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Tribune — Luttes

À Plogoff, voici 40 ans, la lutte antinucléaire faisait reculer l’État

Des opposants à l'enquête publique menée pour l'implantation de la centrale nucléaire, le 3 février 1980, à Plogoff.

Le 12 décembre 1981, le gouvernement de François Mitterrand abandonnait le projet de centrale nucléaire à Plogoff, en Bretagne. Cette décision consacrait la victoire exemplaire d’une lutte citoyenne de grande ampleur. En voici l’histoire.

Dominique Agniel est journaliste. Elle a notamment réalisé le documentaire Plogoff, mon amour, mémoire d’une lutte (2018).


À l’extrémité de la Bretagne, la pointe du Raz dresse ses rochers noirs face à l’île de Sein, « l’un des derniers promontoires du monde occidental », selon l’écrivain breton Pierre Jakez Hélias. C’est une côte déchiquetée par les vagues de l’Atlantique. Sur la lande, ajoncs et bruyères ploient sous les rafales des vents d’Ouest. Ici, la terre est pauvre, les arbres squelettiques et les humains robustes. Le paysage est d’une beauté bouleversante, impressionnante. Devant cette immensité sauvage, on se demande comment des technocrates ont pu envisager d’y édifier une centrale nucléaire. « Nous produisons la plus belle chose que puisse concevoir l’intelligence humaine, la quintessence de la technologie, et pour nos centrales, il faut les plus beaux écrins possibles », avait répondu un ingénieur d’EDF au journaliste Jean Guisnel, correspondant à l’époque du journal Libération.

Le site de Feunten Aod, à Plogoff, où devait être construite la centrale. © Dominique Agniel

C’est la stupeur le 3 décembre 1974 lorsque le petit village de Plogoff, sur lequel est situé la pointe du Raz, apprend qu’il a été choisi pour abriter une centrale nucléaire, un projet s’inscrivant dans le programme nucléaire de Pierre Messmer (Premier ministre jusqu’en mai 1974) prévoyant la construction de 400 réacteurs dans toute la France. À Paris, les technocrates misent sur une faible mobilisation de la population, jugée « naïve et crédule », convaincus que les villageois accepteront les cadeaux de l’État et d’EDF : des lotissements, des piscines, des équipements sportifs, des usines, des emplois… Des millions de francs couleront les sillons du cap Sizun. Mais surprise ! Les villageois ne veulent pas du béton, des maisons neuves et des terrains de golf… ! Ils veulent garder leur lande, leur sable, leurs rochers, leur granit, leurs ajoncs… Les promoteurs d’EDF étaient loin de penser qu’ils affronteraient une opposition radicale, obstinée, et que sept ans plus tard, EDF et l’État seraient contraints de céder devant la pression citoyenne.

Les femmes tiennent tête aux gendarmes mobiles

La lutte de Plogoff, un temps oubliée, est aujourd’hui considérée comme emblématique et exemplaire : d’abord l’engagement total du maire, Jean-Marie Kerloch, aux côtés de ses concitoyens. Lorsqu’il reçoit les dossiers de l’enquête publique — procédure classique de consultation pour tout projet d’envergure —, il décide avec son conseil municipal d’y mettre le feu sur la place de l’hôtel de ville, le 30 janvier 1980. Acte de rébellion spectaculaire qui entrainera l’arrivée de mairies annexes installées dans des estafettes et gardées par sept escadrons de gendarmes mobiles. Barrages et manifestations vont s’enchainer quotidiennement devant ce que les villageois ressentent comme une agression.

À Plogoff, les hommes sont en mer : ils travaillent pour la marine marchande, pour la Royale (la Marine nationale) ou encore sur les bateaux de pêche. Les femmes sont habituées à se débrouiller seules. Pendant les six semaines de l’enquête publique imposée par la force aux habitants (janvier – mars 1980), ce sont elles qui tiennent tête aux gendarmes mobiles, dont certains craquent, décontenancés par des grands-mères qui les insultent. Ils seront remplacés par des escadrons de parachutistes plus aguerris.

Les femmes de Plogoff devant les gardes mobiles. © Eugène Le Droff

Face aux grenades lacrymogènes, les villageois brandissent leurs lance-pierres. « Ce qui était difficile, se souvient l’un des leaders, Jean Moalic, c’était de ressentir la colère contre nous qui demandions de ne pas tomber dans la violence. »

Peu à peu, la lutte va mobiliser des dizaines de milliers de personnes — 100 000 lors du rassemblement Plogoff-Larzac à la baie des Trépassés, en mai 1980 —, l’engagement de citoyens venus de toute la Bretagne et plus tard de toute la France, la mobilisation des artistes et chanteurs bretons, l’occupation du terrain de la future centrale par une bergerie, le jumelage avec la lutte du Larzac, convaincront le candidat Mitterrand, qui promet d’abandonner le projet de Plogoff et celui du Larzac. Promesse tenue après son élection : le 12 décembre 1981, le projet est officiellement abandonné.

© Pierrick Le Corre

Les opposants antinucléaires de Plogoff ne se battaient pas seulement pour sauver leur territoire. Ils ne voulaient du nucléaire ni à Plogoff ni ailleurs. Un programme Alterbreton avait été proposé pour valoriser les énergies renouvelables. Mais l’État, qui avait abandonné la construction de la centrale, n’accorda aucun soutien au développement d’énergies renouvelables à Plogoff. Les écologistes bretons n’ont pu ensuite que constater le développement des centrales nucléaires sur tout le territoire français. Après la victoire, ils ont bu la coupe d’amertume et tous leurs projets alternatifs — sans doute trop en avance — ont été abandonnés pendant trois décennies.

« Le chemin proposé il y a quarante ans à Plogoff est plus que jamais d’actualité »

Aujourd’hui, l’association Plogoff mémoire d’une lutte a été créée pour honorer celles et ceux qui se sont battus contre ce projet, et surtout pour sensibiliser les jeunes au combat antinucléaire. Loin d’être des anciens combattants, tous sont engagés dans les luttes actuelles : naguère à Notre-Dame-des-Landes, aujourd’hui à Flamanville, à Bure… tandis que d’autres se sont tournés vers l’agriculture biologique. Tous les ans, le dernier dimanche d’août, une marche est organisée sur le site où devait s’ériger la centrale. Pour célébrer la beauté du site préservée et pour échanger avec ceux et celles qui se battent contre « les grands projets inutiles » et qui viennent à Plogoff pour s’inspirer, y puiser la conviction « qu’un groupe uni et déterminé peut gagner un combat qu’on disait perdu d’avance », comme l’affirme l’un des acteurs de la lutte, Jean Moalic.

En août 2020, l’association Plogoff Mémoire d’une lutte a lancé un « appel à continuer la lutte antinucléaire au moment où EDF et les pouvoirs publics présentent faussement le nucléaire comme une énergie verte et décarbonée pour lutter contre le réchauffement climatique ; au moment où EDF et les pouvoirs publics proposent de construire six réacteurs EPR alors que le chantier de Flamanville accumule les malfaçons et les retards, […] et accélèrent le projet de stockage souterrain de déchets radioactifs à Bure, dans la Meuse, pour justifier la poursuite du programme nucléaire ». Et l’appel conclut : « Alors que s’aggrave la crise climatiquxe et écologique, le chemin proposé il y a quarante ans à Plogoff est plus que jamais d’actualité […] car le nucléaire n’a jamais été une solution mais un problème. »

Plogoff, une lutte au bout du monde, sous la direction de Jean Moalic, Gilles Simon, Fañch Le Hénaff, édition Locus Solus, octobre 2021, 27 euros.

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