123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Animaux

Euthanasiés, placés en sanctuaire ? Le sort des chiens mordeurs en débat

Si le passeport de Curtis mentionne un croisement whippet et patterdale terrier, des doutes persistent sur sa race. (Photo d'illustration)

Doit-on faire le procès des chiens mordeurs ? Après la mort d’Elisa Pilarski, tuée par de multiples morsures d’un chien, le débat s’enlise. Euthanasie, placement en sanctuaire... Les divergences en disent long sur nos rapports aux animaux.

Que faire des chiens mordeurs ? Cette question, lancinante, revient d’actualité jeudi 11 juin. Le tribunal de Soissons (Aisne) doit rendre sa décision concernant Christophe Ellul, jugé pour l’homicide involontaire de sa compagne Elisa Pilarski. Cette dernière, enceinte de six mois, avait été découverte le 16 novembre 2019 en forêt de Retz, morte et couverte de morsures après être allée promener Curtis, un des chiens du prévenu. Le 5 mars, la procureure de la République de Soissons a requis quatre ans de prison avec sursis pour le propriétaire de l’animal et l’euthanasie du molosse, à qui les morsures ont été attribuées.

Au moins quatre pétitions [1] réclamant que Curtis soit épargné ont été lancées. La plus populaire rassemblait près de 80 000 signatures le 9 juin. Par ailleurs, deux associations de protection animale s’étaient portées parties civiles au procès : Les Amis de Sam et Une niche pour tous. La première a réclamé une évaluation comportementale de Curtis et sa prise en charge par le refuge de l’association Agir pour la vie animale (AVA), spécialisée dans l’accueil des chiens ayant mordu.

Cette affaire a été extrêmement médiatisée, notamment en raison des doutes qui ont un temps entouré les circonstances de la mort de la jeune femme : une meute accompagnant une chasse à courre était également présente en forêt de Retz ce jour-là. Elle n’a malheureusement rien d’exceptionnel, même s’il n’existe pas de statistique nationale consolidée sur les accidents de morsure. 33 personnes sont mortes suite à des attaques de chien en vingt ans, selon une étude de 2011 de l’Institut de veille sanitaire. Les deux tiers étaient des enfants de moins de 15 ans.

Au-delà de ces décès, le problème des morsures est massif, lié au nombre très important de chiens de compagnie dans notre pays — 9,6 millions en 2025. 10 825 chiens mordeurs ont été mis sous surveillance vétérinaire entre octobre 2006 et septembre 2007. Une question parlementaire de 2024 avance le chiffre de 250 000 personnes mordues chaque année.

Une rapide recherche dans la presse quotidienne régionale en ligne montre qu’en mai 2026, une fillette de 5 ans et deux adultes ont été mordus et griffés par un chien à Juvigné (Mayenne) ; un nourrisson de 28 jours a très grièvement été blessé à la tête à Eppeville (Somme) ; et une septuagénaire a été mordue à mort par ses chiens à Tranger (Indre).

Des cochons en procès

Il n’existe pas de statistique sur le nombre de chiens euthanasiés chaque année pour avoir mordu quelqu’un. Mais cette pratique et les réactions d’approbation ou de rejet qu’elle suscite en dit long sur l’évolution de nos rapports à nos compagnons non humains.

Au Moyen Âge, des procédures judiciaires étaient intentées contre des animaux — principalement des cochons ayant tué ou mutilé des enfants, plus rarement des chiens —, avec des peines allant de l’amende à l’exécution. Ces procès ont progressivement disparu au siècle des Lumières, au fur et à mesure que s’opère une distinction plus nette entre responsabilité humaine et comportement animal. À partir de la Révolution française et de la codification napoléonienne, l’idée même qu’un animal peut être un sujet pénal disparaît du droit.

« Le chien était peut-être abattu d’un coup de carabine »

Après, c’est le grand flou. Le sociologue et maître-chien Christophe Blanchard a réalisé une revue de presse des accidents de morsure dans les années 1940-1950. « On ne savait même pas ce que devenait le chien. Il était peut-être abattu d’un coup de carabine », suppose-t-il. « Quand un chien mordait, et a fortiori mordait à répétition, il était souvent attaché, parfois à une longue chaîne, comme on pouvait le voir dans certaines fermes », complète le vétérinaire comportementaliste Thierry Bedossa.

Des « races dangereuses »

Le sujet arrive sur le devant de la scène dans les années 1990, avec l’introduction dans les quartiers populaires franciliens des staffordshire terriers et de leurs dérivés, les american staff. Alors ultraminoritaires — la SPA a indiqué n’avoir récupéré que 145 de ces « pitbulls » en 1997, une goutte d’eau sur les 40 000 chiens recueillis cette année-là —, ils n’en deviennent pas moins le centre d’une psychose politicomédiatique dans le sillage de la montée des discours sur l’insécurité et la « crise des banlieues ». Apparaissent alors, en Seine-Saint-Denis et à Lyon en 1997, les premières décisions préfectorales d’euthanasier les chiens mordeurs.

Cette séquence aboutit en 1999 à l’adoption d’une loi qui définit des catégories de chiens dangereux, assortit ces dernières d’une série d’obligations pour les propriétaires (déclaration, assurance, tenue en laisse) et surtout renforce les pouvoirs des maires, en leur donnant la possibilité, dans certains cas, de faire euthanasier un animal considéré comme ingérable.

