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Éric Lenoir, le jardinier punk qui parle aux gnomes

Éric Lenoir dans son jardin en Bretagne, le 2 décembre 2025.

Éric Lenoir, auteur du « Traité du jardin punk » et du « Manuel magique de mon jardin », nous emmène chez lui. Le paysagiste aux 75 000 livres vendus y met en pratique sa vision poétique, « spectaculaire mais pas ostentatoire ».

Côtes-d’Armor, reportage

L’herbe givrée craquant sous les pieds est la marque d’une nuit particulièrement froide. « Ça gèle plus vite ici qu’ailleurs sur le territoire ! » se réjouit Éric Lenoir, pull gris au col zippé sur le dos et lunettes de vue à monture métallique sur le nez. Quatre grosses poutres de bois surplombant un petit cours d’eau qui longe sa maison font office de passerelle. Avec précaution — le bois est lui aussi verglacé — le propriétaire des lieux traverse pour accéder au reste de son jardin, quelque part au creux d’un vallon dans le centre de la Bretagne.

« Pas un jour ne se passe sans que je n’aille voir la rivière », s’exclame le jeune quinqua (51 ans), se dirigeant au bord d’un affluent de l’Aulne depuis sa parcelle de plusieurs milliers de mètres carrés. L’herbe a été grossièrement tondue ici et là pour rendre le terrain partiellement praticable à l’espèce humaine. Le reste semble à première vue plus ou moins livré à lui-même tant le paysage apparaît comme naturel — entendez par-là : pas ou peu façonné par l’humain. Et pourtant.

La plupart des plantes dans le jardin d’Éric Lenoir ont été plantées par ses soins. © Louise Quignon / Reporterre

Ce sont des centaines de boutures d’arbres, de fougères et autres végétaux qu’Éric Lenoir a sélectionnées et plantées dans son jardin. Il faut dire que celui qui a débarqué en Bretagne depuis l’Yonne il y a trois ans — « Je n’en pouvais plus de la sécheresse là-bas » —, est un paysagiste de métier, désormais bien connu du grand public pour son Traité du jardin punk (2018, Terre vivante) vendu à près de 60 000 exemplaires. Son Grand Traité du jardin punk, paru en 2021, s’est écoulé à 26 000 copies.

Des gnomes dans le potager

Début novembre, il a fait paraître son Manuel magique de mon jardin (éditions Payot). Le lecteur, enfant ou adulte, y voyage de page en page dans l’univers enchanteur de l’auteur. Les gnomes et autres créatures humanoïdes issues de l’imagination d’Éric Lenoir sont ici les personnages principaux qui participent à la vie du potager, du verger, de la mare, des marais, ou encore de la prairie. « En ce moment, les gnomes hibernent, à mon avis », dit-il en faisant le tour de son jardin, bottes aux pieds, l’œil attiré par les rayons du soleil qui traversent timidement les branches de noisetiers sauvages.

Une page du «  Manuel magique de mon jardin  », le dernier livre d’Éric Lenoir, qui imagine de nombreuses créatures peuplant les jardins. © Louise Quignon / Reporterre

Dans son œuvre, l’auteur refuse le diktat de la pelouse semée tondue à ras. Si, dans son Manuel magique, le ton change, le message reste le même : il est possible d’avoir un jardin riche en biodiversité « qui ne vienne pas nuire à l’écosystème fonctionnel » et ce, « même si on n’a pas l’argent, le temps ou le savoir », affirme l’auteur, dont la capacité à s’extasier devant ce que la nature lui offre lui donnerait presque des airs de lutin coincé dans le corps d’un humain : son regard n’a de cesse de s’arrêter sur des détails qui échapperaient à bon nombre d’entre nous.

Là, les rayons du soleil d’hiver qui traversent timidement les branches de noisetiers sauvages le stoppent dans sa déambulation matinale. Entre les fougères et ronces qui tapissent ce coin du jardin, les gouttes de rosée suspendues aux toiles d’araignées logées ici l’invitent, elles aussi, à la contemplation. « Impossible de se lasser de tant de beauté ! » dit-il, saisissant son portable pour immortaliser le moment. C’est selon lui grâce à cette nature « peu soignée » que son jardin raconte tant d’histoires.

