Au sein des foyers, les tâches écologiques retombent sur les femmes

Durée de lecture : 8 minutes

2 juin 2020 / Hortense Chauvin (Reporterre)



Au quotidien, les femmes sont bien souvent les principales initiatrices des comportements écoresponsables. Le phénomène s’explique par la persistance des stéréotypes de genre et peut devenir pesant pour certaines femmes qui aimeraient partager cette charge au sein de leur foyer.

En 2017, à la naissance de son premier enfant, Marie [1] a décidé de se lancer dans une démarche zéro déchet. Après avoir longuement tâtonné, elle s’est progressivement mise à acheter en vrac, à faire ses produits d’entretien elle-même, et à utiliser des couches lavables. « Ça me semblait une évidence pour léguer à mon enfant une meilleure planète. Mon conjoint était d’accord, ça lui semblait logique, mais le moment venu, j’étais la seule qui le faisait. » Trois ans plus tard, la situation n’a pas changé : « Quand on en parle avec des amis, il prêche la bonne parole en disant que c’est trop facile le zéro déchet. En réalité, à la maison, je suis toute seule à le faire ! »

Le cas de Marie n’est pas isolé : au sein des foyers hétérosexuels, les femmes ont davantage tendance à s’engager dans des comportements liés à la protection de l’environnement que les hommes, dit Magali Trelohan, enseignante-chercheuse à la South Champagne Business School et spécialiste des questions de genre et de comportements pro-environnementaux. Une tendance qui se vérifie lorsque l’on se penche sur la fréquentation des ateliers consacrés à la fabrication de produits écologiques. « On ne peut pas le cacher, nos ateliers attirent en grande majorité un public de femmes », dit Claire Duliere, salariée de l’association Zéro Déchet Lyon. À Paris, les femmes constituent 88 % du public de la Maison du zéro déchet. « J’ai environ 95 % de femmes dans mes ateliers, renchérit Joséphine Dabilly, animatrice d’ateliers zéro déchet à Nantes. La présence d’un homme est donc exceptionnelle. De même, ce sont majoritairement des femmes qui me suivent sur les réseaux sociaux. »

« Les filles sont davantage éduquées à prendre soin des autres »

Le phénomène est d’autant plus surprenant qu’au sein de la sphère publique, le nombre de femmes et d’hommes engagés dans des formes d’activisme environnemental est équivalent, selon Magali Trelohan. Comment expliquer que les femmes soient en moyenne plus impliquées dans l’écologie du quotidien ? « En psychologie sociale, la théorie de la socialisation met en évidence le fait que l’éducation des filles et des garçons est différente, explique Magali Trelohan. Les filles sont davantage éduquées à prendre soin des autres. Cela s’applique par l’attention aux personnes qui les entoure, mais également aux générations futures et à l’environnement. En parallèle, dans les couples hétérosexuels, les femmes consacrent en moyenne plus de temps aux tâches ménagères. C’est la combinaison parfaite pour qu’elles s’engagent plus dans les mouvements type zéro déchet, l’achat de produits écologiques, les économies d’énergie, d’eau, etc... »

Acheter en vrac, faire ses propres produits d’entretien... Autant de tâches assurées majoritairement par les femmes.

Le fait que les femmes soient, en moyenne, davantage enclines à adopter des comportements pro-environnementaux est favorisé par le contexte historique et social, ajoute Florence Pasche Guignard. Professeure adjointe à l’Université de Laval, elle a longuement travaillé sur la parentalité et les intersections entre écologie et féminisme. « La prise en compte de l’écoresponsabilité ajoute quelque chose à la charge mentale mais cette dernière est déjà présente chez de nombreuses femmes, elle ne la crée pas, souligne-t-elle. Elle arrive dans un système structuré où les femmes accomplissent déjà la plupart des tâches domestiques. »

Les stéréotypes de genre peuvent également contribuer au désintérêt de certains hommes pour les actions écologiques du quotidien. En 2016, une équipe de chercheurs s’était penchée sur les liens entre les codes de virilité et les comportements écoresponsables. L’étude, publiée dans le Journal of consumer research, montrait qu’une personne utilisant un sac réutilisable était perçue comme plus « féminine » qu’une autre utilisant un sac en plastique. « Il y a une association dans les représentations collectives entre le soin, notamment envers l’environnement, et le féminin, dit Magali Trelohan. Certains hommes peuvent donc y voir une remise en question de leur masculinité. »

Là encore, l’éducation des enfants joue un rôle prépondérant :

Dans la socialisation des garçons et des filles, une fille va pouvoir adopter des comportements masculins sans que cela soit trop pénalisant pour elle au regard de la société. Au contraire, un garçon adoptant des comportements féminins va vite comprendre que ce n’est pas bien accepté, et que cela peut être l’objet de moqueries. C’est quelque chose qui est ensuite intégré à l’âge adulte. »

