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Vagues artificielles : « Sans la mer, le surf n’est plus qu’image et performance »

Les surfparks poussent comme des champignons aux États-Unis, en Europe et dans les pays du Golfe.

Gaspillage d’eau, d’énergie : l’auteur de cette tribune, qui a exercé pour des entreprises de vagues artificielles, les dénonce aujourd’hui. Il défend le surf en mer, une pratique qui nécessite de faire corps avec la nature.

Pierre-Maël Deffontaines est consultant en enjeux maritimes et littoraux, et passionné de surf — il le pratique en Bretagne et en Normandie. Par le passé, il a travaillé pour une entreprise développant des vagues artificielles de surf.



Vent, houle, vagues, courants… Le surf est une rencontre avec les éléments naturels. Rien de tel que cette immersion physique dans l’immensité de l’élément marin, l’indescriptible sensation de liberté qui en découle et cet emballement collectif quasi mystique qui parcourt les surfeurs lorsqu’une série de vagues prometteuse s’annonce au loin.

Surfer, c’est vivre un condensé d’expériences sensibles, émotionnelles, sociales et spirituelles en lien avec la nature. Mais que reste-t-il de tout cela lorsque ce sport est pratiqué en milieu artificiel, dans des « piscines à vagues » très coûteuses en eau et en énergie ?

Le surf, une quête éperdue de liberté

Si l’on a pour seule connaissance du surf quelques images glanées sur des plages ou sur internet, on peut s’imaginer que c’est un sport tout de maîtrise, fondé sur la capacité à « dompter » les vagues.

En réalité, le surf est plutôt une question de compréhension des éléments naturels et la recherche d’un juste accord entre eux et soi. Impossible de s’y adonner sans consulter les prévisions météo pour juger des conditions : force et direction du vent, moment de marée ou encore dynamiques de courant. Pour que ces conditions soient optimales, on recherchera par exemple un vent orienté de la terre vers la mer (vent « offshore ») : les vagues offriront alors une face plus lisse, permettant de les surfer plus longtemps. De même, certains spots ne produiront des vagues « surfables » qu’à un moment spécifique de la marée, uniquement lorsqu’elle est haute, par exemple. Bien sûr, il faut aussi savoir identifier les courants marins pour éviter d’être tiré vers le large ou décalé le long de la plage.

Lire aussi : Près de Bordeaux, bientôt un surf park à 50 kilomètres de l’océan ?

En toute connaissance des risques, le surf permet de vivre des moments de glisse inoubliables, où s’entremêlent les sentiments de puissance de la nature et de sa propre liberté. Pour une partie de ses aficionados, ce sport conserve en effet le parfum de la contre-culture hippie californienne de la fin des années 1960, dépeinte par le journaliste et surfeur William Finnegan dans Jours barbares. Ce roman traduit en français en 2016 (Pulitzer) décrit la vie de ces « clochards des plages » (beach bums) vivant de peu, au rythme des marées, dans un rejet viscéral de la société de consommation.

Vagues artificielles : une expérience dévoyée…

Depuis une dizaine d’années, le surf se pratique aussi loin de l’océan, dans de grands complexes artificiels appelés surfparks (parcs à surf) ou bien wavepools (piscines à vagues). Ces immenses bassins, d’une surface dépassant souvent celle de dix piscines olympiques, poussent comme des champignons aux États-Unis, en Europe et dans les pays du Golfe. Il en existe aujourd’hui dans le monde près d’une quarantaine en activité, et plus de 200 en développement.

Moyennant une somme allant de 50 euros l’heure pour la piscine à vagues de Bristol, en Angleterre, à 152 euros pour celle de Waco, en plein cœur du désert texan, les surfeurs pourront chacun leur tour surfer une vague générée mécaniquement. Mais, à l’inverse du milieu marin, où chaque vague est différente et imprévisible, la vague artificielle est standardisée : elle n’offre aucune surprise et permet d’enchaîner les manœuvres pour perfectionner ses gammes, quel que soit le niveau du surfeur ou la qualité de son « sens marin ».

« Ce qu’il reste : l’image et la performance »

Alors que reste-t-il du surf, sans ce lien avec le milieu marin et ce sentiment de liberté éprouvé en mer ou sur l’océan ? Ce que la modernité néolibérale affectionne tant : l’image et la performance.

En matière d’image, le pratiquant pourra d’ailleurs visionner des replays de « ses » vagues, pour « affiner instantanément sa technique », admirer ses exploits et les partager sur les réseaux sociaux, comme le font déjà les skieurs en intérieur à Dubaï ou les joueurs de golf sur simulateur. Sorti artificiellement de son espace naturel de pratique, le surf devient un ersatz consommable à l’envi, partout et n’importe quand puisque l’on s’y affranchit des éléments naturels.

Malgré le nombre et la qualité de ses spots naturels exceptionnels, la France n’échappe pas à la fièvre des vagues artificielles : plusieurs projets tentent de s’y implanter, notamment en Vendée et en Gironde, suscitant l’ire des collectifs écologistes comme le rapportait Reporterre l’année dernière.

… d’un coût écologique démesuré

Car le coût écologique de telles structures est élevé. D’abord, elles consomment beaucoup d’eau, afin de remplir les bassins et de compenser l’évaporation. À titre d’exemple, le surfpark de Bristol chiffre la consommation de sa piscine à vagues et du complexe l’environnant à environ 50 000 m3 par an, soit l’équivalent de la consommation annuelle en eau de plus de 900 Français.

Pour produire les vagues, il faut aussi de l’énergie. Les chiffres avancés par le constructeur Wavegarden sont de 450 kilowattheures (kWh) consommés par heure par la machine, un chiffre cohérent avec celui relevé par l’association environnementale Surfrider Foundation pour la technologie concurrente d’American Wave Machines à Waco, au Texas. Selon l’association, cela représente l’équivalent de l’énergie consommée en une heure par 800 foyers français.

« 450 kWh consommés par heure » 

Enfin, selon leur lieu d’implantation, ces structures peuvent contribuer à l’artificialisation des sols, comme l’évoquait Reporterre dès 2019 au sujet d’un projet de surfpark devant s’installer en Loire-Atlantique, qui prévoyait d’artificialiser 8 hectares de terres agricoles.

Pratiqué en milieu naturel, le surf est aussi une pratique sociale, une école de la solidarité et de l’attention à l’autre. Qu’on soit en famille ou avec des amis, surfer à plusieurs, c’est veiller les uns sur les autres pour s’assurer qu’aucune n’est en difficulté, s’encourager et se réjouir des « exploits » de chacune. Là encore, dans les surfparks ou wavepools, cette dimension s’effacera, tant la pratique est individualisée et le risque minime. N’est-ce pas pourtant ce dont nous avons tant besoin pour affronter les grands vents qui se lèvent avec la crise écologique : la complicité, la solidarité, dans une émulation réciproque de chaque instant ?

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