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ReportageLuttes

Face à l’extrême droite chilienne, les habitants de l’île de Robinson Crusoé en lutte pour protéger leur aire marine

Les habitants de Robinson Crusoé ont obtenu la création d’une aire marine protégée qu’ils souhaitent aujourd’hui étendre.

Les habitants de l’île de Robinson Crusoé (Chili), font preuve d’exemplarité dans la protection de leur écosystème marin. Mais le projet d’étendre leur aire marine protégée est contrecarré par le gouvernement d’extrême droite.

Robinson Crusoé, archipel de Juan Fernandez (Chili), reportage

Le jour se lève sur Robinson Crusoé, un des trois îlots de l’archipel de Juan Fernandez, situé à 700 km des côtes chiliennes. Cet archipel accueille le village de San Juan Bautista, le seul habité toute l’année par un millier d’habitants. Sur le petit embarcadère, les pêcheurs artisanaux se préparent à sortir pour une longue journée de pêche. « Ici, on part à l’aube et on revient après le coucher du soleil », commente Hector, capitaine de l’une des 80 embarcations autorisées à pêcher dans les eaux protégées de l’archipel.

Avec Ramon et Patricio, ses deux compères, le pêcheur d’une trentaine d’années met le cap sur l’îlot inhabité de Santa Clara. Comme la majorité des insulaires, il a grandi en apprenant à connaître la biodiversité unique de son océan. « Dans les eaux de l’archipel, plus de 90 % des espèces sont endémiques », précise-t-il, caché derrière ses lunettes noires.

La communauté de l’île, très soudée et mobilisée pour conserver son joyau de biodiversité, a obtenu la création d’une aire marine protégée qu’elle souhaite aujourd’hui étendre. Mais ce projet est suspendu par le nouveau gouvernement d’extrême droite du Chili, investi en mars.

Hector, Patricio et Ramon préparent les appâts pour la journée de pêche. © Marion Esnault / Reporterre

« Aujourd’hui, nous partons au large pour pêcher principalement des Bacalao, des Vidriola et des Breca. En fin de journée, nous irons remonter les casiers en bois que nous fabriquons nous-mêmes pour piéger les poulpes et les langoustes », ajoute-t-il en démarrant le moteur.

La langouste, produit vedette de l’archipel de Juan Fernandez, fait l’objet de plusieurs mesures de régulation que les insulaires se sont eux-mêmes imposées depuis des décennies. Patricio, le cadet de l’équipage, explique que les pêcheurs ne gardent que les langoustes qui font 11,5 cm de carapace. Ils rejettent celles qui ne font pas la taille règlementaire, les femelles qui ont des œufs et ils ne pêchent aucune langouste entre mai et octobre.

« Nous avons hérité notre conscience environnementale de nos ancêtres »

« Nous avons hérité notre conscience environnementale de nos ancêtres », explique Hector. Plus précisément, de la dernière colonie d’origine suisse qui s’est installée sur l’île de Robinson Crusoé en 1877. « Nous avons fait évoluer les mesures de régulation dont on a héritées et aujourd’hui, nous essayons de les appliquer à toutes nos ressources halieutiques », termine-t-il.

Préparation de appâts pour pêcher avec la technique de la palangre. © Marion Esnault / Reporterre

Après 1 h 30 de navigation, les trois pêcheurs s’arrêtent au large de l’île de Santa Clara. Pendant que Patricio coupe quelques morceaux de maquereau royal (sierra) pour les appâts, son collègue Ramon accroche une vingtaine d’hameçons sur de longues cordes délestées par une pierre. « Ça, c’est la méthode de la palangre, commente-t-il fièrement. Nous allons jeter plusieurs lignes dans la zone et les remonter tout au long de la journée. »

En filetant un poisson, Patricio se souvient qu’adolescent, il y a une vingtaine d’années, il voyait de grands bateaux de pêche ratisser les fonds marins à l’horizon. « Mais c’est fini. La pêche au filet est interdite à Juan Fernandez, explique-t-il. C’est la seule manière de protéger les ressources pour les générations futures. »

Une biodiversité marine unique au monde

Sur la place publique du village de San Juan Bautista, tapi dans une petite vallée surplombée par des montagnes d’origine volcanique et desservie uniquement par bateaux, Julio Chamorro, président de l’association pour la Mer de Juan Fernandez (OCF), entre dans son bureau installé dans une petite cabane en bois. « Nous avons l’océan avec le plus haut taux de biomasse au monde, donc nous avons le devoir de le protéger », affirme-t-il en signalant au mur, les grandes cartes maritimes des îles où il a grandi.

