La rébellion écologiste des mères
- © Oh Mu / Reporterre
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Durée de lecture : 10 minutes
Mères au front au Québec, Warrior Moms contre la pollution de l’air en Inde, Mères en colère contre le nucléaire à La Hague... Souvent un frein à l’engagement militant, la maternité peut aussi en être un puissant moteur.
Pas de mixeur ou de bougie parfumée cette année. Dimanche 25 mai à Paris, le syndicat de parents Front de mères, créé en 2016 à Bagnolet (Seine-Saint-Denis) pour réclamer des menus végétariens à la cantine, organise un braquage de la fête des mères. « Fuck les fleurs et fuck le chocolat : pour la fête des mères, nous exigeons du courage politique », lançait en 2020 le mouvement Mères au front, qui interpelle les pouvoirs publics sur l’urgence climatique.
Énième assignation des femmes aux sujets parentaux découlant de qualités prétendument maternelles — amour, douceur, attention aux autres ? Ou luttes émancipatrices de femmes qui refusent d’assister à l’effondrement du monde depuis la fenêtre de leur cuisine ? « Si les femmes s’emparent de ces questions, ce n’est pas parce qu’elles sont par nature plus attentives à leurs enfants, mais parce que ce sont elles qui prennent en charge la grande majorité du travail domestique et le “care”, les soins aux autres », rappelle Sarah Rétif, sociologue et autrice d’une thèse sur l’engagement de mères de quartiers populaires. Certaines sont porteuses d’un féminisme essentialisant, tandis que d’autres ont choisi de s’appuyer sur cette partie de leur identité par pure stratégie politique ou par commodité.
Si la maternité est, le plus souvent, un frein à l’engagement, Reporterre vous embarque dans un tour du monde à la découverte de ces femmes pour qui elle a été un puissant moteur.
Nucléaire, pollution, énergies fossiles... Leurs thèmes comme leurs modes d’action sont divers — plaidoyer, manifestations, rondes de femmes ou couture... — souvent impressionnants mais rarement violents. Une exception peut-être, à la fin des années 1970, en France : les grands-mères de Plogoff ont fait barrage de leurs corps au projet de centrale nucléaire bretonne. « Elles ne se contentaient pas que de tricoter et danser, elles étaient en première ligne et balançaient des pierres sur les CRS. À chaque fois, le message était clair, évident : on ne veut pas de ça pour nos enfants », se souvient Roland Desbordes, de la Criirad.
« Elles balançaient des pierres sur les CRS »
« Ce qui m’a plu dans les cercles de Mothers Rebellion, c’est le côté très pacifiste, explique, quant à elle, Arnica. Cela permet à des femmes qui n’osent pas participer à des actions plus engagées de se mobiliser quand même. À Lorient, on déclare les manifestations pour n’avoir vraiment aucun souci, les enfants sont les bienvenus et on leur prévoit des jeux et de la peinture. »
Né à l’été 2022, le mouvement Mothers Rebellion réunit des rondes de femmes en Californie, en Suède, en Grande-Bretagne, en Allemagne et aux États-Unis, en Afrique du Sud et au Zimbabwe. En avril 2023, elles étaient 1 500 mobilisées dans 21 pays ; un an plus tard, elles participaient au tricotage d’une écharpe rouge de 1,5 kilomètre de long devant le Parlement européen, pour l’abandon des énergies fossiles. En France, des femmes ont lancé des groupes Mothers Rebellion à Toulouse, Auxerre, Lorient, Paris, Tours et Lille.
Bus scolaires électriques et plantations d’arbres
Vêtues de noir, un cœur vert sur la poitrine, les Mères au front ont elles manifesté chaque semaine pendant un an devant les bureaux montréalais du Premier ministre François Legault, réclamant des objectifs plus ambitieux de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Nées en 2020, elles revendiquent désormais des collectifs dans 13 des 17 régions administratives du Québec.
Les Moms Clean Air Force, elles, impressionnent par leur force. Lancées aux États-Unis par une mère confrontée à l’asthme de sa fille, elles comptabilisent 1,5 million de membres. Leur fait d’arme : avoir fait pression sur les autorités de Phoenix pour obtenir des plantations d’arbres et, au niveau fédéral, des fonds pour l’achat de bus scolaires électriques.
Les Warriors Moms de Delhi (Inde) et les Scary Moms de Lahore (Pakistan) ont elles aussi gagné de belles victoires, pour une meilleure qualité de l’air. Les premières ont obtenu une fermeture des écoles lors des pics de pollution, les secondes la mise en place de bus scolaires.
Lire aussi : Les mères des quartiers populaires s’attaquent à la grande distribution
Ces mères en lutte se mobilisent aussi sur des sujets qui ont des conséquences moins immédiates, ou du moins moins visibles, sur leurs enfants. Les mères des Sunrise Kids de New York sont ainsi allées trouver le président du gestionnaire d’actifs BlackRock dans sa ferme, exigeant qu’il retire ses milliers de milliards de dollars investis dans les énergies fossiles. Les Mothers Out Front s’opposent au projet de gazoduc Southgate en Virginie et en Caroline du Nord.
En France, à l’instar de Front de mères, de nombreux collectifs de mères racisées des quartiers populaires portent des revendications écologistes. Scandalisées par la contamination au mercure du thon en boîte, les Mamans pour le climat, proche de Banlieues climat, réclament davantage de contrôles de la grande distribution. Les Mamans 29 de Brest, mobilisées contre le trafic de drogue qui gangrène leur quartier, projettent de transformer le terrain vague en jardin avec plantations de fleurs et préau.
