Les écologistes boucs émissaires de la canicule : comment la droite a détourné le débat
Bruno Retailleau, président des Républicains, lors d'un meeting le 21 juin 2026 à Paris. - © Telmo Pinto / NurPhoto / AFP
Bruno Retailleau, président des Républicains, lors d'un meeting le 21 juin 2026 à Paris. - © Telmo Pinto / NurPhoto / AFP
La canicule monte à la tête des réactionnaires, qui l’instrumentalisent pour tirer à boulets rouges sur les écologistes, jugés responsables de la situation. En se focalisant sur la question de la climatisation, ils oublient des enjeux bien plus larges.
C’est l’air du temps, une petite musique qui revient à chaque catastrophe dite « naturelle », quand le réchauffement climatique vient percuter frontalement nos vies. La canicule ? C’est la faute aux écolos qui ne veulent pas de la clim’. Les incendies de forêt ? La faute aux écolos qui refusent de débroussailler. Les inondations ? C’est encore eux, qui préfèrent défendre le ragondin plutôt que de curer les cours d’eau. La crise agricole et la sécheresse, enfin ? Toujours les mêmes « idéologues » qui interdisent les mégabassines et les OGM soi-disant résistants aux aléas climatiques.
Aujourd’hui, les écologistes seraient contre la clim’. Ils nous auraient fait perdre un temps infini pour nous préparer aux prochaines vagues de chaleur, entend-on à longueur d’ondes. C’est en réalité plus compliqué que ça, comme nous l’expliquions dans cet entretien. Mais les voilà désormais jugés responsables des souffrances de la population et traités d’irresponsables.
« Le fruit d’une idéologie de décroissance »
C’est le signe de l’époque. Les partis réactionnaires, les médias Bolloré et les libéraux en chef ont choisi de détourner l’attention et de faire taire toute remise en cause globale et subversive. Au fond, il s’agit de ne surtout pas interroger l’inaction des pouvoirs publics, notre modèle de croissance, le productivisme, ou encore l’urbanisme étouffant de nos métropoles... Comme l’écrit Romaric Godin, dans Mediapart, c’est la poursuite du « déni climatique ». Tout doit juste continuer comme avant. Avec, simplement, le doux ronron de la clim’ en toile de fond.
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Le discours sur l’adaptation au réchauffement climatique a ceci de pratique qu’il masque les causes de la situation actuelle au profit d’hypothétiques solutions technologiques. On oublie les alertes et les messages répétés depuis des décennies par les écologistes pour mieux stigmatiser leur « hostilité au progrès » et en faire les boucs émissaires faciles de la crise.
Rhétorique de l’écologie punitive et du dogmatisme
Sur Franceinfo, le débat plonge dans la caricature. Il fallait entendre, lundi 22 juin, l’ancien ministre de l’Économie Bruno Le Maire, qui n’a pas hésité à déclarer lors de la matinale que « ce qui devrait tous nous alerter, c’est qu’un pays aussi puissant que la France puisse être déclassé face au réchauffement climatique. C’est le fruit d’une idéologie de décroissance contre laquelle il faut lutter avec la plus grande fermeté ».
L’éditorialiste Dominique Seux a pris le relais sur France Inter, accusant les écologistes, la gauche et la mairie de Paris d’avoir laissé pourrir la situation. « Parler d’adaptation était impossible il y a quinze ans, s’est-il emporté. Quiconque prononçait le mot était accusé de renoncer à la lutte contre le changement climatique et de baisser les bras. Climatiser les bus parisiens ? Pas question ; il fallait que les voyageurs ressentent la chaleur pour y réfléchir. »
« Un agenda islamogauchiste »
La rhétorique de l’écologie punitive et du dogmatisme est aussi revenue de manière lancinante ces derniers jours, évidemment, dans les médias conservateurs. Sur Europe 1, c’était le festival des attaques les plus sournoises. Eugénie Bastié s’en est pris directement à la dirigeante des Écologistes, Marine Tondelier. « Eh oui, badigeonner son velux de blanc de Meudon, ça ne suffit pas toujours », a-t-elle plaisanté, avant d’enchaîner : « Marine Tondelier avoue que les solutions passives prônées par son parti ne marchent pas en temps de canicule. Vivre la pire canicule de l’histoire à six mois de grossesse vous fait prendre subitement conscience du réel. L’idéologie fond comme un esquimau au mois de juin. »
L’éditorialiste s’est plainte du « dolorisme français » contre la clim’ alors que nous avons, dit-elle, « une électricité largement décarbonée grâce au nucléaire ». « Nous sommes le pays ou l’idéologie peut encore l’emporter sur les lois de la physique », a-t-elle raillé.
