« Il grandirait en pleine dystopie » : ces écolos qui ne veulent pas d’enfant
36 % des personnes se disant « très inquiètes » à cause du changement climatique envisagent d’avoir un premier enfant ou un enfant supplémentaire, contre 43 % des personnes se disant moins inquiètes. - Alex Halada / APA-PictureDesk / AFP
36 % des personnes se disant « très inquiètes » à cause du changement climatique envisagent d’avoir un premier enfant ou un enfant supplémentaire, contre 43 % des personnes se disant moins inquiètes. - Alex Halada / APA-PictureDesk / AFP
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Une étude suggère un lien entre peur du changement climatique et non-désir d’enfant. Un phénomène documenté mais complexe, dans lequel interviennent d’autres facteurs, comme celui des finances.
Avoir des enfants en plein chaos écologique et climatique ? Pour Gwenaël, 34 ans, professeure de yoga et facilitatrice d’ateliers en nature à Rennes, c’est non. Elle était âgée de 7 ans quand sa mère, en la voyant jouer à la famille Playmobil, lui a demandé si elle voudrait devenir maman plus tard. « Je lui ai répondu que non, parce que je ne voulais pas que mon enfant naisse sur une terre plus polluée et moins belle que celle que je connaissais », raconte-t-elle en riant.
Vingt-sept ans plus tard, sa décision n’a pas changé et a même précipité la rupture avec son ancien compagnon. « Nous étions très, très amoureux. Lui souhaitait fonder une famille. Il a attendu cinq ans que je change d’avis. Je me suis questionnée, informée, j’ai intellectualisé, mais non. J’imaginais cet enfant grandir en pleine dystopie, avec tout ce qui risquait de lui arriver. J’ai pris la responsabilité de lui éviter cette vie-là. »
« Cette inquiétude est plutôt exprimée par les personnes les plus diplômées et les femmes »
Depuis les années 2000, la natalité diminue en France. Le nombre d’enfants par femme est passé de 2 en 2014 à 1,6 en 2024. Une étude de l’Institut national d’études démographiques (Ined) publiée le 9 juillet met en évidence une baisse du désir d’enfant chez les Françaises et les Français. Menée en 2024 auprès d’un échantillon représentatif de 12 800 personnes de 18 à 79 ans, elle révèle une forte hausse des personnes ne souhaitant pas d’enfant (12 %, contre 6 % en 1998) ou un seul (18 %, contre 12 % en 1998). La norme de la famille à deux enfants est désormais considérée comme un plafond plutôt qu’un plancher.
Parmi les explications, l’étude évoque une « conception plus égalitaire des rôles de genre », qui reconnaît aux femmes la possibilité de s’épanouir en dehors du foyer, et de fortes inquiétudes quant à l’avenir : crise économique, affaiblissement de la démocratie, perspectives dégradées pour les générations futures et changement climatique. Ainsi, seulement 36 % des personnes se disant « très inquiètes » à cause du changement climatique envisagent d’avoir un premier enfant ou un enfant supplémentaire, contre 43 % des personnes se disant moins inquiètes.
« Cette inquiétude est plutôt exprimée par les personnes les plus diplômées et les femmes, précise à Reporterre Milan Bouchet-Valat, coauteur de l’étude. C’est un sujet qui monte dans les études internationales. Ce facteur n’explique pas une grande partie de la baisse, mais nous avons quand même été étonnés d’avoir un résultat aussi net. Si nous avions distingué les personnes extrêmement inquiètes, il est probable que l’effet aurait été plus fort. »
Facteurs multiples
Sébastien Roux, sociologue, anthropologue et coauteur d’une enquête sur ces jeunes écologistes ne voulant pas d’enfants, relativise cette tendance. « Les personnes que nous avons interrogées en 2021 n’avaient pas de désir d’enfant. L’argument de l’écologie, quoique complètement sincère, leur permettait aussi d’échapper au stigmate qui entoure ce choix — questions incessantes, notamment pour les femmes, soupçon d’égoïsme, de manque d’accomplissement, pathologisation, etc. », explique-t-il à Reporterre.
