« Arrête de chouiner » : la canicule, une violence de plus faite aux enfants
Lors des fortes chaleurs à Nantes, le 25 mai 2026. - © Jérémie Lusseau / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Lors des fortes chaleurs à Nantes, le 25 mai 2026. - © Jérémie Lusseau / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Les enfants cuisent sous les fortes chaleurs, dans l’indifférence de l’État, écrit notre journaliste dans cet éditorial. La violence climatique s’ajoute au lot d’obstacles qui pèsent sur les plus jeunes.
« Les ados se jettent des ponts dès qu’ils voient un rayon de soleil. Il faut qu’on mette des filets sous les ponts ? Les parents n’ont qu’à dire de faire attention aux gamins. » Derrière le micro, Daniel Riolo, figure très populaire du journalisme sportif français. Invité mardi 26 mai de l’émission Estelle Midi sur RMC, il a déploré « tout ce blabla pour deux semaines de chaleur dans l’année ». « Il faut fermer les écoles, on a trop chaud, il faut faire attention à bien leur mouiller la nuque et à boire. Mais on est sérieux là ou pas ? » a-t-il interrogé, avant de conclure : « Tu mets un tee-shirt, d’accord ? Et arrête de chouiner ! »
Une sortie stupéfiante alors que la France suffoque sous une canicule d’une précocité et d’une intensité historiques. Et quoi qu’en dise M. Riolo, la chaleur tue les petits. Environ 377 enfants sont morts en 2021 en Europe et Asie centrale lors de vagues de chaleur. Surtout des enfants pauvres, racisés ou déjà malades. En France, les autorités sanitaires alertent aussi sur une hausse des noyades pendant ces épisodes caniculaires.
Que fait l’État pour les protéger ? Rien, ou si peu
Les tout-petits sont plus vulnérables à la chaleur que les adultes. Leur corps régule moins bien la température, qui monte plus rapidement ; ils ressentent et expriment moins bien le danger, puisqu’ils ne pensent pas spontanément à boire et ne savent pas forcément dire qu’ils ont trop chaud. En outre, ces épisodes caniculaires s’accompagnent fréquemment de pics de pollution à l’ozone qui malmènent particulièrement les plus jeunes [1].
Que fait l’État pour les protéger ? Rien, ou si peu. Environ 80 % des écoles nécessiteraient une rénovation thermique importante pour faire face aux canicules futures. Dans les Landes, en début de semaine, 53 °C ont été mesurés dans une école primaire, entraînant un malaise et des vomissements.
Dans ce contexte d’impréparation totale, sans être la panacée, la climatisation pourrait parer au plus pressé. Or, seuls 7 % des écoles, collèges et lycées sont climatisés — c’est le niveau le plus faible du secteur tertiaire. À titre de comparaison, environ 64 % des bureaux bénéficient d’air rafraîchi, ainsi que la quasi-totalité des centres commerciaux. La classe dehors, alternative rafraîchissante et bienfaisante à de multiples égards, accuse des retards importants par rapport à d’autres pays européens.
Indifférence du ministre
Pourtant, la réponse du ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray est d’une indifférence révoltante : « L’école a malheureusement l’habitude d’accueillir des enfants par fortes chaleurs » et « pas de fermeture généralisée des écoles » ni report des examens, notamment du baccalauréat professionnel (194 000 candidats) avec des épreuves écrites le 28 et 29 mai. Circulez, il n’y a rien à voir.
Cette inconséquence climatique n’est qu’une catastrophe de plus dans le long continuum des violences que nous faisons subir à nos enfants. En dépit des alertes, nous continuons à les exposer à des substances mortifères telles que les pesticides et les PFAS, avec des conséquences majeures sur leur santé — troubles du neurodéveloppement et cancers en tête. Reporterre vous a raconté l’histoire de ces écoles cernées de vignes arrosées de pesticides ou exposées aux émissions toxiques d’incinérateurs.
Tous les enfants ne sont pas exposés de la même manière à ces fléaux. Pour les plus pauvres, c’est la double peine. En 2021 en France, environ 2,76 millions d’enfants de moins de 18 ans, soit 1 mineur sur 5, vivaient sous le seuil de pauvreté. Or, le manque d’argent a des effets majeurs sur le confort thermique — 37 % des ménages modestes déclarent souffrir de la chaleur dans leur logement, contre 20 % des ménages aisés.
Plus de 2 159 enfants étaient sans abri à la veille de la rentrée 2025. On n’ose imaginer ce que cela implique en pleine vague de chaleur. Entre 15 000 et 40 000 enfants vivent dans des aires d’accueil des gens du voyage, dont il est largement documenté qu’elles sont polluées et inadaptées au changement climatique, comme l’a déjà raconté Reporterre. Enfin, entre 2015 et 2025, environ 3 500 enfants sont morts ou disparus en Méditerranée centrale alors qu’ils fuyaient leur pays. C’est un enfant par jour. Parmi eux, combien fuyaient des conditions climatiques rendant la vie chez eux impossible ?
Face à l’absence de réaction de l’État et des autorités sanitaires, les parents sont obligés de s’organiser comme ils le peuvent pour enquêter et protéger leurs enfants, comme en Loire-Atlantique, dans l’Eure ou le Haut-Jura, où ils sont confrontés à des clusters de cancers pédiatriques. Reporterre a publié un article sur la rébellion écologiste des mères — en première ligne dans la dénonciation des scandales environnementaux mais dont les luttes de « bonnes femmes » sont parfois regardées avec condescendance.
