Démocratie participative, communalisme... Comment relancer la participation citoyenne ?
Lancement du collectif Cause commune, le 18 mai 2025, à Montpellier. - © David Richard / Reporterre
Lancement du collectif Cause commune, le 18 mai 2025, à Montpellier. - © David Richard / Reporterre
Durée de lecture : 7 minutes
Tandis que fleurissent les appels à la participation pour les élections municipales, comment renouveler « vraiment » la démocratie locale ? Pour éclairer ces débats, Reporterre a choisi un podcast et trois ouvrages.
Dans le ciel bleu de l’émancipation politique, la commune reste parée d’une aura. Qu’elles soient village ou métropole, les 37 469 communes de France restent perçues comme l’échelon le plus favorable pour instaurer une transition écologique et démocratique. Pour les élections municipales de mars prochain, on recense 600 listes participatives en France, contre 384 en octobre 2020, selon la société coopérative Fréquence commune.
Mais qu’entend-on par démocratie locale ? Du communalisme à la simple participation, en passant par l’intelligence collective, les pratiques mises en œuvre localement n’ont bien souvent rien à voir entre elles… et ne permettent pas toujours de revigorer la vie de la cité.
Pour le penseur étasunien Murray Bookchin (1921-2006), fondateur de l’écologie sociale, c’est en développant une écologie des relations (coopération et curiosité pour l’altérité, contre compétition, exploitation et chosification) que la commune pourrait devenir le lieu à partir duquel transformer radicalement l’organisation hiérarchique et esclavagiste des sociétés capitalistes. Ce qu’il appellera le « communalisme ».
« L’État n’aurait plus qu’un rôle administratif »
Sa conception politique « n’exclut pas du tout une Constitution, explique le sociologue Pierre Sauvêtre dans une émission du Cours de l’histoire, sur France Culture. Mais elle implique que le système politique soit entièrement repensé sur la base de la souveraineté des communes […] Les citoyens y voteraient par eux-mêmes les lois et, ensuite, les communes se fédéreraient. Par conséquent l’État, si tant est que l’on peut parler encore d’État, n’aurait plus qu’un rôle administratif, et non plus gouvernemental… »
De la trajectoire de Bookchin à l’imaginaire de la Commune, des raisons de son « échec » en 1871 à son retour en grâce après la chute du mur de Berlin, cette passionnante émission éclaire comment l’autonomisation des communes pourrait favoriser un renversement complet des relations de pouvoir actuelles, au profit des humains et de la nature. Une belle illustration des liens intrinsèques entre écologie sociale et démocratie locale.
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De la Commune au communalisme, histoire d’un projet politique, France Culture, Le Cours de l’histoire, 17 avril 2025, 1 heure. |
Sans avoir l’ambition du mouvement municipaliste, nombre de citoyens s’organisent pour irriguer la démocratie locale, à coup d’intelligence collective. « Coopération » : c’est peut-être le mot qui permet le mieux de comprendre la démarche du Mouvement de la frugalité heureuse et créative, un rassemblement d’architectes, d’urbanistes, de paysagers, d’ingénieurs, etc., très investis dans la transition écologique et sociale depuis 2018, date de parution du Manifeste.
À l’occasion des élections municipales, il diffuse gratuitement en ligne le Journal des possibles pour présenter 32 réhabilitations de bâtiments publics réalisées en concertation avec les élus, les habitants et les entreprises alentour, notamment grâce à une cartographie des ressources locales, matérielles et humaines. Histoire d’inspirer les candidats à la fonction de maire.
Concentrés d’intelligence collective, ces fermes, châteaux, maisons moyenâgeuses, cabanes de jardins collectifs, écoles restaurées favorisent un habitat confortable été comme hiver grâce à des matériaux renouvelables géosourcés (terres, pierres…) et biosourcés (bois feuillus et résineux, lièges, bambous, paille…), tout en alimentant un essor de l’économie locale et un rapport plus convivial à l’habitat.
Ainsi, la résidence HLM participative de La Réole (Alpes-Maritimes) a rendu accessible sa grande terrasse aux gens du quartier pour créer un lieu collectif de rencontres, de fête.
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Le Journal des possibles, réalisé par le Mouvement de la frugalité heureuse et créative, accessible gratuitement en ligne, novembre 2025 |
Aujourd’hui, la « participation » est devenue une offre publique courante, avec ses routines : réunions publiques, budgets participatifs ou conseils citoyens. Une majorité de communes affichent désormais sur leur site une page « participation », pour inviter les citoyens à donner leur avis sur l’aménagement d’un futur jardin ou participer à un conseil de quartier qui favorisera « le mieux-vivre ensemble ».