L’acronyme Ginks (« Green inclination, no kids ») a été créé dès 2010 par la journaliste étasunienne Lisa Hymas pour désigner ces personnes qui choisissent de ne pas avoir d’enfant par peur du chaos environnemental à venir. Le terme a connu un vif succès médiatique et a mis en avant les préoccupations de générations de plus en plus angoissées par la crise écologique et climatique.
Certains d’entre eux portent l’héritage controversé des travaux de l’économiste britannique Thomas Malthus, dont l’Essai sur le principe de population de 1789 prônait la régulation des naissances pour éviter la paupérisation de la société, et du biologiste étasunien Paul R. Ehrlich, dont l’ouvrage raciste et colonialiste The Population Bomb de 1968 associait « excès démographiques » des pays du Sud et destruction écologique.
Infliger un avenir qu’ils se préfigurent invivable
En 2017, les chercheurs Seth Wynes et Kimberly Nicholas présentaient le fait d’avoir un enfant de moins comme la mesure individuelle la plus efficace pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre (58,6 tonnes d’équivalent CO2 économisées par an dans les pays développés), loin devant le fait de ne pas posséder de voiture (2,4 tCO2e) et éviter les voyages en avion (1,6 tCO2e par vol transatlantique aller-retour) — une recommandation relayée par l’Agence France-Presse, qui avait suscité un vaste tollé.
Au-delà de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, de nombreux jeunes refusent d’infliger à leur progéniture un avenir qu’ils se préfigurent invivable. C’est le cas de Quentin, 31 ans, installé à Bayonne et salarié d’une ONG écologiste. Dès la vingtaine, alors qu’il était déjà en couple, il s’est résolu à ne pas avoir d’enfant à cause du changement climatique. Un voyage en Nouvelle-Zélande à faire du wwoofing (travail dans des fermes contre le gîte et le couvert), à réfléchir, à s’informer et à observer la fonte des glaciers, l’a renforcé dans cette conviction.
À tel point qu’il a fini par se séparer d’avec sa compagne, chez qui la pandémie de Covid avait entraîné un désir très fort de faire famille. « J’ai essayé d’y reréfléchir, raconte le jeune homme. Je ne vois pas l’être humain comme négatif et polluant. Ce qui pose problème, c’est notre système capitaliste de production et d’organisation. Par contre, je me dis que si j’amène un être humain au monde, il faut que je sois capable de le protéger et de lui assurer un avenir correct. Je suis tellement pessimiste que ce n’est pas possible. »
« Ce temps que je ne consacre pas à mon enfant, je peux l’utiliser pour ceux qui sont déjà là »
Sur le plan pratique, les choix de vie les plus écolos peuvent parfois être compliqués à concilier avec la parentalité. Gwenaël s’est remise en couple il y a un peu moins de trois ans. Son compagnon est en pleine reconversion pour devenir charpentier et le duo vit dans un logement transitoire en ville, en attendant de trouver une « oasis » où cultiver une autonomie alimentaire et une dynamique locale de solidarité.
« Nos choix nous ont mis en marge de la société ultraproductiviste, ce qui entraîne une forme de précarité. Ce serait difficile d’avoir une troisième bouche à nourrir », estime-t-elle. En plus de son travail, Quentin est engagé dans des organisations militantes. « Ce temps que je ne consacre pas à mon enfant, je peux l’utiliser à protéger ceux qui sont déjà là », dit-il.
De fait, l’étude de l’Ined montre que de nombreux facteurs autres que le changement climatique peuvent décourager les projets d’enfant. Lesquels se nouent et se font écho de manière complexe au sein des individus. Écoféministe, Gwenaël refuse aussi de « se soumettre à des normes patriarcales et capitalistes exploitant les mères comme elles exploitent la terre » : « Je le vois comme une perte de liberté et un retour en arrière. D’ailleurs, le carbofascisme masculiniste et les partis d’extrême droite promeuvent un retour aux rôles traditionnels de l’homme et de la femme. »
Enfin, tous les écologistes ne refusent pas la parentalité. Gwenaël elle-même se laisse le choix de se laisser entraîner par le désir d’enfant s’il survenait. « Pablo Servigne a coécrit “Comment tout peut s’effondrer” et il a quand même fait des gosses », rigole-t-elle.