En 2007, plusieurs attaques mortelles très médiatisées — un bébé de 18 mois à Épernay (Marne), une fillette de 10 ans à Auteuil (Oise), un bébé de 19 mois à Bobigny (Seine-Saint-Denis) — conduit le gouvernement Fillon à renforcer le dispositif existant par une nouvelle loi, qui rend obligatoire l’évaluation comportementale des chiens catégorisés et de ceux ayant déjà mordu une personne, estimant le niveau de dangerosité de l’animal sur une échelle de 1 à 4. Cette loi instaure aussi la déclaration obligatoire des morsures de chien à la mairie.

Éducation et maltraitance

Voilà pour le côté justice administrative. Côté justice pénale comme dans le cas d’Elisa Pilarski, « Curtis est un scellé, comme le serait une arme, explique Me Sophia Albert-Salmeron, avocate de l’association Les Amis de Sam. Il est sous la main de la justice tant que la décision ne sera pas rendue ».

L’euthanasie peut ensuite être requise par le procureur de la République ou décidée par le juge pour « protéger la société — ce qui est le rôle premier du procureur », insiste Me Xavier Terquem-Adoue, avocat de la famille d’Elisa Pilarski.

Contrairement aux procès du Moyen Âge, qui reconnaissent les animaux comme sujets de droit, ce jugement n’a alors rien à voir avec la reconnaissance d’une quelconque responsabilité du chien au sens pénal du terme. « Le chien, le pauvre, n’y peut rien : il est victime de l’éducation que lui a donnée son maître, précise bien Me Terquem-Adoue. Mais le résultat, c’est qu’il est extrêmement dangereux. »

« Le chien, le pauvre, n’y peut rien : il est victime de l’éducation que lui a donnée son maître »

Mais avec l’évolution du regard sur les animaux de compagnie, ce genre de décision ne passe plus toujours. Avant Curtis, plusieurs chiens mordeurs avaient fait l’objet de pétitions réclamant leur grâce.

En 2017, Cyra, une femelle berger allemand de 4 ans ayant mordu à mort sa maîtresse qui la battait, a échappé à la piqûre fatale après qu’une pétition a récolté plus de 87 000 signatures. Idem pour Aslan, un malinois croisé avec un berger allemand de 11 mois, dont le sort a ému quelque 50 000 personnes, qui vient d’obtenir le sursis d’une nouvelle évaluation comportementale. En 2023, c’est toute une partie d’un village de Bretagne qui a pris le parti d’un american staff ayant mordu un octogénaire. La mobilisation ne marche toutefois pas à tous les coups : en 2025, Smoke, un berger hollandais a été euthanasié, malgré ses 77 000 soutiens.

De plus en plus, des voix s’élèvent pour contester la notion de races dangereuses, et expliquent les morsures par une mauvaise éducation, des maltraitances et/ou un contexte inadapté. « Parmi les premiers chiens mordeurs en France, il y a les labradors, rappelle Christophe Blanchard. Tout simplement parce qu’il y en a énormément et que leur bonne réputation fait que les propriétaires sont moins attentifs. » L’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) elle-même affirme que « la race ne suffit pas pour prédire et prévenir le risque de morsure ».

L’option sanctuaire

Enfin, plusieurs associations défendent des alternatives à l’euthanasie pour les chiens les plus difficiles, comme le placement en sanctuaire. C’est le cas d’Agir pour la vie animale, qui dispose d’un grand refuge à Cuy-Saint-Fiacre, en Seine-Maritime. Tout y est aménagé pour que les canidés au parcours compliqué puissent finir leurs jours en paix : grands enclos extérieurs sécurisés, clôtures de 2 mètres de haut enterrées dans le sol et dotées d’un « retour antisauteur », « trappes à muselière » permettant d’apprendre au chien à mettre une muselière en passant sa tête à travers sans être au contact direct du soigneur.

« Nous laissons les animaux être ce qu’ils sont, sans essayer de les changer. En revanche, nos soigneurs créent un lien avec eux en gagnant leur confiance petit à petit, explique Élisa Gorins, directrice générale de l’association. Certains chiens ne sont pas faits pour vivre comme chiens de compagnie, et c’est OK. »

Reste à changer fondamentalement les pratiques pour une meilleure prise en charge globale de ces chiens. « Tout cela montre l’immaturité de notre société — aussi bien de certains propriétaires qui considèrent les chiens comme des biens de consommation, que certains politiques — à l’égard des animaux de compagnie. Et au bout de la chaîne, on se retrouve avec des procès dramatiquement médiatisés, soupire Christophe Blanchard. On va probablement tuer Curtis, ça va rassurer la famille, irriter les défenseurs des droits des animaux, mais qu’est-ce qui va changer dans la bonne gestion des chiens dans ce pays ? Rien, et dans deux ans, il y aura peut-être un accident similaire. »

Pour le sociologue, la première urgence est de se doter d’un observatoire des morsures pour « disposer d’une véritable visibilité sur ces incidents et accidents, qui ne sont pas mineurs ».

legende