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Luttes

10 ans après la mort de Rémi Fraisse, les écologistes racontent

« Pour Rémi Fraisse, 21 ans, mon âge », lit-on sur cette pancarte en hommage au militant écologiste tué en 2014 lors d'une manifestation contre le barrage de Sivens. Ici à Toulouse, le Toulouse, le 16 septembre 2023.

Il y a dix ans, le militant écologiste Rémi Fraisse était tué à Sivens par un tir de grenade offensive. Sa mort affecte toujours les luttes actuelles. Militants et ONG reviennent sur cette journée.

Il y a dix ans, dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014, Rémi Fraisse était tué à Sivens (Tarn) par un tir de grenade, lancée par un officier de gendarmerie. Le militant de 21 ans participait à une mobilisation contre le barrage de Sivens, finalement abandonné en 2015. Dix ans plus tard, sa mort marque toujours le mouvement écologiste. Pour de nombreuses et nombreux activistes et membres d’ONG écologistes, sa disparition a « marqué un moment de bascule » dans le mouvement écologiste. Elles et ils racontent.

Léna Lazare (Les Soulèvements de la Terre) : « On n’est pas passé loin d’un “nouveau Rémi” »

Léna Lazare est porte-parole des Soulèvements de la Terre. © Charlie Delboy / Reporterre

« J’ai appris assez tardivement qu’une personne du mouvement écolo avait été tuée ; en 2014, je n’avais que 16 ans. Je trouve qu’on n’en parle pas suffisamment. Il y a un problème de transmission de la mémoire des luttes, notamment avec les jeunes du mouvement climat. C’est un de mes regrets. Les militants plus âgés pourraient nous apporter des choses en termes de stratégie, d’organisation et d’histoire. Mais je ne sais pas pourquoi nous n’avons pas plus d’échanges.

J’ai commencé à militer quand j’avais plus ou moins le même âge que Rémi. Beaucoup de mes amis auraient pu se retrouver dans une zad et mourir à sa place. D’ailleurs à Sainte-Soline [dans la lutte contre les mégabassines dans les Deux-Sèvres], cette histoire a eu une forte résonance. Sauf qu’après, la mobilisation s’est structurée pour faire face à la répression d’État. Contrairement à Creys-Malville [lieu de la manifestation de 1977 contre le nucléaire où est mort le militant écologiste Vital Michalon, tué par l’explosion d’une grenade offensive], par exemple, où les antinucléaires disent que sa mort a essoufflé le mouvement.

Ce qui est sûr, c’est que l’État continue sa politique de répression dans la même dynamique qu’à Sivens, alors qu’il aurait dû se dire « plus jamais ça ». Sauf qu’à Sainte-Soline, on n’est pas passé loin d’un « nouveau Rémi ». J’ai l’impression que dès qu’on mènera des luttes, il y aura une répression violente. Il faut donc faire vivre cette mémoire, notamment pour ceux qui, comme moi, l’ont appris tard. Ce qui a changé aujourd’hui, c’est que la question du soin dans les manifestations est devenue très importante. »

Loïc (militant antinucléaire à Bure) : « Les grenades explosaient de manière totalement dispersée »

Loïc, militant antinucléaire à Bure, a participé à la manifestation à Sivens. © France Timmermans / Reporterre

« En 2014, j’avais 19 ans, et j’étais présent à Sivens le jour de sa mort. Les policiers envoyaient des grenades qui explosaient de manière totalement dispersée. Il y a eu à un moment un ou deux cocktails Molotov de lancés. Et ce sont les seules images qui ont tourné en boucle à la télévision une fois que Rémi Fraisse était décédé, pour essayer de légitimer sa mort. Personne n’a parlé de toutes les grenades explosives qui ont été tirées, sauf Mediapart qui en a compté 400. On est face à un État qui a tué quelqu’un et qui va chercher à construire une narration pour légitimer cette mort.