Cible privilégiée : le nucléaire
Ces mobilisations portent l’héritage de décennies de luttes lancées et menées par des mères pour protéger la santé des enfants. Ce sont elles qui se sont mobilisées contre la pollution causée par une décharge sauvage de déchets toxiques dans le quartier de Love Canal, à Niagara Falls aux États-Unis, en 1978, et après la catastrophe chimique de Bhopal en Inde, en 1984.
Cible longtemps privilégiée, l’atome. Dès 1959, la médecin étasunienne Louise Reiss, mère d’un petit garçon de cinq ans, a lancé la Baby Tooth Survey pour étudier l’exposition des enfants du Missouri aux retombées radioactives des essais nucléaires menés dans le Nevada et l’Utah. Elle a récolté 320 000 dents de lait et démontré leur contamination au strontium-90. « Elle a permis l’arrêt des essais nucléaires aériens en 1962 », s’enthousiasme Roland Desbordes. Portées par le mouvement écoféministe naissant, s’ensuivront la Women’s Pentagon Action aux États-Unis en 1980 et l’occupation contre l’installation de missiles nucléaires à Greenham Common en Angleterre en 1981.
Un engagement « très émotionnel »
De fait, la maternité peut être pour certaines un puissant levier de mobilisation. Arnica, 38 ans, a monté le groupe Mothers Rebellion de Lorient. « C’est le fait de devenir parents, en 2021, qui nous a fait devenir militants mon mari et moi, explique-t-elle. C’est quelque chose de très émotionnel qui est venu du cœur, du ventre. »
Même parcours pour Coralie, qui a brandi pour la première fois une pancarte Mothers Rebellion en 2023 à Rennes, alors qu’elle était enceinte de six mois de sa petite Poem. « Ça a fait sens pour moi de rejoindre une communauté de mères engagées. Peut-être est-ce parce qu’on peut porter et donner la vie qu’en tant que mère on ressent si profondément dans nos tripes la perte de cette vie-là, davantage que les hommes. Après tout, on parle de Terre-Mère. »
Anaïs Barbeau-Lavalette, la cofondatrice de Mères au front parle de « la force de celles qui ont mis au monde. Celle des louves et des lionnes. Celles qui seraient prêtes à mourir pour leurs petits ». Des propos essentialisants qui laissent entendre que les femmes seraient naturellement plus enclines à se soucier de leurs enfants.
Qu’ils se définissent comme féministes ou non, ces collectifs peuvent être des lieux de réappropriation du militantisme, où leurs membres peuvent s’auto-organiser en tenant compte des contraintes qui sont les leurs. Un exemple : les enfants peuvent assister aux réunions préparatoires, à moins que celles-ci ne se déroulent en visio, à partir de 20 h 30, après le tunnel du soir du dîner et du coucher. La séparation entre vie privée et militantisme est moins nette qu’ailleurs et de nombreux collectifs essaient d’être aussi des lieux de soin réciproque.
Elles se sont « réappropriées la science nucléaire »
Anna Vayness a écrit un mémoire sur la mobilisation des Mères en colère de La Hague, formée à la fin des années 1990 après la découverte d’un excès de leucémies infantiles autour de l’usine de retraitement des combustibles nucléaires usés. « Elles avaient des discussions personnelles. Elles pouvaient parler de leurs règles, l’une d’elles a pu parler des violences conjugales qu’elle subissait. Elles m’ont raconté que ça leur permettait de sortir du quotidien de la famille, des maris, du travail », rapporte-t-elle.
Les femmes y forgent aussi des compétences, voire des trajectoires professionnelles et politiques. « Les Mères en colère ont pu se former scientifiquement entre elles, en lien avec des collectifs scientifiques et Annie Sugier, physicienne et féministe. Cela leur a permis de se réapproprier cette science nucléaire », rapporte Anna Vayness. Les militantes ont été reçues par deux ministres de l’Environnement successives, Corinne Lepage et Dominique Voynet. Roland Desbordes a reçu en France en 2012 le collectif Les Mères de Fukushima, que la Criirad a formées à la mesure de la contamination radioactive des aliments.
« La maternité devient un moteur de l’engagement politique »
« De nombreux travaux montrent que la maternité est plutôt un facteur d’exclusion des femmes de la sphère politique et militante, explique Lucie Anselmi, qui prépare une thèse sur l’engagement féministe et la maternité. Mais pour certaines, la maternité devient un moteur de l’engagement politique qui va leur permettre d’accéder à l’arène politique. » « J’ai rencontré des femmes qui se sont appuyées sur le réseau de sociabilité forgé dans leurs associations et sur la légitimité et la respectabilité que ça leur a apporté pour s’engager sur une liste aux élections municipales », renchérit Sarah Rétif. Même si mettre en avant leur maternité peut à terme marginaliser ces femmes et limiter leurs perspectives dans le champ politique.
Les mères ont un « capital sympathie important »
Surtout, la plupart de ces militantes ne sont pas dupes de la mise en avant de cette identité de mères. Pour Les Mères en colère de La Hague, il s’agissait pour partie d’une stratégie pour ne pas s’afficher ouvertement antinucléaires sur un territoire où l’industrie de l’atome a un poids économique considérable. « Les mères ont un capital sympathie important, c’était plus porteur pour interpeller la population », a raconté une militante à Anna Vayness. Les pères et les femmes sans enfants étaient d’ailleurs bienvenues dans les mobilisations.
« La maternité peut être brandie comme un gage de respectabilité de la mobilisation, observe Lucie Anselmi. En France, elle a parfois été utilisée de manière instrumentale comme argument par les militantes en faveur du droit de vote par exemple. » « Passé le premier cap de la raillerie, le nom Les Mères en colère a été une force. La progéniture, les enfants à venir, ça ne laisse personne indifférent », abonde Roland Desbordes.