« C’est une improvisation totale, mais ça fonctionne » : face au feu dans la Drôme, les habitants s’organisent
À l'entrée du gymnase du village, les habitants se mobilisent pour ravitailler les quelque 450 pompiers présents sur place. - © Pauline De Deus / Reporterre
À l'entrée du gymnase du village, les habitants se mobilisent pour ravitailler les quelque 450 pompiers présents sur place. - © Pauline De Deus / Reporterre
Dans la Drôme, un incendie en cours depuis cinq jours a parcouru plus de 2 000 hectares et provoqué l’évacuation de 700 personnes. À Die, en attendant que les flammes disparaissent, l’angoisse se conjure par l’action.
Die (Drôme), reportage
« On l’a déjà vécu, malheureusement… La chaîne de solidarité se met très vite en place », raconte Virginie, en s’appuyant sur son caddie. Venue d’un village voisin, la quinquagénaire est postée plusieurs heures par jour devant le supermarché de Die pour collecter des dons. Comme en 2022, quand un incendie avait brûlé 300 hectares durant neuf jours, Virginie et des centaines d’habitants de la vallée sont venus prêter main-forte aux secouristes. Pâtes, pain, compotes, eau, biscuits, mouchoirs... Les produits sont collectés en masse pour être ensuite acheminés à moins de 300 mètres de là, au gymnase du village.
Depuis vendredi, le lieu fourmille. Dans une ambiance survoltée, des centaines de volontaires s’agitent, régulièrement rejoints par de nouvelles personnes qui veulent « aider comme ils le peuvent ». Dans le hall d’entrée, les allers-retours s’enchaînent et les provisions s’empilent. Les rires, s’ils sont bien présents, se font discrets : « Les pompiers se reposent sur les lits de camp dans la salle d’à côté », précise Jean-Luc Printemps en pointant l’intérieur du gymnase.
L’homme récemment élu observe, impressionné, les va-et-vient des bénévoles, « c’est une improvisation totale, mais ça fonctionne bien ». À ses côtés, Claude Vauchel, un autre élu de la commune, acquiesce : « On fait le maximum pour que les secours puissent se sentir bien quand ils ne sont pas en intervention. » Outre le ravitaillement, les volontaires s’occupent aussi de laver leur linge, nettoyer les sanitaires, trouver un écran les jours de match et certains proposent même des massages.
Un manque de moyens
Car si à Die, le ciel est bleu et l’air sain, tout le monde sait qu’à quelques kilomètres de là, sur la rive gauche de la rivière Drôme, la fumée a remplacé les nuages. Comme en 2022, à Romeyer, un village voisin, c’est un impact de foudre qui a déclenché l’incendie dans la nuit du 2 au 3 juillet. Depuis, les flammes ne cessent de se propager dans le massif rocheux de Justin.
« Le feu a parcouru 2 000 hectares. Il ne s’agit pas de la surface brûlée, mais c’est une enveloppe dans laquelle se trouvent plusieurs foyers », a souligné, mardi soir, la préfète de la Drôme, face à la presse. Une progression expliquée par « la canicule », « le vent » et « une topographie complexe », selon Marie-Aimée Gaspari qui rappelle que « la priorité est la protection des zones d’habitation et de la population ».
Dans le Diois, si la panique ne l’emporte pas, des voix commencent à s’élever pour dénoncer le manque de moyens. Plus de 450 pompiers sont désormais présents, mais les engins aériens se font rares : hormis un hélicoptère bombardier d’eau et un Dash — qui largue un produit retardant —, c’est au sol que tout se joue. Dans la montagne, des forestiers armés de tractopelles créent des routes pour que les pompiers puissent, tant bien que mal, se rapprocher des flammes.
« Il y a un feu naissant en Ardèche, plusieurs incendies ailleurs dans le pays, il faut partager les moyens, nous ne sommes pas seuls à faire face aux incendies », justifie la préfète. Les canadairs attendus dans le Diois sont ainsi partis en Corse, mardi soir, pour lutter contre d’autres départs de feu. Malgré l’évacuation de 250 habitants, dans les communes de Barsac et Montmaur-en-Diois, et de 473 enfants, dans deux colonies de vacances, les services de l’État se veulent rassurants. « Il s’agit d’évacuations préventives », martèle Marie-Aimée Gaspari.
« Je ne pourrais pas vivre une troisième évacuation, c’est trop angoissant »
Préventive et pourtant traumatisante pour beaucoup. Au gymnase de Die, une femme en pleurs cherche à être relogée. En vacances chez sa mère, elle a dû être évacuée de la maison familiale une première fois, pour descendre dans le village. Puis une seconde fois, pour aller dans la commune voisine. Aujourd’hui, en voyant le ciel orangé, elle a pris peur : « Hier, ça a commencé comme ça… Je ne pourrais pas vivre une troisième évacuation, c’est trop angoissant. »
Face à sa détresse, la gérante d’un camping, qui passe par là, lui propose un mobil-home. Une autre volontaire lui donne son numéro, pour qu’elle ne reste pas seule quand la peur se fait sentir.
Assis à côté de cette femme en détresse, Julien, un habitant de la vallée, tente aussi de la rassurer, d’une voix douce et ferme. « La gestion de crise, c’est mon boulot, précise-t-il en aparté. Ce qu’on voit avec cette dame, c’est ce qu’il va falloir gérer dans un second temps : la fatigue, la détresse, l’humain... » Dans l’immédiat, c’est l’effervescence qu’il faut piloter, précise-t-il : « Canaliser les bonnes intentions et les dispatcher pour que ça tienne dans la durée. » Une durée indéterminée, durant laquelle les habitants n’auront d’autre choix que de regarder, impuissant, leur forêt brûler.