« Propagande », « hallucination », « obscurantisme », « diabolisation de la clim’ »… Les journalistes de droite s’en sont donnés à cœur joie. Encore sur Europe 1, Vincent Trémolet de Villers, rédacteur en chef adjoint du Figaro, a voulu pointer la soi-disant « contradiction directe entre l’idéologie de la gauche et la réalité ». « C’est une manipulation à laquelle se livre la gauche depuis dix ans, s’est-il exclamé. Elle utilise un phénomène indiscutable pour faire avancer un agenda islamogauchiste. La génération climat est devenue la génération Gaza, et elle se trouve bien dépourvue quand arrive la canicule. Les Français ne veulent pas des sermons mais des solutions. »
Faire du changement climatique un phénomène inéluctable
Le Point poursuit cette offensive. « Les masques idéologiques tombent », s’est réjoui le magazine mercredi 24 juin, en pourfendant encore la « doxa anti-clim’ ».
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Ces tirs groupés donnent à voir la situation politique et médiatique délétère dans laquelle nous pataugeons malgré nous. Ils révèlent aussi la stratégie déployée par les milieux conservateurs depuis quelques années. Il ne s’agit plus de nier le réchauffement climatique — cette bataille, ils l’ont perdue — mais de faire en sorte que ce phénomène soit considéré comme un fait inéluctable sur lequel on ne peut pas agir, un événement neutre et indépendant de nous, auquel il faudrait simplement s’adapter, en n’abordant pas les questions civilisationnelles qu’il soulève, mais en se focalisant uniquement sur des enjeux techniques et parcellaires.
Comment la clim’ a pu ainsi devenir le cœur du débat public sur la canicule ? Avec quel type de matraquage médiatique les conservateurs ont-ils réussi ce tour de passe-passe, cette entourloupe bien pratique ? Pourquoi ne parle-t-on pas des véritables causes qui nous ont mené à la catastrophe ? Qui évoque aujourd’hui dans la sphère médiatique la végétalisation massive des villes, l’interdiction des logements transformés en bouilloires thermiques, le congé climatique, ou même — soyons fous — la baisse des émissions de gaz à effet de serre et l’artificialisation des sols ?
Il est intéressant de constater que les mêmes qui vantent la clim’ et s’inquiètent soudainement de la canicule ont aussi été les premiers à décrédibiliser toutes les politiques environnementales un tant soit peu ambitieuses.
Le bal des hypocrites
Dans ses chroniques, Vincent Trémolet de Villers n’a cessé de déplorer que l’Europe ne parle que d’environnement, plutôt que d’insécurité et d’immigration, il attaquait tous azimuts le Pacte vert, les DPE, l’objectif de zéro artificilisation nette...
On pourrait aussi prendre l’exemple de Bruno Retailleau, président des Républicains, qui a tout fait, au gouvernement comme au Sénat, pour détricoter les mesures écologiques conséquentes et qui vantait le 22 juin devant ses troupes une « écologie de droite, du bon sens, qui ne punira pas, qui ne dénoncera pas, qui n’interdira pas. Mais qui aura des résultats », il en profitait pour taper sur la gauche « anti clim’ » : « Il s’agit d’un discours arriéré. Ça suffit, l’écologie décroissante ! »
La palme revient sûrement au Rassemblement national. Le parti d’extrême droite profite de la crise pour promouvoir son « grand plan de climatisation du pays », instrumentalisant pour ce faire les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Thomas Ménagé, porte-parole du RN à l’Assemblée nationale, a affirmé dimanche sur France Inter que les recherches du Giec « en tant que données scientifiques, en tant que consensus scientifique » sont « incontestables ». En 2023, lors d’une précédente canicule, il soutenait pourtant que le même Giec avait « parfois tendance à exagérer ». Marine Le Pen, elle, affirmait à la même époque au Journal du dimanche qu’il avait « toujours été alarmiste ».