Canicule : quand les scientifiques passent pour des « idéologues » et des « petits dictateurs »
Les scientifiques affirment depuis plusieurs années déjà que la hausse des températures en Europe est plus de deux fois supérieure à la moyenne planétaire. - © Philippe Turpin / Photononstop / Photononstop via AFP
Les scientifiques affirment depuis plusieurs années déjà que la hausse des températures en Europe est plus de deux fois supérieure à la moyenne planétaire. - © Philippe Turpin / Photononstop / Photononstop via AFP
Durée de lecture : 8 minutes
Entre déni du chaos climatique et mépris des scientifiques, certaines séquences médiatiques lors des dernières vagues de chaleur peuvent donner l’impression de vivre, réellement, dans le scénario fictionnel du film « Don’t Look Up ».
Des scientifiques inaudibles, des alertes méprisées... Les vagues de chaleur ont entraîné un réel backlash écologique dans nombre de médias mainstream. Et si nous étions déjà entrés dans le film dystopique Don’t Look Up ? Certaines séquences médiatiques donnent en tout cas cette amère impression.
Sorti en 2021, le film dépeint l’inaction des politiques et l’inconsistance des médias face à l’imminence d’une catastrophe, en l’occurrence une comète qui se dirige droit vers la Terre. Deux astronomes tentent désespérément d’alerter la société, mais ils reçoivent désintérêt, mépris et dérision. Les solutions engagées pour se prémunir du cataclysme s’avèrent technosolutionnistes et inutiles. De quoi quelque peu rappeler notre séquence actuelle...
« Dans “Don’t Look Up” on parle du sujet, mais on ne pointe pas vers la bonne problématique ou solution. C’est ce qui est en train de se passer avec les périodes de vagues de chaleur », analyse Eva Morel, cofondatrice de l’association QuotaClimat, qui suit de près le traitement médiatique des enjeux climatiques, notamment pendant les deux dernières vagues de chaleur, en mai et juin.
Fronde antiscience sur BFM
Dernière séquence marquante, les reproches faits à Christophe Cassou sur le plateau de BFMTV le 26 juin, alors que nous arrivions au terme du mois le plus chaud jamais enregistré en France.
« Il a fallu deux énormes coups caniculaires pour que le gouvernement communique de manière un peu visible sur ces enjeux climatiques, de chaleur extrême et d’incendie », déplorait le climatologue, qui avait accepté quelques invitations médiatiques « pour tenter de lever le déni » sur cette inaction politique. C’est alors que l’éditorialiste Emmanuel Lechypre lui a lancé, en prenant à partie l’ensemble des scientifiques : « Vous n’avez pas été très convaincants, [...] tous les discours qu’on a entendus étaient très abstraits », lui reprochant, en tant que scientifique, un manque de « pédagogie » sur le diagnostic du réchauffement climatique. Comprendre : les scientifiques n’auraient pas assez bien expliqué le péril en approche.
À en croire l’éditorialiste, les scientifiques auraient dit que le chaos climatique serait « ailleurs que chez nous », selon ses mots, non sans un certain mépris pour les populations ailleurs dans le monde qui subissent depuis longtemps les conséquences du réchauffement climatique. « Ce qui est surprenant [...] c’est de voir que l’Europe est le continent le plus frappé », a-t-il conclu. Ce, alors que les scientifiques affirment depuis plusieurs années déjà que la hausse des températures en Europe est plus de deux fois supérieure à la moyenne planétaire.
« Les rapports sont là, le Giec est là »
« Je pense que c’est assez honteux ce que vous venez de dire là », réagissait Christophe Cassou, qui a contribué à plusieurs rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). « Rejeter la responsabilité sur une mauvaise communication de la part des scientifiques, c’est inadmissible, les rapports sont là, le Giec est là », continuait le chercheur au CNRS, qui dénonce de son côté le « manque de volonté politique ».
Focus médiatique sur la clim
« Cela fait plus de trente-cinq ans que les scientifiques alertent », rappelle QuotaClimat. L’association dresse le constat de scientifiques qui n’ont en réalité « pas été entendus » et « ce n’est pas faute d’avoir expliqué ». Alors pourquoi n’ont-ils pas été entendus ? « Leurs alertes ont longtemps été combattues par l’industrie fossile, ignorées par les décideurs politiques... et largement sous-traitées par les médias », analyse QuotaClimat.
L’association a fait le calcul. « Avec la canicule de mai et juin, l’environnement, et en particulier le climat, a occupé 26 % du temps d’antenne des journaux télévisés, et 19 % de l’espace médiatique en moyenne sur la semaine de vague de chaleur de juin », constate Eva Morel, secrétaire générale de QuotaClimat. Sauf que, « sur toute l’année 2025, l’environnement n’a occupé que 4,9 % du temps d’antenne, et c’était seulement 2,6 % pendant les élections municipales », en mars 2026.
