Canicule : en quête de fraîcheur, des baigneurs s’exposent à la noyade
Face aux vagues de chaleur, de nombreux Franciliens optent pour des baignades dans les cours d'eau de la région. - © Jeanne Cassard / Reporterre
Face aux vagues de chaleur, de nombreux Franciliens optent pour des baignades dans les cours d'eau de la région. - © Jeanne Cassard / Reporterre
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Les épisodes de canicule poussent de plus en plus de personnes, surtout les plus précaires, à rechercher des points de fraîcheur dans les cours d’eau d’Île-de-France. Le risque de noyade est pourtant élevé lors de ces baignades.
Chelles (Seine-et-Marne), reportage
Sur la petite plage, quelques baigneurs mettent les pieds dans l’eau, tandis que d’autres personnes sont installées à l’ombre sous les arbres. En cet après-midi de mi-août, alors qu’il fait plus de 31 °C au soleil, une vingtaine de Franciliens sont venus trouver un peu de fraîcheur au bord de la Marne, à Chelles (Seine-et-Marne).
Plus loin, un groupe de cinq adolescents jette un coup d’œil aux alentours avant de sauter dans l’eau. « La police municipale est passée il y a une demi-heure : on n’a pas le droit de se baigner, mais on a super chaud », témoigne Lorenzo, sous le regard attentif de son père, Vincent, installé sur un transat.
Habitant à Pantin (Seine-Saint-Denis), ils sont venus ensemble en RER pour se baigner dans la rivière. « Ici, il y a de la verdure, un peu d’air, les enfants peuvent faire des plongeons et c’est gratuit. On sait que c’est dangereux, qu’il y a déjà eu des morts les années précédentes, mais ils savent nager. Et je leur interdis de trop s’éloigner du bord, à cause des courants. »
Comme une grande partie des Franciliens, cela fait plusieurs jours qu’ils suffoquent dans leur appartement. « Le ventilateur brasse de l’air chaud, il ne sert pas à grand-chose. Le week-end dernier, je suis resté jusqu’à 2 heures du matin au bord du canal de l’Ourcq pour avoir un peu plus frais », ajoute le père de famille, qui a emmené ses enfants, neveux et nièces au bord de la Marne ces derniers jours.
Dans l’eau, quatre autres adolescents âgés de 13 et 14 ans font quelques brasses. Habitants de Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis), Moussa, Seibou, Elias et Sliman viennent toutes les semaines ici. « On a été à la plage de Torcy l’autre jour, mais il y avait trop de monde, c’était pas agréable du tout, explique Moussa. Ici, il y a plus d’espaces et on est dans la nature, c’est beaucoup mieux. » Les courants sont forts un peu plus loin, mais « on s’arrête dès que l’on a plus pied. On connaît les risques, on sait qu’il y a déjà eu des morts », assurent-ils. Eux aussi ont souffert de la chaleur ces derniers jours. « J’ai même dormi sur le balcon », raconte Moussa.
Manque de piscines publiques
Comme eux, face à la vague de chaleur qui dure depuis plusieurs jours, de nombreux Franciliens étouffent dans leur logement. Selon l’Institut Paris Région, plus de 3 685 000 Franciliens (soit 31 % de la population régionale) résident dans des îlots urbains considérés comme fortement vulnérables à la chaleur.
Et les endroits pour se rafraîchir manquent, et en particulier les piscines publiques : en Île-de-France, on en dénombrait 599 en 2024. À cette date, 60 % d’entre elles avaient plus de 30 ans, selon Yann Wehrling, vice-président de la région Île-de-France à la transition écologique.
« Beaucoup ont été abandonnées, car elles devenaient obsolètes. Ce déficit en piscines s’est renforcé avec la crise de l’énergie durant l’hiver 2022, les collectivités n’ayant plus les moyens de les entretenir », explique Amandine Richaud-Crambes, urbaniste et ingénieure en environnement à l’Ademe, spécialiste des questions liées aux inégalités dans la transition écologique.
Les canicules multiplient les comportements à risque
Si la région compte désormais 27 sites de baignade, dont 8 en Seine-et-Marne, depuis le début de l’été, l’offre est inégalement répartie. Paris recense 5 sites, la Seine-et-Marne 9, mais il n’y en a que 2 en Seine-Saint-Denis, un seul dans le Val-d’Oise et aucun en Essonne.
Résultat, là où il n’y a pas de lieux de baignade surveillée ou que ceux-ci sont saturés, les gens se tournent vers les cours d’eau pour fuir la fournaise - même si la baignade y est interdite. « Les canicules renforcées par le dérèglement climatique multiplient les comportements à risque. Les gens se baignent là où ils peuvent et ne se rendent pas toujours compte du danger que représente la nature », ajoute Amandine Richaud-Crambes.