Démocratie participative et dépolitisation
Parallèlement, les initiatives se multiplient pour encourager le débat « participatif ». À l’occasion des élections municipales, le Collectif Transition citoyenne notamment a lancé mairie-me.org, une plateforme où il propose à chacun et chacune de « partager ses priorités » sur la mobilité, le soutien aux associations, l’alimentation, etc., ou de rejoindre « un collectif apartisan dans sa commune pour (…) faire pression sur les futures élues ». Quels que soient les effets bénéfiques qu’on lui souhaite de produire, ce type de « participation » peut-il encore apporter un changement de fond ?
Non, répondent sans détour Manon Loisel et Nicolas Rio, ex-consultants en coopérations territoriales, dans Pour en finir avec la démocratie participative, un livre qui fait le constat d’une dépolitisation préoccupante de la participation.
A contrario de ses enjeux initiaux — « consulter les citoyens et transformer avec [eux] les colères en solutions », comme l’avait formulé Emmanuel Macron dans sa Lettre aux Français en clôture du Grand débat national (2019) —, elle accompagnerait désormais « la centralisation du pouvoir et renforcerait la défiance entre les citoyens et leurs institutions : ce qui devait être un moyen, pour faire en sorte que chaque voix compte, devient une fin en soi, pour prouver qu’on a donné la parole aux citoyens. »
Idéal d’autogestion
Souvenons-nous du Grand débat, dont on n’a jamais tiré les conclusions, et de la Convention citoyenne pour le climat, dont seule une dizaine de propositions sur 149 ont été reprises intégralement.
Finalement, c’est toujours l’institution qui « pose le cadre, fixe les règles du jeu, voire définit l’ordre du jour », détaillent ces deux passionnés de « l’agir collectif ». On comprend mieux pourquoi lorsqu’ils rappellent que la conception actuelle de la participation est un détournement des premières expériences participatives apparues en France dans les années 1960-1970. Des militants associatifs mus par un idéal d’autogestion en faisaient alors usage, sans attendre de l’État ni deniers ni permission, pour s’opposer au projet modernisateur du régime gaulliste. Ils seront notamment à l’origine des régies de quartier, qui tenteront par des occupations et des concertations de préserver des cadres de vie menacés.
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Pour en finir avec la démocratie participative, de Manon Loisel et Nicolas Rio, éditions Textuel, 2024, 188 pages, 18,90 euros. |
Une autre commune est possible, soutiennent les six auteurs et autrices de ce livre collectif paru en début d’année, sous la direction du responsable de la chaire Territoires de l’économie sociale et solidaire de Sciences Po Bordeaux, Timothée Duverger. Mais à la condition de changer la culture politique dominante.
« Pas besoin d’attendre un grand soir législatif », préviennent Guillaume Gourgues et Alice Mazeaud, maîtres de conférences en sciences politiques et chercheurs, dans un des textes du recueil. Engageons plutôt des réformes institutionnelles pour déconstruire « la “figure du maire” et la domination sans partage des majorités politiques, afin de sortir l’organisation des conseils municipaux de leur présidentialisme autoritaire calqué sur la Ve République ».
Le tout pour favoriser la voie d’une « coopération » citoyenne, un peu sur le modèle des Territoires zéro chômeur de longue durée, où élus et personnes privées d’emploi collaborent pour créer des activités utiles au territoire de vie. Et pourquoi pas des dispositifs participatifs obligeant, a minima, à tenir compte des besoins citoyens énoncés pendant le processus de consultation, voire permettant une autogestion populaire de certains problèmes ou communs ? Là encore, il faudrait y mettre davantage de moyens : en France, seulement 11 % du PIB seraient attribués aux dépenses locales, contre 18 % pour la moyenne européenne.
On lit avec intérêt ce petit recueil malgré ses aspects un peu techniques. Il aborde des sujets aussi inhabituels que la contribution des élues corses à l’enrichissement de la vie locale au XXe siècle ou l’effervescence citoyenne dans les campagnes. Il laisse aussi au cœur l’envie de se remobiliser pour faire advenir, enfin, une vraie démocratie locale.
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Une autre commune est possible sous la direction de Timothée Duverger, éditions Le Bord de l’eau, 60 pages, 8 euros, janvier 2026. |