« Elon Musk avec ses Tesla a fait 30 fois plus que les écolos », entend-on sur RMC
Ce qu’on a observé au cours des deux dernières vagues de chaleur, « c’est un déni à la fois des causes et de solutions collectives de long terme face au réchauffement climatique », souligne Eva Morel. Les débats ont « largement porté sur l’adaptation, au détriment de l’atténuation ». En particulier sur la climatisation, qui a « saturé l’espace médiatique », en étant un sujet « 6 fois plus couvert que celui de la végétalisation, et 10 fois plus que l’enjeu des énergies fossiles ».
Lire aussi : Les écologistes boucs émissaires de la canicule : comment la droite a détourné le débat
Quand ce n’est pas sur des climatologues jugés insuffisamment « pédagogues », la faute est renvoyée sur les écologistes, « parce qu’ils auraient empêché le développement de la climatisation, donc ce serait à cause d’eux si on souffre de la chaleur », s’étonne Eva Morel.
Ainsi, la chroniqueuse Juliette Briens assène sur RMC que « les écolos n’avaient raison sur rien [...] ils n’ont rien fait pour la planète ». « Elon Musk, avec ses Tesla, a fait 30 fois plus que les écolos », poursuit-elle, en reprochant aux militants écologistes de « caillasser la police dès qu’on trouve une solution pour s’adapter au réchauffement climatique ».
La responsabilité des principaux pollueurs a de son côté été « rendue invisible », au point qu’on a pu assister à la séquence lunaire d’un Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, affirmant qu’il n’a « pas de responsabilité [...], ce n’est pas de [sa] faute, le climat c’est l’affaire de tout le monde, [...] il faut se climatiser en France ».
Des faits minimisés, des scientifiques dénigrés
Certaines interventions ont également minimisé l’impact des vagues de chaleur sur les Françaises et Français et les inégalités en termes de vulnérabilité. C’est ainsi que le présentateur de « Quotidien », Yann Barthès, a pu défendre que nous serions « tous logés à la même enseigne » face à la canicule, car « tout le monde a chaud », y compris le patron de LVMH, Bernard Arnault, « un ministre » ou « votre voisin du dessus ». « Tu mets un T-shirt, t’arrêtes de chouiner et basta », pouvait-on également entendre sur la chaîne RMC le 26 mai, alors que, quelques heures plus tard, un jeune homme de 19 ans est mort d’une hyperthermie, après avoir travaillé toute la journée sur un toit.
Les personnalités et médias d’extrême droite ont quant à eux tenté de réorienter les débats vers leurs obsessions sécuritaires et identitaires. À l’image de CNews, qualifiant les enfants qui se rafraîchissent en ouvrant les bouches à incendie de « délinquants ». « Là on n’entend pas les écolos, pour aller chasser le bourgeois qui remplit sa piscine, il y a du monde, mais visiblement les bouches à incendie, ça n’intéresse personne », a poursuivi un chroniqueur de la chaîne. Quant au journaliste du Jounal du dimanche, Jules Torres, il y voit une « sorte de conquête territoriale, peut-être même identitaire », et une « racaillisation de la France ».
Christophe Cassou :
« Certains médias nous qualifient “d’idéologues” ou de “petits dictateurs” »
Sur la même chaîne, le magistrat et ancien député Les Républicains Georges Fenech estime que le Giec n’est pas « un groupe où l’on fait des recherches scientifiques sur le climat, mais un groupe avec des orientations politiques ». Une fabrique du doute que l’on retrouve dans les mots de la députée européenne Marion Maréchal-Le Pen, lorsqu’elle suppose, sur France 5, « qu’il y a un débat au sein même des experts sur la part de l’impact humain » sur le réchauffement climatique. C’est une manière de « décrédibiliser » des scientifiques, et « de s’attaquer au messager quand on ne peut plus nier le message », observe Yamina Saheb, ingénieure en équipements techniques du bâtiment, autrice pour le 6e rapport du Giec.
« Il y a des formes de décrédibilisation et de dénigrement de la communauté scientifique, appuie Christophe Cassou. Certains médias nous qualifient “d’idéologues” ou de “petits dictateurs” lorsque nous rapportons des faits scientifiques, et je reçois aussi beaucoup de haine sur les réseaux sociaux, me qualifiant “d’alarmiste”, voire de “terroriste”. » Le « plus inquiétant » à ses yeux, « c’est que ces discours permettent de justifier des choix politiques qui retardent encore plus une véritable adaptation et l’atténuation du réchauffement climatique ». À croire que Don’t Look Up ne serait pas si dystopique que ça.