bien qu’une population est prête à acheter pour un prix donné : il s’agit d’un concept économique. On peut gérer et moduler une demande, pas un besoin.

Un exemple : le beurre Charente Poitou correspond à une Appellation d’origine protégée, et sa production répond donc à un cahier des charges. Aujourd’hui, celui-ci stipule que les vaches doivent manger une grande portion de maïs au sein de leur alimentation. Il suffit de changer une ligne de ce cahier des charges, en mettant « herbe » à la place de « maïs ». Les vaches seront ravies, et la demande économique en eau pour irriguer le maïs diminuera.



Ces crispations autour de l’eau prennent place dans un contexte de crise et de très grande vulnérabilité du monde agricole. Comment répondre à la détresse des agriculteurs tout en respectant les besoins de chacun en eau ?

Les agriculteurs sont coincés dans un modèle post-Seconde Guerre mondiale, dont ils ont hérité. Beaucoup sont pris à la gorge et produisent juste assez pour rembourser la banque. Mais ce n’est pas en les poussant dans ce modèle à bout de souffle qu’on va les aider. Il faut leur offrir des portes de sortie, comme par exemple ce que propose Eau de Paris en rémunérant les paysans qui passent au bio. Les mégabassines font le contraire : elles enferment les agriculteurs dans une impasse.

Eau de Paris tente de limiter toutes les activités qui pourraient contaminer l’eau. En premier lieu : les activités agricoles.

On peut développer des modes d’agriculture en se passant d’irrigation, mais ça implique beaucoup de choses : par exemple, reformuler la politique agricole commune pour que les primes ne soient plus attribuées en fonction de la surface mais du nombre d’emplois générés.



Quelle serait, selon vous, une meilleure gouvernance de l’eau ?

Il existe aujourd’hui un cadre de gouvernance de l’eau en France, à travers les Schémas directeurs d’aménagement et de gestion des eaux (Sdages) entre autres. C’est un cadre précieux, mais imparfait.

On aurait pu éviter le drame de Sivens si on avait eu un autre processus de décision. L’idée serait de reconstruire une « tenure » de l’eau au niveau local. La tenure de l’eau désigne l’ensemble des interactions entre les êtres humains autour de l’eau, dans un territoire donné. Il peut s’agir des interactions formelles, à travers les Sdages [2], mais aussi informelles, comme les tours d’eau, les accords oraux autour d’une source partagée…

Il s’agit donc de rendre toutes ces interactions visibles, et de construire une vision d’ensemble et partagée, pour ensuite prendre des décisions collectives. Il faut bien entendu accompagner les habitants dans ce travail, par exemple avec des projets de sciences citoyennes. Dans les Cévennes, nous commençons un travail avec les habitants de Mandagout (Gard) pour recenser tous les aménagements hydrauliques — sources, canaux —, mesurer l’humidité des sols, décrire l’ensemble des règles, tacites ou non, autour de l’eau… C’est avec ce type de démarche qu’on pourra déminer les conflits — et éviter des drames comme à Sivens ou à Sainte-Soline [dans les Deux-Sèvres, plusieurs manifestants avaient été grièvement blessés par les forces de l’ordre].

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