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Photographe dans les Vosges ©Mathieu Génon/Reporterre

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Reportage — Santé

Enfants et pollution de l’air : « Les plus aisés s’en sortiront, pas les pauvres »

Les enfants pauvres sont plus vulnérables à la pollution de l’air que les autres enfants, révèlent des associations dans un rapport. Une vulnérabilité « trop peu prise en compte dans les politiques publiques », notent-elles. Ainsi, au nord de Paris, un échangeur autoroutier sera bientôt construit autour d’une école.

Reportage à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis)

Naïma et ses camarades de classe, hauts comme trois pommes, caracolent vers la sortie de l’école maternelle du groupe scolaire Pleyel-Anatole France, à Saint-Denis, au nord de Paris. « Naïma ! » Les yeux de la petite fille s’illuminent quand elle entrevoit sa mère, une paume sur une poussette, l’autre qui lui tend un biscuit chocolaté. Elle se dandine en faisant bouger son cartable, plus large qu’elle, tandis que son institutrice la regarde s’éloigner. « Vroum, vroum », mime soudain Naïma. C’est que, à quelque 50 mètres des bambins, des engins de chantier s’activent.

Ces machines entament la construction d’un échangeur autoroutier, censé desservir le futur « Village des athlètes », qui concourront lors des Jeux olympiques de 2024, à Paris. Un dessein que n’accepte pas Hamid Ouïdir, membre de la Fédération des conseils de parents d’élèves de la Seine-Saint-Denis (FCPE 93) : « Le quartier est déjà envahi de voitures, mais comme si cela ne suffisait pas, deux nouvelles bretelles d’insertion et de sortie de l’A86 vont être construites. Le groupe scolaire et ses 700 élèves de maternelle et de primaire seront pris en étau au milieu des voitures. »

L’échangeur autoroutier prévu autour des écoles Pleyel-Anatole France, à Saint-Denis. © Tommy dessine/Reporterre

Cette proximité accrue avec la fumée des pots d’échappement peut empoisonner l’avenir de ces enfants, dont l’école est le second lieu le plus fréquenté après le domicile familial. C’est l’un des enseignements du rapport De l’injustice sociale dans l’air : pauvreté des enfants et pollution de l’air, publié ce jeudi 14 octobre par le Réseau Action Climat (RAC) et Unicef France.

Les deux organisations montrent qu’en France, plus de 3 enfants sur 4 respirent un air pollué, en particulier à cause du trafic routier, responsable en moyenne de 63 % des émissions d’oxydes d’azote (NOx) et de 18 % des émissions de particules fines (PM2.5). Or, « leur jeune âge implique que leurs défenses naturelles sont moins développées, avec des barrières protectrices vis-à-vis de l’environnement plus perméables et un système immunitaire encore immature », dit à Reporterre Séverine Deguen, enseignante-chercheuse en biostatistiques et épidémiologie environnementale à l’EHESP, l’une des autrices du rapport.

Une exposition trop importante à la pollution de l’air, principalement au cours des 1 000 premiers jours de la vie d’un individu, peut provoquer des problèmes immunitaires et respiratoires, comme l’asthme, mais aussi des pathologies telles que le diabète, l’obésité ou la dépression. « Les conséquences de ces pathologies qui prennent racine dès l’enfance et même dès le stade fœtal se prolongent au-delà de l’enfance et affectent leur santé de façon croissante au cours de leur vie d’adulte », poursuit la chercheuse.

Au bout de la route, les travaux ont commencé. © Tommy dessine/Reporterre

Une vulnérabilité « exacerbée par leur statut socioéconomique »

Tous les enfants ne sont pas égaux face à ces périls, et la pauvreté est un facteur particulièrement fragilisant, insistent les auteurs. Si les enfants pauvres ne sont pas systématiquement plus exposés à la pollution de l’air extérieur que les enfants de milieux plus favorisés, « les populations pauvres peuvent plus difficilement se soustraire à des conditions défavorables - en partant en week-end, en vacances ou en déménageant - faute de ressources suffisantes », dit Jodie Soret, chargée de campagne contre la pollution de l’air à l’Unicef.

