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Agriculture

Tout savoir sur l’acétamipride, ce pesticide au cœur de l’opposition à la loi Duplomb

Abeilles, pollinisateurs, insectes, oiseaux, amphibiens... « À chaque fois, on avait une mauvaise surprise [avec les néonicotinoïdes]», explique le chimiste et toxicologue Jean-Marc Bonmatin.

Neurotoxique retrouvé dans les bébés, ravageur pour de nombreuses espèces et disposant d’alternatives dans l’essentiel des cas, l’acétamipride n’est ni sûr ni absolument nécessaire. À condition de soutenir les autres solutions.

Le compteur continue de tourner. Il enregistrait plus de 1 500 000 signatures lundi 21 juillet au soir. Sur le site de l’Assemblée nationale, la pétition « Non à la loi Duplomb » a battu tous les records, et a relancé le débat sur cette loi adoptée par le Parlement le 8 juillet.

Comme l’a déjà détaillé Reporterre, ce texte prévoit de faciliter la réalisation de mégabassines, l’agrandissement des élevages et met la police de l’environnement sous tutelle des préfets. Mais c’est son article 2 qui concentre le plus de critiques. Il revient sur l’interdiction des néonicotinoïdes votée en France en 2018 et prévoit qu’il sera désormais possible d’y déroger pour trois d’entre eux : l’acétamipride, le sulfoxaflor et le flupyradiforone.

Betteraves, cerises, noisettes, pommes... 500 000 hectares de cultures pourraient être concernés selon le député LR Julien Dive. Sur toutes ces cultures, en pratique, c’est avant tout le retour de l’acétamipride qui cristallise le débat. Ce pesticide est-il vraiment dangereux ? Est-il impossible de s’en passer sans menacer l’agriculture française ? Reporterre fait le point.

L’acétamipride est-il dangereux ?

Pour les pollinisateurs, il n’y a pas de débat. Comme tous les néonicotinoïdes, l’acétamipride s’attaque au système nerveux des insectes. « Leurs effets non intentionnels sur de nombreux auxiliaires des cultures, notamment des pollinisateurs [...] sont maintenant clairement documentés par un corpus grandissant de publications scientifiques », actait déjà l’Inrae en 2019.

Spécialiste français des néonicotinoïdes, chimiste et toxicologue, Jean-Marc Bonmatin expliquait en 2020 sur Reporterre avoir étudié les effets sur les abeilles, les pollinisateurs, les insectes, les oiseaux, les amphibiens : « À chaque fois, on avait une mauvaise surprise », concluait-il. « Les effets sur le vivant sont inacceptables », confirme-t-il aujourd’hui, à nouveau joint par Reporterre.

Présente-t-il des risques pour les humains ?

Le débat porte désormais sur le risque pour la santé humaine. « Nous sommes soucieux de la santé publique. On a entendu des excès concernant le cancer. Nos produits sont homologués, comme les médicaments. L’Efsa [Agence européenne pour la sécurité alimentaire] a homologué ce produit jusqu’en 2033 », défendait le président de la FNSEA Arnaud Rousseau, principal syndicat agricole et promoteur de cette loi, lundi 21 juillet au matin sur Franceinfo.

C’est en fait plus compliqué que cela. L’Efsa estimait en 2024 « qu’il existe des incertitudes majeures dans le corpus de preuves concernant les propriétés de neurotoxicité développementale (DNT) de l’acétamipride et que des données supplémentaires sont donc nécessaires pour […] permettre une évaluation appropriée des dangers et des risques. »

La substance pourrait donc avoir un effet sur le développement du cerveau du fœtus. « Compte tenu de ces incertitudes », l’Efsa avait tout de même proposé d’abaisser la dose journalière admissible.

« On a trouvé de l’acétamipride dans l’urine de nouveau-nés »

« L’Efsa a une position ambiguë, les industriels s’en servent : pour eux, si un produit est autorisé, c’est qu’il n’y a pas de danger. Or c’est un raccourci. Dans le même temps, les États n’obligent pas le fabricant à amener les preuves qui lui sont demandées [pour confirmer ou infirmer la neurotoxicité] », a expliqué le Dr Pierre-Michel Périnaud, président de l’association Alerte des médecins sur les pesticides, dans Libération.