Cet événement a radicalisé une grande partie des personnes déjà impliquées dans les zad. Elle a accentué l’importance de se défendre et de connaître l’armement de la police. Elle a aussi entraîné une spirale : de plus en plus de personnes en colère investissent les luttes radicales et il y a plus de confrontations avec la police. Mais si Rémi Fraisse n’est pas devenu un symbole écolo pour le grand public, c’est parce que sa mort s’inscrivait dans la thématique du « zadiste ». Cela a toujours eu une connotation peu populaire et génère une forme de déshumanisation où l’empathie va être difficile, on va moins s’identifier à la personne décédée. »

Julien Le Guet (Bassines non merci) : « Un État capable de tuer des militants écolos pacifistes »

Julien Le Guet est porte-parole de Bassines non merci. © Mathieu Génon / Reporterre

« Lorsque j’ai appris sa mort, j’étais au Festival international du film ornithologique des Deux-Sèvres. On est montés sur scène pour dénoncer ce qui s’était passé. Certaines personnes ont porté un t-shirt floqué de traces de sang. Je ne connaissais pas Rémi, mais j’ai été foudroyé et écœuré par tout ce qui a été fait pour nier la responsabilité des gendarmes dans son décès.

Cet événement a permis de révéler qu’il existait des conflits d’usage de l’eau avec des pouvoirs publics qui ne sont pas dans la médiation ou dans la recherche de l’intérêt général. Sainte-Soline a été une grosse piqûre de rappel car, dix ans plus tard, on atteint un stade supérieur dans la répression [plus de 5 000 grenades y ont été tirées en mars 2023]. Sa disparition a posé un constat : celui d’un État capable de tuer des militants écolos pacifistes qui défendent des biens communs.

Je pense que c’est aussi un moment qui a rendu une multitude de militants très défiants vis-à-vis du Parti socialiste (PS) et de la gauche au pouvoir. Le Premier ministre de l’époque était Manuel Valls (PS) et le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve (PS). Il serait bienvenu que ce dernier prenne la parole dix ans plus tard pour dire à quel point il n’a pas été à la hauteur. Lorsqu’on a commis des fautes, il est toujours temps de s’excuser. »

Laurence Marandola (Confédération paysanne) : « Cette histoire infuse jusqu’au sein de la lutte contre l’A69 »

Laurence Marandola est porte-parole de la Confédération paysanne. © Mathieu Génon / Reporterre

« Quand j’ai appris la nouvelle, j’étais dans ma ferme en Ariège. Un paysan de la Confédération du Tarn m’a appelée en panique totale. Je ne comprenais rien à son flot de paroles. J’ai dû aller chercher des informations sur internet pour avoir la confirmation de ce qui s’était passé. Pendant longtemps, je n’arrivais pas à comprendre comment il était possible qu’un jeune meure pour ses convictions. J’ai ressenti beaucoup d’incompréhension, de sidération et de désespoir. Et l’État n’a pas tiré les leçons de cette histoire. On repart sur des projets qui bafouent l’intérêt général et les procédures d’autorisation environnementale.

J’étais allée à Sivens deux ou trois fois, car la Confédération paysanne du Tarn était massivement présente là-bas. Ils ont vécu cet épisode comme un drame absolu. Mais cela a permis une prise de conscience et le sujet du partage de l’eau est remonté en haut de la pile des dossiers. À cette époque, pour le bureau national de la Confédération paysanne, le gros enjeu était l’usine des Mille vaches [un élevage laitier géant dans la Somme]. Nous n’avions publié que deux communiqués de presse sur Sivens. Aujourd’hui, cette histoire infuse jusqu’au sein de la lutte contre l’A69 [l’autoroute entre Toulouse et Castres]. »

Geneviève Azam (économiste et militante) : « Un moment de bascule »

Geneviève Azam est économiste et militante contre l’A69. © NnoMan Cadoret / Reporterre

« J’étais à Sivens le jour de sa mort. Il y avait un climat de tension très fort entretenu depuis des jours. Ce drame a été un moment de bascule dans la criminalisation des mouvements sociaux, un approfondissement d’une violence d’État justifiée par la lutte contre le terrorisme.

