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Social

Se baigner en ville, un enjeu de justice sociale

Un nageur dans le bassin de la Villette lors d'un événement à Paris, le 29 mars 2025.

La Seine va être ouverte au plongeon, nouveau signe d’un retour en force de la baignade urbaine. Un enjeu de « justice environnementale » pour nombre de ses partisans. À condition qu’elle soit soutenue par les pouvoirs publics.

À vos marques, prêts, plongez ! À partir du samedi 5 juillet, il sera de nouveau possible de piquer une tête à Paris, après cent ans d’interdiction. Alors que la capitale sort d’un premier épisode caniculaire, ce retour de la baignade dans la Seine est salué comme une avancée écologique… mais aussi sociale. « L’accès à l’eau est un enjeu majeur de santé publique et de justice sociale », soulignent ses partisans dans une tribune.

Ces nageurs franciliens rappellent ainsi que la trempette urbaine n’a rien « d’une lubie de bobos ». Il s’agit d’offrir une « solution de rafraîchissement accessible à tous et toutes », précise Sèverine Delbosq, conseillère municipale à l’Île-Saint-Denis et signataire de l’appel, en particulier pour « le million d’enfants qui ne partent pas en vacances l’été en Île-de-France ».

Metz, Limoges, Lille...

À l’instar de Paris, des collectifs se mobilisent partout en France afin d’obtenir le retour de la baignade dans leur ville, au nom de la justice environnementale. À Limoges, les eaux tranquilles de la Vienne pourraient accueillir les habitants, « alors que les piscines sont en nombre insuffisant et avec des horaires contraints », indique Julien Dellier, chercheur à l’université de la ville et amateur de plongeons. La France compte en moyenne 1 piscine pour 17 000 habitants, les quartiers populaires étant les moins bien desservis.

Même constat à Metz, où Sibylle van der Walt se souvient des ruées vers les piscines à l’été 2019, « quand des jeunes qui crevaient de chaud ont forcé le passage pour entrer ». « On pourrait avoir sur chaque commune de la Moselle un site de baignade, car la rivière est de bonne qualité, souligne celle qui a cofondé l’association Metz Ville d’eau. Mais les maires ne bougent pas, ça leur semble trop compliqué. »

Lire aussi : Rendre la Seine baignable : un projet pas si écolo

Peur de l’accident et des poursuites pénales, manque de volonté, de moyens… Nombre de municipalités rechignent en effet à mouiller le maillot. Certaines interdisent carrément la baignade, d’autres optent pour l’inertie — par exemple en refusant d’aménager les berges.

Pourtant, rappelait le magistrat Christian Belhache dans un entretien pour Metz Ville d’eau, le principe d’« accès gratuit à l’eau douce s’impose dans le domaine public fluvial ». Et si des restrictions sont possibles, en cas de danger sanitaire pas exemple, « les édiles municipaux préfèrent [souvent] interdire les activités de baignade, suivant des prétextes parfois infondés, voire fallacieux », regrettait l’expert. Contactées, les villes de Limoges et de Metz n’avaient pas répondu à Reporterre avant la publication de cet article.

Face à l’indifférence des pouvoirs publics, des groupes citoyens organisent un peu partout des plongeons collectifs, souvent sans demander l’autorisation. « En se baignant, on montre que c’est possible, faisable, souligne Isabelle, une nageuse de Lille. On fait nos propres analyses, avec des kits de prélèvement, on impose des bouées, des lunettes… On reste très vigilants. »

Pour Antoine, du collectif Baignade critique à Besançon, « l’idée n’est pas de dire “baignons-nous tous maintenant”, mais de créer peu à peu une culture de la baignade. Savoir à quoi s’attendre quand on se met à l’eau dans une rivière, comment nager dans le courant, gérer ses limites ».

Une activité encore élitiste

Paradoxalement, ces défenseurs de la nage fluviale sont bien souvent des personnes blanches et issues de la classe moyenne. Rien d’étonnant, selon Sèverine Delbosq : « Tant qu’il n’y a pas de politique publique ambitieuse, notamment sur le savoir-nager, la baignade en eau vive restera malheureusement une “lubie de bobos”. »

Et pour cause : d’après une étude de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (Injep) de 2021, seuls « 61 % des enfants d’ouvriers non qualifiés sont de bons nageurs contre 86 % des enfants de cadres ». En Seine-Saint-Denis, la moitié des élèves qui sortent de sixième sont non-nageurs.

« On se bat pour que l’aval, notamment la Seine-Saint-Denis, ne soit pas oublié »

« Il y a un énorme travail à faire, poursuit la conseillère municipale. Une des cités de notre commune donne sur une plage de la Seine, mais la plupart de ces habitants n’y vont pas. » Elle travaille ainsi, avec d’autres élus du département, à l’ouverture de sites de baignade en 2027. « Beaucoup d’efforts ont été faits pour la baignade dans Paris. Nous, on se bat pour que l’aval, et notamment la Seine-Saint-Denis, ne soit pas oublié », assure-t-elle.

Outre l’apprentissage essentiel de la natation, elle pointe d’autres freins. « Il faut créer des sites accessibles, avec des berges en pente douce, sécuriser le lieu même de la baignade », liste-t-elle. Un avis partagé par la chercheuse Gabrielle Bouleau, qui a suivi de près le plan baignade parisien. « On a beaucoup entendu parler des enjeux sanitaires [la contamination de l’eau par des bactéries pathogènes], mais il y a aussi de nombreux enjeux sociaux. En particulier, anticiper l’engouement que va créer l’ouverture de la baignade, en termes de sécurité, de conflits d’usage [par exemple avec les péniches] et de gestion des déchets. »

D’où un coût important — environ 1,4 milliard d’euros — pour l’ouverture de la baignade en Seine. Rédhibitoire pour d’autres collectivités ? « Paris n’est pas la France, et dans la plupart des cas, la création de sites de baignade est très abordable », défend Sibylle van der Walt, à Metz. Elle en veut pour preuve la Suisse, l’Allemagne et les Pays-Bas, où la baignade urbaine est une pratique développée et populaire.

Certains collectifs mettent également en garde contre la création de (trop rares) bassins fluviaux, qui pourrait limiter l’accessibilité à tous et toutes. « On risque de créer des baignades restreintes, pour un public limité », selon Caroline Wypychowski, qui a étudié la question dans le cadre d’un mémoire d’architecture. Elle plaide plutôt pour « un apprentissage partagé du fleuve, afin d’aller vers une baignade plus large, voire totalement libre ».

Malgré les obstacles, les villes ont tout à gagner à faciliter les bains urbains, selon ses promoteurs. « En se reconnectant à la rivière, on se sent davantage concerné par la préservation de ce milieu naturel, souligne Julien Dellier. Pour une fois, on a une action positive pour les humains et vertueuse pour les écosystèmes. » À Limoges comme dans d’autres villes, le retour de la baignade figurera ainsi en bonne place des demandes citoyennes pour les municipales de mars 2026.

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