« Ce que dit l’Efsa, c’est qu’on n’a pas la certitude que ça n’a pas d’effet sur le neuro-développement », explique Jean-Marc Bonmatin. « Mais on en sait assez selon moi pour appliquer le principe de prévention [1]. Par exemple, on a trouvé de l’acétamipride dans l’urine de nouveau-nés, et que ceux qui avaient les taux les plus élevés étaient de plus faible poids. Une autre étude a montré qu’on en trouvait dans le liquide céphalo-rachidien des enfants. On a donc un neurotoxique qui atteint le système nerveux central humain. »

L’acétamipride est-il absolument nécessaire en agriculture ?

La loi prévoit que la dérogation permettant l’utilisation de l’acétamipride ne sera délivrée qu’en cas de « menace grave compromettant la production agricole », et si « les alternatives disponibles à l’utilisation de ces produits sont inexistantes ou manifestement insuffisantes ».

Ainsi, selon les défenseurs de la loi, l’utilisation des néonicotinoïdes serait nécessaire pour certaines filières comme la betterave sucrière et la noisette car il n’y a pas d’alternatives. Mais tout dépend de ce que l’on appelle une alternative.

Pour la loi Duplomb, une alternative est « une solution techniquement fiable, en tant que la protection des récoltes et des cultures qu’elle procure est semblable à celle obtenue avec un produit interdit, et financièrement acceptable, en tant que son coût pour l’exploitant n’est pas sensiblement plus élevé que celui engendré par l’utilisation du produit interdit. » Une définition limitée, puisque dans la majorité des cas, à résultat et coût égal, un pesticide ne peut être remplacé que par… un autre pesticide d’efficacité équivalente.

Des alternatives dans 96 % des cas

L’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) avait réalisé en 2019 un lourd dossier concernant les alternatives aux néonicotinoïdes. Il étudiait les solutions agronomiques, et concluait qu’elles existaient dans 96 % des cas. Et que dans « 78 % des cas, au moins une méthode alternative non chimique peut d’ores et déjà remplacer les néonicotinoïdes. »

Mais sur le volet financier, les chercheurs prévenaient que « certaines [alternatives], encore onéreuses du fait d’un marché limité, demanderont également à être subventionnées ». En d’autres termes, ils soulignaient que rendre disponibles les alternatives aux néonicotinoïdes est aussi un choix politique, et demande de l’argent pour accompagner les agriculteurs vers d’autres pratiques. Une option écartée par la loi Duplomb.

« À des problèmes économiques des filières agricoles, on répond par des pesticides, ce n’est pas la bonne réponse, observe Jean-Marc Bonmatin. On doit donner des réponses économiques. Par exemple protéger les filières de la noisette et de la betterave du marché mondial. »

Les agriculteurs français subissent-ils une concurrence déloyale ?

« L’acétamipride est autorisée dans 26 pays sur 27 en Europe », répétait encore Laurent Duplomb sur Franceinfo dimanche 20 juillet. Ce qui revient selon lui à dire aux agriculteurs français : « Vous ne pouvez plus avoir aucun moyen de production mais par contre on vous livre à la concurrence de vos voisins puisque eux vont pouvoir continuer à utiliser des produits qui vont leur permettre d’avoir une forme de rentabilité économique et de rendements. »

Là encore, les opposants à la loi Duplomb dénoncent un raccourci, car si une substance active (ici l’acétamipride) est évaluée au niveau européen, les recettes mises sur le marché qui la contiennent sont autorisées au niveau national, pour s’adapter à la situation de chaque pays. Ainsi, pour l’Union nationale de l’apiculture française, l’enjeu pour les abeilles n’est pas le même selon les pays européens : « L’Allemagne, par exemple, importe les trois quarts du miel qu’elle consomme. La situation n’est pas comparable à celle de la France, où l’apiculture est une activité ancrée dans tous les territoires. »

Dans 20 Minutes, le chercheur Jean-Marc Bonmatin contestait aussi cet argument : « Il faut niveler par le haut et pas par le bas en empoisonnant les gens. On aura toujours un pays pauvre qui fait pire en matière d’agriculture. »

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