Dans la lutte contre l’A69, l’histoire de Rémi Fraisse est très présente. D’autant que les acteurs qui défendaient le barrage sont les mêmes qui défendent aujourd’hui l’autoroute : le Conseil général du Tarn et la Région. Il y a aussi des interventions de milices privées protégées par la police. Ils tiennent aussi à peu près le même type de discours : celui du développement et du désenclavement.

Rémi n’est pas devenu un symbole de l’écologie, peut-être par refus de starification des activistes écolos. À l’époque, le socialiste Bernard Cazeneuve était ministre de l’Intérieur. C’est la gauche qui aurait dû s’emparer du sujet et dire que c’était scandaleux. Or elle était au pouvoir. Peut-être que si ça avait été Sarkozy ou Darmanin, ça aurait fait davantage de bruit. »

Raphaël Kempf (avocat) : « C’est de l’impunité »

Raphaël Kempf (à d.), avocat et défenseur des libertés, ici lors du procès en appel des sept opposants au projet Cigéo, le 28 novembre 2022. © Franck Dépretz / Reporterre

« J’étais jeune avocat lorsque j’ai appris la nouvelle de sa mort par la presse. C’était la première fois depuis longtemps qu’on voyait qu’une personne pouvait mourir en exerçant sa liberté de manifester. C’était un moment grave et choquant, qui a fait sauter une barrière. Je me souviens également que la première réaction du gouvernement a été de protéger les gendarmes. C’est grave de voir la manière dont la machine d’État s’est mise en branle pour éviter de mettre en cause les forces de l’ordre.

L’absence de réaction sérieuse et de condamnation de cette mort a pu leur laisser penser qu’il n’y aurait pas de suite. C’est ce qu’on appelle l’impunité. On a pu la voir dans un grand nombre de dossiers de violences policières documentés depuis dix ans. Aujourd’hui, avec un ministre de l’Intérieur comme Bruno Retailleau qui soutient inconditionnellement les forces de l’ordre, je ne vois pas comment la réaction pourrait être différente. Les policiers et les gendarmes se sentent couverts par leur hiérarchie, quoi qu’ils fassent.

Cette absence de volonté de lutter contre le fléau des violences policières met nos concitoyens en danger. Cela crée de l’insécurité pour ceux qui sont victimes de la police. La seule chose qui a changé, c’est l’arrêt de l’utilisation de certaines grenades offensives [de type F1]. Mais ils continuent d’utiliser d’autres types d’armes qui peuvent avoir un effet létal. »

Jean-François Julliard (Greenpeace France) : « Un immense gâchis »

Jean-François Julliard est le directeur général de Greenpeace France. © NnoMan Cadoret / Reporterre

« Je ne le connaissais pas, mais j’ai ressenti de la peine et surtout le sentiment d’un immense gâchis. Nous n’avons pas pu collectivement éviter ce drame. Personne n’osait imaginer qu’il puisse y avoir un mort. Bien sûr, il y avait eu le Rainbow Warrior [le sabotage du navire de Greenpeace par les services secrets français en 1985] et la mort de Vital Michalon. Mais ce sont deux affaires lointaines.

Chez Greenpeace, cela a renforcé nos questionnements autour de la sécurité dans les mobilisations. Nous sommes désormais encore plus vigilants sur la préparation des manifestations sur le terrain.

De plus, cela a changé notre rapport aux luttes locales avec qui nous travaillions peu, avant 2013. Avec Notre-Dame-des-Landes puis avec Sivens, nous avons changé notre façon de faire et nous nous sommes plus investis dans ces luttes locales. »

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