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Quotidien

« Les industriels ont gagné la campagne de désinformation » : pourquoi le zéro déchet n’a pas pris

François Mistral et Julie Monier, bibliothécaires, avec la mini poubelle qu’ils sortent une fois tous les deux mois.

Dix ans après ses débuts, le mouvement zéro déchet patine. « Les pouvoirs politiques et économiques ont enterré la question », dit un adepte, tandis que certains pointent les limites sociales de ces pratiques vertueuses.

Le Crès (Hérault), reportage

Au jeu des sept différences, la maison de François Mistral et Julie Monier pourrait se confondre avec n’importe quel pavillon périurbain. Pourtant, très vite, quelques menus détails attirent l’attention. Cette étagère colorée de bocaux, ce frigo riquiqui pour une famille de six, cette lessive fabriquée avec la cendre du poêle… Et surtout, une grande absente : la poubelle grise.

François finit par extirper un seau dessous un meuble. « On le sort une fois tous les deux mois », indique-t-il. Depuis 2014, le couple et ses quatre enfants de 9 à 17 ans s’évertuent à atteindre le zéro déchet. Avec beaucoup de satisfaction… et quelques peines.

«  On est parfois découragé par ce sentiment de vider l’océan à la petite cuillère  », dit François. © David Richard / Reporterre

Chaque année, 100 kilos de restes alimentaires finissent dans leur compost, pour le plus grand bonheur de leur jardin devenu nourricier. Et les enfants ont adhéré aux fringues d’occasion et aux jouets de seconde main.

Revirement médiatique

Julie et François montrent ainsi qu’il est possible de vivre heureux en jetant beaucoup moins. Avec des hauts et des bas : « On est parfois découragé par ce sentiment de vider l’océan à la petite cuillère, glisse le père. Ça nous arrive d’acheter un paquet de gâteaux plutôt que de faire nos cookies, ou des yaourts en pot. Tout est tellement fait pour qu’on n’y arrive pas. »

Un avis partagé par Jérémie Pichon, initiateur du mouvement en France. « Les pouvoirs politiques et économiques ont enterré la question du zéro déchet », accuse-t-il. Lui et sa famille se sont lancés en 2014, aventure dont ils ont tiré un livre, Famille zéro déchet, devenu un best-seller.

« Le mouvement est né en 2016, avec notre livre, celui de Béa Johnson, et la structuration de l’association Zéro Waste, retrace-t-il. Et très vite, ça a été l’explosion. » Quatre ans plus tard, le militant écologiste enchaînait les plateaux télé et remplissait les palais des congrès lors de ses conférences, tandis que les enseignes vrac se multipliaient. Jusqu’au coup d’arrêt.

Accompagnée par l’association Zéro Waste Montpellier, la famille a ensuite peaufiné ses pratiques, suivant la règle des «  5 R  » : refuser (ce dont on n’a pas besoin), réduire (ce dont on a besoin), réutiliser/réparer, recycler, rendre à la terre. © David Richard / Reporterre

« Aujourd’hui, le zéro déchet n’apparaît plus dans les médias, et quand je réunis 50 personnes pour une conférence, c’est le maximum », observe-t-il. La faute, selon lui, à « la puissance financière et politique des industries du plastique et de l’agroalimentaire », et à un revirement médiatique « très sec ».

« Les industriels ont gagné la campagne de désinformation »

Pour Jérémie Pichon, « les industriels ont gagné la campagne de désinformation sur le recyclage du plastique, avec le déploiement de la poubelle jaune ». En laissant penser que tous les emballages jetés seraient recyclés — ce qui est faux — ils ont « permis à tout le monde de se décomplexer ».

« Une écologie qui ne pense pas inégalités »

Outre l’obstacle politique, le mouvement n’a-t-il pas également loupé le coche de la démocratisation ? C’est ce qu’a exploré la chercheuse Océane Sipan dans sa thèse, soutenue l’an dernier. « Le zéro déchet représente une écologie très individuelle qui ne pense pas les inégalités sociales, de genre, de race, a-t-elle constaté. Il peut être assimilé à un développement personnel écologique, centré sur la question de la volonté individuelle au détriment de la prise en compte d’inégalités matérielles. »

En d’autres termes, « les pratiques comme le vrac s’adressent plus facilement aux classes moyennes et supérieures », indique la sociologue. Elle souligne également « des formes d’exclusion des classes et des pratiques populaires de réemploi, de glanage, qui sont invisibilisées dans le mouvement zéro déchet ».

Un hiatus illustré par « la promesse très forte » du zéro déchet sur les économies budgétaires. En clair, le fait maison permettrait de réduire les coûts tandis que la défection des supermarchés éviterait les onéreux « achats compulsifs ». Ainsi « en réduisant notre consommation, on est censé dégager des marges pour pouvoir ensuite s’acheter des produits alimentaires plus chers, des équipements comme une yaourtière ou des culottes menstruelles », résume Océane Sipan.

Chaque année, 100 kilos de restes alimentaires finissent dans leur compost, pour le plus grand bonheur de leur jardin devenu nourricier. © David Richard / Reporterre

Sauf que pour les classes populaires aux budgets déjà très contraints, « il n’y a pas de superflu qu’on pourrait supprimer pour compenser le surcoût de la démarche ». Dans ses travaux, la chercheuse a également pointé des inégalités de genre, « les femmes se trouvant généralement à porter l’essentiel des actions, avec une charge mentale et temporelle importantes ». Autant de limites de cette écologie façon colibri qui ont pu entraver la dynamique.

Des freins que reconnaît volontiers Jérémie Pichon : « L’écologie depuis vingt ans parlait à la classe moyenne et aux élites, sans embarquer les classes populaires », remarque-t-il. Pour autant, d’après lui, ça ne suffit pas à expliquer le retour de bâton. « Ce qui fait qu’on en est là, c’est le système économique et politique. »

Dans cette grande famille de six personnes, il n’y a pas que la poubelle grise qui est riquiqui, il y a aussi le frigo. © David Richard / Reporterre

Reprise de pouvoir individuelle

Océane Sipan refuse également de voir le zéro déchet comme un mouvement homogène, dépolitisé et individualiste. « Pour beaucoup, cela représente une manière d’agir, y compris sur leur propre angoisse écologique, tout en sachant que ce ne sera pas suffisant. » C’est notamment « un mode d’engagement accessible à des femmes qui souvent sont mères, femmes actives, qui ne sont pas disponibles pour un engagement militant hors du foyer ».

« Même si on a une efficacité epsilon face à la crise écologique, c’est important d’agir », soutient François, en débouchant un délicieux kéfir à la passion. « Le bulletin de vote se démonétise, quoi qu’on choisisse, ça ne change rien, observe-t-il aussi. Alors c’est bien de retrouver du pouvoir dans la façon dont on vit et on dépense notre argent. »

D’ailleurs, cette reprise de pouvoir individuelle peut avoir des effets en cascade, comme l’a remarqué Océane Sipan : « Certaines personnes finissent par s’engager en politique localement, ou développer une critique féministe de leurs pratiques. » Dans le sillon fertile du zéro déchet, la famille s’est ainsi mise à la monnaie locale (la Graine), soutient les réseaux d’agriculture paysanne, et s’est débarrassée d’une de ses voitures.

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