Répression des jeunes mobilisés
Évidemment, les programmes d’éducation à l’environnement destinés aux enfants ne manquent pas — les écoliers sont même enjoints de « sensibiliser » leurs parents aux écogestes. Mais quand les plus jeunes se mobilisent de manière plus vindicative, ils font l’objet d’une répression hallucinante. L’activiste suédoise Greta Thunberg, âgée de 15 ans lorsqu’elle a lancé la première grève de l’école pour le climat, a été plusieurs fois arrêtée ou détenue et a subi des attaques répétées en raison de son âge — elle aurait été une « enfant manipulée » — et de son autisme. Le documentaire suédois Strejkarna, qui retrace l’histoire d’adolescents à l’origine du mouvement Fridays for Future, montre la violence à laquelle ils ont été exposés.
« Le fait que ce soient les enfants qui aient dû assumer la responsabilité des adultes constitue en soi un échec cuisant. Que nous ayons été, ensuite, la cible de menaces et d’une haine incroyable, seulement parce que nous mettions en pratique les valeurs qu’on nous enseigne depuis l’enfance — c’est-à-dire prendre soin les uns des autres, écouter la science — représente une trahison supplémentaire », y dénonce Greta Thunberg.
Tout ceci est le reflet du désintérêt et du mépris que les plus jeunes suscitent en général. Les maltraitances qu’ils subissent sont d’une ampleur effroyable : entre 100 000 à 160 000 enfants seraient victimes de violences physiques ou sexuelles chaque année. En majorité dans la famille, puisque 4,6 % des femmes et 1,2 % des hommes déclarent avoir subi de l’inceste. L’aide sociale à l’enfance (ASE) est impuissante à répondre aux besoins. En outre, les scandales récents et innombrables comme l’affaire Bétharram montrent que les institutions — Église, crèches, écoles, périscolaire, établissements spécialisés pour enfants handicapés (ESMS)... — peuvent aussi être des lieux d’une brutalité sans nom.
L’inaction climatique participe de l’infantisme
Au-delà de ces violences, rien, ou si peu, n’est prévu pour l’épanouissement des enfants dans notre société. Ils sont peu à peu évincés d’un espace public hostile, envahi par les voitures, et relégués devant des écrans où les réseaux sociaux ruinent leur santé mentale ; leurs écoles ferment — 4 861 de moins entre 2012 et 2024 — et les classes restantes sont surchargées.
Tout ceci traduit le « childism » à l’œuvre dans nos sociétés — un concept forgé en 1970 par le psychiatre Chester M. Pierce pour désigner les discriminations et rapports de domination subis par les enfants. Il a fallu attendre les années 2010-2020 pour que les notions sœurs d’adultisme et d’infantisme émergent en France, longtemps étouffées par les paniques morales autour de l’enfant-roi — en 2002, François Bayrou n’a-t-il pas été applaudi pour avoir giflé « en bon père de famille » un enfant de 11 ans ?
L’inaction climatique participe de cet infantisme car elle oblitère l’avenir des plus jeunes et bafoue leur droit à vivre dans un environnement sain. Les exemples sont légion des politiques où les gouvernements ont failli. Emmanuel Macron a annoncé en grande pompe la relance du nucléaire au détriment des énergies renouvelables, alors qu’on ne sait que faire de déchets radioactifs qui resteront ultradangereux pendant environ 100 000 ans — le projet de poubelle nucléaire Cigéo à Bure se présente d’ailleurs cyniquement comme une manière de ne pas transmettre ce fardeau aux « générations futures ». MaPrimeRénov’, le principal dispositif de rénovation énergétique des logements, a été sacrifié, alors que le rythme des chantiers est bien trop lent.
Macron a l’audace d’appeler au « réarmement démographique »
Les dernières mesures agricoles — tentative de réintroduction de l’acétamipride, assouplissement des règles sur les mégabassines et pour les élevages intensifs — ne sont qu’une série de cadeaux à un système très émetteur, qui maltraite les humains, les animaux et l’environnement. Le Haut Conseil pour le climat a ainsi, dans son dernier rapport, alerté sur un ralentissement des efforts, un manque de pilotage et des mesures sous-financées.
Malgré cette indifférence inique à l’avenir des plus jeunes, le président de la République Emmanuel Macron a l’audace d’appeler au « réarmement démographique ». Pour « accepter de perdre ses enfants » à la guerre, comme l’avait plaidé son chef d’état-major des Armées Fabien Mandon, et comme le suggère l’empressement présidentiel à relancer le service militaire ? Pourtant, il continue à autoriser de nombreux polluants qui plombent la fertilité. En face, le nombre de naissances a baissé de 21 % entre 2010 et 2025, pour passer sous le seuil des 700 000 enfants mis au monde par an. Les facteurs explicatifs sont évidemment multiples, mais la peur du changement climatique en fait désormais partie.
Comment, alors qu’il fait jusqu’à 39 °C dehors en cette fin mai, ne pas le comprendre ? Et, surtout, comment, enfin, prendre nos responsabilités d’adultes pour écouter les enfants, les prendre au sérieux et les protéger, ainsi que leur avenir ?