Enfant de pêcheur et ingénieur, Julio explique que l’océan a toujours été le moteur de l’auto-suffisance alimentaire et économique de l’archipel. Il raconte que chaque génération d’insulaires a œuvré pour prendre soin de l’océan, « depuis les premières mesures de régulation de la pêche » à la fin du XIXe siècle « jusqu’à la création du parc marin en 2018 en passant par l’obtention du label onusien de Réserve de la biosphère en 1977 ».

Un poisson endémique de l’archipel de Juan Fernandez, la Breca. © Marion Esnault / Reporterre

Ces quinze dernières années, plusieurs expéditions scientifiques (notamment le programme Pristine Seas de National Geographic et celui d’Oceana Chile) ont recensé une biodiversité marine unique au monde. Elles ont permis de constituer une base scientifique solide afin que les insulaires puissent demander au gouvernement chilien la protection de leur océan.

« Aujourd’hui, nous avons les deux plus grands parcs marins d’Amérique du sud, l’archipel Juan Fernandez et les îles Nazca Desventuradas, explique Julio Chamorro. Et l’objectif est de les relier » pour créer le plus grand réseau d’aires marines protégées du Pacifique sud.

Avec l’entrée en vigueur du Traité onusien sur la haute mer (BBNJ) ratifié par 80 pays le 17 janvier, cet ambitieux projet rêvé et concocté depuis 2008 par les habitants de Robinson Crusoé a pris des allures de réalité.

Le projet d’extension freiné par le gouvernement d’extrême droite

En mars, le rêve s’est concrétisé. Quelques jours avant la fin du mandat du président progressiste Gabriel Boric (2022-2026), plusieurs décrets environnementaux ont officialisé l’extension des parcs marins de la mer de Juan Fernández et des îles Nazca-Desventuradas. Ils portaient ainsi la superficie totale des zones marines protégées du Chili à 947 000 km² et faisaient du pays, le troisième au monde avec la plus grande superficie océanique protégée.

Mais c’était sans compter sur l’actuel président d’extrême droite José Antonio Kast qui, à peine investi le 11 mars, a fait suspendre lesdits décrets avant qu’ils ne soient publiés par la Contraloría, un organe autonome de l’État chilien qui vérifie, entre autres, que les décrets adoptés sont conformes à la Constitution et aux lois.

«  Nous avons l’océan avec le plus haut taux de biomasse au monde, donc nous avons le devoir de le protéger  », affirme Julio Chamorro, président de l’association pour la Mer de Juan Fernandez. © Marion Esnault / Reporterre

Les habitants de l’île de Robinson Crusoé ont immédiatement manifesté leur mécontentement et ont exigé la réintroduction des décrets. Jaritza Rivadeneira Muena, conseillère municipale et présidente de la commission environnement à la mairie de l’île précise que dans leur histoire, « jamais un décret n’avait été bloqué à la dernière étape, à savoir au moment de sa mise en œuvre ».

Trois mois après la suspension des décrets, « le pouvoir exécutif n’a toujours pas exposé les arguments qui justifient cette décision, explique Jaritza Rivadeneira Muena. Sauf que si l’on veut respecter l’ordre démocratique, il est fondamental de comprendre les raisons qui sous-tendent cette décision », estime-t-elle.

« Nous avons compris, depuis longtemps, que les ressources marines ne sont pas inépuisables »

Cette anthropologue, fille de pêcheur, considère par ailleurs que la création du réseau d’aires marines protégées n’est pas seulement motivée par des aspects économiques mais aussi par une pratique de pêche traditionnelle qui fait figure d’exemple aux yeux du monde entier.

Elle rappelle que les pêcheurs de Juan Fernandez ont démontré devant plusieurs instances internationales, comme lors du Sommet des océans à Nice en 2025, qu’à Robinson Crusoé, la pêche est responsable depuis plus d’un siècle. « Nous avons compris, depuis longtemps, insiste-t-elle, que les ressources marines et les espèces ne sont pas inépuisables. Elles sont limitées et dépendent des pratiques des pêcheurs et des politiques publiques pour perdurer. » 

Village de San Juan Bautista sur l’île de Robinson Crusoé, archipel de Juan Fernandez. © Marion Esnault / Reporterre

Selon Jaritza Rivadeneira Muena, la décision du gouvernement d’extrême droite de suspendre les décrets de création du réseau d’aires marines protégées « minimise, d’une certaine manière, le changement climatique, la crise mondiale de l’alimentation, et la perte de biodiversité ». Elle s’inquiète qu’aujourd’hui, de nombreux gouvernements de droite et d’extrême droite ont tendance à nier les menaces qui pèsent sur la vie. Sur terre et dans les océans.

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