L’âge du premier déplacement seul a encore reculé d’un an... et c’est un problème
Des enfants amenés au portail de l'école pour la rentrée scolaire (illustration). - © Christophe Archambault / AFP
Des enfants amenés au portail de l'école pour la rentrée scolaire (illustration). - © Christophe Archambault / AFP
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L’âge du premier déplacement autonome des enfants ne fait que reculer. Une vigilance parentale croissante, justifiée par des craintes sécuritaires, qui se fait au détriment de l’autonomie et de la mobilité des jeunes.
« J’aime bien rentrer toute seule. Parfois, après l’école, je suis un peu fatiguée. Ça me fait du bien d’être dehors et de prendre mon temps. Je peux caresser les poneys de mon voisin quand ils s’approchent. » Charlie, 8 ans, vit avec ses parents et sa petite sœur dans le village de Bacilly (Manche). Depuis un an, elle a l’autorisation de parcourir seule les quelque 300 mètres de bord de route qui séparent l’arrêt du bus scolaire de sa maison, sauf quand il fait nuit. Une permission rare, à une époque où les parents craignent de plus en plus de laisser leurs enfants se déplacer sans eux.
Ce moment de tranquillité qu’elle chérit est une grande étape, soigneusement préparée avec ses parents. « Elle n’a pas de téléphone ni de montre, précise Célia, sa mère. On a fait des tests : les premières fois, ma mère l’observait depuis sa voiture pour vérifier qu’elle ne faisait pas n’importe quoi. On l’a autorisée à passer par le champ du voisin sur la portion de route la plus dangereuse. Elle doit aussi garder son gilet fluo. » Tout s’est toujours bien passé et le trio est satisfait de ce mode de fonctionnement.
« Ça épargne à Charlie de passer la soirée à la garderie, explique Célia. C’est aussi un bon moyen de la responsabiliser et de la valoriser, car elle est très mature. C’est son moment de grande, un vrai moment de liberté. » De son côté, Charlie se sent « fière » de ce privilège dont ne dispose pas sa petite sœur.
Ce type d’organisation est pourtant devenu exceptionnel. Selon une étude récente de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), seuls 9 % des élèves de CM2 et 36 % des élèves de 6ᵉ vont seuls à l’école ou au collège.
Perte d’autonomie généralisée
L’âge moyen du « premier déplacement autonome » est désormais de 11,6 ans chez les enfants, contre 10,6 ans pour leurs parents. La surveillance s’est accrue, notamment grâce aux téléphones portables [1].
« Beaucoup de parents considèrent qu’ils laissent leurs enfants se déplacer seuls si et seulement s’ils disposent d’un téléphone, observe Mathieu Chassignet. Pas mal de parents nous disent que cela leur permet de tracer leurs enfants. »
Cette étude de l’Ademe s’inscrit dans une abondante littérature scientifique qui documente la perte d’autonomie des enfants depuis plusieurs décennies et dans le monde entier. En 2007, le Dr William Bird, médecin et conseiller en santé pour Natural England [2], a comparé les déplacements de quatre générations d’enfants de Sheffield (Angleterre), depuis George Thomas, 8 ans en 1926, jusqu’à son arrière-petit-fils Edward Thomas, 8 ans en 2007.
Le résultat est édifiant : le premier parcourait régulièrement 6 miles (9,6 kilomètres) à pied pour se rendre à son lieu de pêche préféré, sans la surveillance d’un adulte ; le second était conduit à l’école en voiture et ne pouvait s’éloigner de plus de 300 yards (274 mètres) de chez lui. Une autre étude parue en 2015 montre que les restrictions sont généralisées dans 16 pays, surtout pour les moins de 11 ans.
La peur de l’accident
Certains facteurs d’explication sont géographiques et sociaux. Ainsi, l’étude de l’Ademe rappelle que les jeunes ruraux ont moins la possibilité de se rendre à l’école à pied : ils passent en moyenne 2 h 37 par jour dans les transports et 69 % d’entre eux sont conduits en voiture. À l’inverse, les enfants de foyers défavorisés sont plus autonomes et sont plus nombreux à se déplacer seuls en vélo, en trottinette ou en transports en commun.
Mais c’est surtout le rapport au risque qui a changé. Plus de 9 parents sur 10 ont peur du risque d’accident de la route ; plus des trois quarts perçoivent la marche et le vélo comme plus dangereux qu’à l’époque où eux-mêmes étaient enfants.
En 2024, 14 piétons de 0 à 13 ans sont morts percutés par un véhicule. À titre de comparaison, environ 230 enfants de moins de 15 ans décèdent chaque année dans un accident domestique (chutes, brûlures, intoxications… survenant au domicile ou au jardin).
« Comment cette perception de risque accrue s’est-elle forgée, à rebours de la réalité ? »
« C’est paradoxal, commente Mathieu Chassignet. Il y a trente ans, il y avait plus de 1 000 piétons tués chaque année sur les routes de France ; aujourd’hui, il y en a moins de 500, soit deux fois moins. Comment cette perception de risque accrue s’est-elle forgée, à rebours de la réalité ? »
Autre inquiétude pour 8 parents sur 10, la mauvaise rencontre. Cette crainte est pour partie genrée : « 40 % des parents qui ont au moins une fille et un fils considèrent qu’il est plus risqué pour elle que pour lui de se déplacer seul dans l’espace public », rapporte Mathieu Chassignet.