Le nombre de noyades estivales est significatif de ce risque. Dans la région, le Système national d’observation de la sécurité dans les activités nautiques (Snosan) a recensé 10 noyades mortelles entre le 1er juin et le 22 juillet, principalement dans les cours d’eau de Seine-et-Marne. L’an dernier, le Snosan en avait comptabilisé 17 entre début juin et fin août (alors que les températures étaient nettement inférieures), 22 sur cette même période en 2023 et 24 en 2022. Que ce soit dans la Marne, la Seine et le Loing, les exemples sont malheureusement nombreux.
Le 15 juin, Mohamed, 14 ans, venu de Villiers-sur-Marne avec un groupe d’amis, est mort noyé à la hauteur de Neuilly-sur-Marne, en Seine-Saint-Denis. Il ne savait pas nager. Le 17 juin, à Champigny-sur-Marne, un homme est mort dans la Marne après un plongeon.
Le 2 juillet, un jeune homme de 18 ans a perdu la vie dans les eaux du bassin olympique du stade nautique de Vaires-sur-Marne. Le 18 juillet, un autre adolescent ne sachant pas nager s’est noyé à Meaux. Le 20 juillet, un homme de 24 ans a disparu à Moret-Loing-et-Orvanne, happé par le courant du Loing. Tous ces cas de noyade ont eu lieu au cours de baignades interdites.
Les personnes les plus pauvres davantage concernées
Si ce risque de noyade concerne l’ensemble de la population, elle frappe plus durement les plus précaires, indique Amandine Richaud-Crambes. « Ces personnes souffrent plus de la chaleur dans leurs logements, moins bien isolés et ventilés, qui peuvent être des bouilloires thermiques.
Ces personnes vivent aussi dans des quartiers très bétonnés, peu dotés en espaces verts et sans accès facile à des piscines publiques. » Selon un baromètre de l’Ademe, 37 % des foyers modestes souffrent de la chaleur, contre 20 % des foyers plus favorisés.
Par ailleurs, « les personnes les plus modestes n’ont pas forcément les moyens de partir en vacances dans des lieux plus frais, et sont donc condamnées à rester chez elles », poursuit Amandine Richaud-Crambes. Le risque serait aussi augmenté par le manque d’apprentissage de la natation. « Cela devient un problème de santé publique. Ce déficit concerne tout le pays, mais il est plus marqué chez les enfants issus de milieux défavorisés », ajoute-t-elle.
Selon une étude de 2021 de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire, seulement 61 % des enfants d’ouvriers non qualifiés sont de bons nageurs, contre 86 % des enfants de cadres. Les premiers sont aussi six fois plus nombreux que les seconds à ne pas savoir nager. Si la région Île-de-France a renforcé l’apprentissage de la natation, notamment avec le déploiement de bassins d’apprentissage mobiles, la tendance reste la même.
Du côté des communes, les moyens sont limités : elles signalent que la baignade peut être mortelle via des panneaux installés le long des bords de cours d’eau et renforcent les patrouilles de policiers municipaux pendant les fortes chaleurs. À Chelles, par exemple, « les policiers municipaux verbalisent les baigneurs dans les zones non autorisées, à hauteur d’une amende de 135 euros », explique la municipalité.
« Voir les cours d’eau comme des biens communs »
« C’est normal que les maires prennent des arrêtés pour interdire la baignade, estime l’architecte Éric Daniel-Lacombe. En cas de noyade, ils sont responsables pénalement. » Il déplore néanmoins que ces interdictions renforcent la fracture entre les populations et les cours d’eau. « Il faut réussir à trouver un équilibre entre se baigner et se noyer. Cela fait partie des points essentiels pour s’adapter au changement climatique. Si on maintient cette coupure, on n’y arrivera pas », ajoute-t-il.
Pour lui, la solution ne repose pas sur l’interdiction de la baignade, mais la connaissance du milieu : « Les gens iront quand même à l’eau tellement ils ont chaud. Sauf qu’ils ne connaissent pas la rivière. C’est là que les accidents arrivent. » Pour l’architecte, il faut à l’inverse « voir les cours d’eau comme des biens communs ». « Cette relation doit être organisée de manière collective, avec tous ceux qui connaissent le milieu, comme les pêcheurs. Afin que tout le monde sache que telle ou telle zone est dangereuse, et qu’il ne faut pas s’y baigner. »