Orchestrer seule la conversion de son foyer vers un mode de vie plus responsable peut parfois être pesant. « Mon conjoint était d’accord pour qu’on se mette au zéro déchet, mais j’ai très vite senti qu’il ne fallait pas que ça devienne une source de contraintes pour lui, raconte Juliette [2], 28 ans. Comme je sais qu’il a tendance à aller au supermarché plutôt qu’au magasin en vrac, je veux le devancer et aller faire les courses en premier, ce qui me fait une charge en plus. » Morgane, 24 ans, a fait un constat similaire après avoir emménagé avec son petit ami durant le confinement. S’il est en accord avec sa démarche, c’est à elle qu’incombe de faire les recherches et de prendre les initiatives en la matière. « C’est à moi de vérifier qu’on prend bien les sacs en tissu pour faire les courses, de préparer la lessive à l’avance… Ça commence à être un peu frustrant. » Marie évoque quant à elle une « bataille quotidienne » : « L’année prochaine, je vais retourner travailler, et je ne sais pas comment je vais faire pour continuer cette démarche, regrette-t-elle. Ce serait plus facile si on partageait ces tâches. »

Les femmes n’agissent pas sous la contrainte, mais par conviction éthique

Faudrait-il en déduire, comme la philosophe milliardaire Élisabeth Badinter, que l’écologie est antiféministe ? S’il faut faire attention à ce que « l’impératif écologique ne soit pas récupéré pour réassigner les femmes à la sphère domestique », arriver à cette conclusion est trop rapide, estime Florence Pasche Guignard. D’abord parce que les femmes qui se lancent dans ce type de démarches n’agissent pas sous la contrainte, mais par conviction éthique ou volonté d’améliorer leurs conditions de vie. « Certaines femmes que j’ai interviewées ressentent une sorte d’empowerment [3] à se dire que la société ne change pas du point de vue écologique, que ce que l’on aurait dû faire il y a dix ou vingt ans n’a pas été fait, et qu’elles au moins font leur part », note la chercheuse. C’est le cas de Noëmie, l’une des autrices du blog Verda Mano, qui explique avoir entraîné sa famille dans une démarche zéro déchet après s’être longuement documentée sur la crise environnementale. « C’était mon choix, ma conviction personnelle », dit-elle à Reporterre.

« On ne fait pas le choix de modifier son quotidien par contrainte, mais parce qu’on est convaincue que la modification des gestes quotidiens est une manière de s’engager en politique, de s’inscrire dans un autre modèle et de le défendre en lui permettant d’émerger », confirme Nina Gouze, militante écoféministe et créatrice du blog Joli Sauvage. Plutôt que de « charge mentale écologique », elle préfère parler « d’engagement moral » pour définir sa transition vers le zéro déchet. « C’est une façon de se réapproprier le pouvoir, de se libérer des cadres et des carcans sociaux dans lesquels on est enfermés — à condition de faire preuve de bienveillance avec soi-même et d’accepter de ne pas être parfaite », précise-t-elle néanmoins.

D’autre part, rappelle Florence Pasche Guignard, l’écologie n’est pas genrée en soi. À ce titre, il est possible (et souhaitable) de faire en sorte que les tâches écoresponsables soient réparties de manière plus équitable. Cela peut notamment passer par l’éducation, selon Magali Trelohan. C’est d’ailleurs ce que s’efforcent de faire Zéro Déchet Lyon et Joséphine Dabilly, à Nantes, en menant, entre autres, des actions de sensibilisation au sein des écoles. « L’idée est de transmettre ce mode de vie, de le démocratiser, le rendre accessible à tous et de contribuer ainsi à faire évoluer ces mentalités », explique cette dernière.

Plus globalement, il est vital de créer un « nouvel imaginaire collectif », selon Solène Ducretot, cofondatrice du collectif écoféministe Les Engraineuses. « Il faudrait permettre aux femmes de se sentir plus légitimes de prendre des places de dirigeantes, et faire en sorte que les hommes puissent développer des valeurs d’empathie et de soin auxquels ils ne sont pas censés avoir droit. » « Le basculement en écologie ne peut se faire que si l’on remet en question le cloisonnement des genres », confirme l’écoféministe Nina Gouze. « Si l’on présente le fait de prendre soin des autres et de l’environnement comme quelque chose d’universel, il n’y a pas de raison que les hommes n’y adhèrent pas. » Si de tels changements peuvent s’avérer longs et difficiles, Claire Duliere, de Zéro Déchet Lyon, reste optimiste : « Il y a encore beaucoup de travail, mais on commence à voir un changement. Le déclic est en train de se faire. »





[1Le prénom a été modifié.

[2Le prénom a été modifié.

[3Autonomisation », « empuissancement »


Lire aussi : Les femmes sont conditionnées dans l’enfance à être plus écolos

Source : Hortense Chauvin pour Reporterre

Photos :
. chapô. Photo d’illustration. Bagnolet (Ile-de-France), juin 2020. © Lisa Durand/Reporterre
. Bocaux. Hakim Mezine WInghart/Flickr
. Maison du zéro déchet. ©Loup Barre/Reporterre

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