Le sociologue Clément Rivière avait déjà observé que les fillettes étaient considérées comme plus matures que les garçons et avaient donc davantage l’autorisation de se déplacer seules, mais que cette liberté leur était progressivement retirée après la puberté.
Pourtant, là encore, les chiffres relativisent le risque, notamment en matière d’agression sexuelle : selon la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, l’agresseur est un membre de la famille dans 81 % des cas, 11 % des cas se déroulent dans un cadre institutionnel et 8 % des agressions sont commises par un inconnu.
À ces peurs s’ajoute le poids de la norme sociale. Julie, journaliste à Lyon, a encouragé sa fille aînée à se rendre seule à ses activités extrascolaires dès le CE1. « Je me suis rendu compte, à ma grande surprise, que j’étais une extraterrestre parmi mes copines », raconte-t-elle à Reporterre.
« Les sociologues ont montré qu’aujourd’hui, il devient anormal de laisser un enfant de 9 ou 10 ans se déplacer seul, confirme Mathieu Chassignet. Quand on le fait, on est perçu comme un mauvais parent, irresponsable. C’est un cercle vicieux : moins les parents laissent leur enfant aller seul à l’école, plus il est difficile de le faire au niveau individuel. »
Sédentarité, manque d’activité physique…
Les enfants paient très cher ce manque d’autonomie. Systématiquement accompagnés en voiture ou limités dans leurs déplacements à pied ou à vélo, ils pratiquent moins d’activités physiques. Conséquence, un risque accru de sédentarité, facteur reconnu de surcharge pondérale — environ 16,7 % des enfants et adolescents (5-19 ans) en France sont en surpoids, dont environ 4 % sont obèses.
En 2024, un rapport du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge alertait sur la hausse des risques cardiovasculaires, métaboliques, respiratoires et mentaux liés à ce manque d’activité : « Les jeunes ont perdu 25 % de capacité physique depuis les années 1970. »
« Cela a des effets catastrophiques sur leur psychisme, en les renforçant dans une position de dépendance »
Le tribut est également psychologique. Dans Pays de l’enfance (ed. Terre Urbaine, 2022), le philosophe Thierry Paquot cherche à comprendre comment leurs lieux de vie et leurs vagabondages façonnent la géographie affective des enfants. « Quand on prend les enfants en charge en permanence, qu’on les conduit partout, on leur signifie qu’on n’a pas confiance en eux, dit-il. Cela a des effets catastrophiques sur leur psychisme, en les renforçant dans une position de dépendance. Cela alimente aussi la sinistrose qui envahit toute la société : peur de la pédophilie, des violences urbaines… »
C’est pour éviter cela que certains parents bravent leurs angoisses et le poids du regard des autres pour laisser leurs enfants se débrouiller seuls. « L’embêtant, c’est qu’on peut inconsciemment transmettre certaines peurs démesurées aux enfants, raconte depuis la Suisse Marie, mère de deux filles de 8 ans et 6 ans et demi, dont l’aînée a commencé cette année à se rendre à l’école toute seule.
« Quand on dit “les gens ne se font plus confiance” ou “il y a des dangers partout”, c’est palpable et regrettable, poursuit-elle. Je veux que mes filles connaissent les risques, qu’elles puissent éviter certains dangers, mais je n’ai pas envie qu’elles soient calfeutrées ou traumatisées à la maison. »
Élever de futurs adultes « indépendants » et « dégourdis »
Idem pour Julie : « Laisser mes enfants se déplacer seuls, ça correspond à l’idée que je me fais de l’éducation : qu’ils soient indépendants, dégourdis. Donner des responsabilités, c’est aussi instaurer une relation de confiance et les impliquer dans le fait qu’ils grandissent, estime-t-elle, en déplorant la culture de surprotection ambiante qui « crée des jeunes, et plus tard des adultes, qui n’auront pas la même taille d’ailes que nous ».
Pour inverser la tendance, repenser l’urbanisme est un facteur clé. Un rapport de 2025 de CleanCities observe que des mesures locales — rues scolaires, zones 30 km/h et pistes cyclables protégées — ont des effets concrets sur la sécurité et la mobilité active des enfants.
« J’ai eu la chance d’être embringué dans la Rue aux enfants dès la première année, raconte Thierry Paquot. Ça fait florès, ça marche très très bien. Ça a développé les rues scolaires. » Pour que les villes soient réellement accueillantes pour les plus jeunes, le philosophe plaide pour « la règle des trois : le cas par cas, le sur-mesure, et le faire avec les habitants, et en l’occurrence les enfants ».
Car ces derniers ont des idées très arrêtées sur leurs déplacements. « Les adultes imaginent que, comme eux, les enfants aiment être au chaud dans la voiture. Mais on voit bien qu’ils préfèrent être dehors, même quand il pleut : c’est rigolo, on est au grand air, il y a des flaques, rappelle Mathieu Chassignet. Là où l’adulte aurait préféré le confort, l’enfant préfère être autonome et à pied. »