Le « zéro phyto » comme mot d’ordre

La vie d’Éric Lenoir n’a pourtant pas toujours rimé avec écritures de livres et contemplation : « Il m’est déjà arrivé de ramasser un chevreuil mort écrasé pour améliorer l’ordinaire dans les périodes de dèche. Ça me rendait malade de voir un animal destiné à être écrasé quinze fois par jour ou à pourrir sur le bas-côté alors qu’il pouvait nourrir des gens », raconte celui qui, étonnamment, est devenu paysagiste « par défaut ». « On m’avait dit que garde forestier, c’était trop difficile d’accès et le côté théorique de l’école m’emmerdait. »

C’est pourquoi, à 14 ans, celui qui a grandi en région parisienne avec un père travaillant dans la banque et une mère secrétaire a rejoint les bancs de l’école d’horticulture du Breuil, à Paris pour se former au paysagisme. L’esprit punk occupait déjà Éric Lenoir à cette époque, mais pas encore ses jardins : « J’ai eu ma première cassette des “Béru” [Bérurier noir, un groupe de punk rock] à 13 ans », confie-t-il.

Avant de s’installer comme pépiniériste, Éric Lenoir a notamment travaillé pour des collectivités et une grande surface. © Louise Quignon / Reporterre

Le jardinier est aussi passé par la section animalière de Disneyland dans les années 1990, puis a fait de l’entretien de voirie pour une collectivité locale. « J’ai aussi connu la tenue de cosmonaute pour l’épandage de produits phyto sur les chrysanthèmes, c’était chez un horticulteur », se rappelle-t-il. Après avoir exercé un an dans un Lidl, il a repris, en 2006, une pépinière dans l’Yonne.

« Pour 5 000 euros, j’ai racheté les plants d’un pépiniériste qui partait à la retraite », avec « zéro phyto » comme mot d’ordre, raconte-t-il. Les deux premières années ont été difficiles. L’argent ne rentrant pas vraiment, Éric Lenoir a travaillé pour des clients dont les goûts, plus « conventionnels », tendant vers l’uniformisation des paysages, ne collaient pas aux siens.

« J’aime me créer des univers qui me paraissent cohérents et logiques »

Puis est venu le moment où le paysagiste, passionné par les milieux sauvages, a travaillé pour des chasseurs ultrariches en Sologne. C’est là, enfin, que le punk en lui a pu s’exprimer : « On m’a demandé de restaurer un étang pour permettre aux propriétaires de chasser plus longtemps les canards qu’ils lâchent et faire revenir le gibier sauvage. » Des missions particulières, reconnaît Éric Lenoir, qui a travaillé pour ces clients « boulimiques, ultraconsommateurs », mais dont l’argent a permis de sortir la pépinière de la misère. De là, le jardinier est parvenu à recruter des salariés pour son entreprise.

Éric Lenoir est partisan d’un «  spectaculaire qui n’est pas ostentatoire  ». © Louise Quignon / Reporterre

À cette époque, Éric Lenoir croquait déjà les premières planches de son Manuel magique. « C’est en définitive le projet le plus personnel et qui a passé le plus de temps en gestation », raconte l’auteur, déballant ses dessins d’une pochette rangée dans son bureau. Son enthousiasme à parler de la nature qui l’environne lui donnerait presque des airs de lutin coincé dans un corps d’humain. « C’est vrai que j’aime me créer des univers qui me paraissent cohérents et logiques », dit cet adepte des jeux de rôles. Côté lecture, Le livre secret des gnomes de Wil Huygen (1998, Albin Michel) l’a marqué, ainsi que le Manuel des Castors Juniors.

Jardinier punk en vadrouille

« Éric est quelqu’un de complètement passionné, très engagé, très exigeant avec lui-même et ouvert d’esprit. Il est très curieux de tout, capable d’une contemplation très poétique comme un gamin », raconte Audrey Blanquart, pépiniériste installée dans l’Yonne chez Éric Lenoir et formée par lui. Avant qu’il ne déménage en Bretagne, elle a racheté une partie de ses plants.

Éric Lenoir à son bureau, avec des planches de son «  Manuel magique de mon jardin  ». © Louise Quignon / Reporterre

Devant sa petite maison bretonne, le quinquagénaire à l’effervescence bouillonnante accumule des tas de jeunes plants en pot, certains décorés d’un crâne de cervidé, jonchent le sol. Dans un cabanon, des centaines de godets en plastique neufs attendent d’être utilisés.

Depuis son succès en librairie en 2018, Éric Lenoir est cependant moins pépiniériste. « C’est encore mon métier aujourd’hui, mais j’y passe moins de temps », explique celui dont le quotidien est davantage rythmé par des conférences et des formations. Le jardinier punk est souvent en déplacement. Une autre façon de véhiculer une approche du jardin de la part de celui qui se dit « pour le spectaculaire qui n’est pas ostentatoire ».

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