Dans le cas du groupe scolaire Pleyel-Anatole France situé à Saint-Denis, l’une des communes les plus pauvres de France [1], « les familles les plus aisées s’en sortiront, certaines partent déjà ou se tournent vers le privé, mais quid des plus pauvres, celles qui ne pourront pas faire autrement ? » questionne Hamid Ouïdir. Et d’ajouter : « Elles sont condamnées à conduire chaque matin leur enfant dans un endroit où ils perdront la santé. »

« Ça me rend malade, dit Jessica, qui porte son fils Eddy, 3 ans, dans ses bras. On se bat pour offrir une vie saine à nos enfants, on n’achète que du bio pour eux alors qu’on n’a pas les moyens de le faire pour nous. On n’a aucune envie de voir nos efforts ruinés par le trafic routier. » Cette aide-soignante de 35 ans, qui habite à 200 mètres de l’école, espère « trouver un moyen de ne plus être là » quand l’échangeur sera actif.

« Les enfants pauvres sont victimes d’une double peine, analysent les auteurs du rapport de l’Unicef et du RAC. Ils sont plus vulnérables à la pollution de l’air en tant qu’enfants et cette vulnérabilité est exacerbée par leur statut socioéconomique. » La pollution de l’air extérieur s’ajoute en effet à d’autres déterminants : une qualité de l’air intérieur dégradée, une moins bonne isolation des logements ou une plus forte exposition au bruit.

Jessica et son fils Eddy, âgé de 3 ans, à la sortie de l’école. © Tommy dessine/Reporterre

Une population invisibilisée dans les politiques publiques

De plus, les zones socioéconomiquement défavorisées disposent de moins d’espaces verts, de parcs, d’aires de jeux et de loisirs, ou d’autres ressources susceptibles de contrebalancer des conditions de vie moins favorables. Pourtant, « l’existence de disparités territoriales en matière d’exposition de la population à des pollutions et nuisances environnementales selon le profil socioéconomique des territoires est contraire au principe d’équité environnementale », rappellent les auteurs. Ces derniers ajoutent que les populations défavorisées au plan socioéconomique peuvent également connaître une plus grande difficulté à rendre visible et à faire connaître aux décideurs publics une situation d’injustice sociale en matière d’exposition à la pollution de l’air.

Unicef France et le RAC regrettent aussi le fait que, malgré l’urgence, « la vulnérabilité des “enfants pauvres” à la pollution de l’air est encore peu documentée, et trop peu prise en compte dans les politiques publiques » : « Il n’existe à ce jour pas de statistiques françaises sur l’exposition des enfants à la pollution de l’air. Le cumul des vulnérabilités se double d’une invisibilité dans les études ou les statistiques, qui contribuent à maintenir des politiques non inclusives et insuffisamment adaptées aux besoins », dénonce Jodie Soret, de l’Unicef.

« Ici, l’inconcevable est en train d’être conçu. »

Les organisations formulent plusieurs idées « afin que les politiques de lutte contre la pollution de l’air ne contribuent pas de façon involontaire à creuser les inégalités sociales, en particulier à l’encontre des enfants pauvres ». Elles proposent de « systématiser la prise en compte des enjeux sociaux dans les études d’impact », de « s’assurer que les bénéfices sanitaires des zones à faibles émissions (ZFE) profitent à tous », ou encore de « s’assurer que les nouvelles constructions des bâtiments recevant des enfants soient à distance des sources d’émission de polluants atmosphériques ». Depuis le groupe scolaire Pleyel-Anatole France, Hamid Ouïdir, lui, estime qu’il faudrait « interdire de construire un établissement scolaire public ou privé à proximité immédiate d’un axe à fort trafic et inversement ».

Blotti dans les bras de Jessica, le petit Eddy s’impatiente. « Je suis fatigué maman, on rentre ? » La mère et son fils traversent la route, qui se transformera bientôt en échangeur. « Ici, l’inconcevable est en train d’être conçu », dit tristement Hamid Ouïdir.

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