Ces agriculteurs qui payent pour les mégabassines, mais n’en profiteront pas
Les agriculteurs sont loin d'être unanimement favorables aux retenues d'eau. - © Mathieu Génon / Reporterre
Les agriculteurs sont loin d'être unanimement favorables aux retenues d'eau. - © Mathieu Génon / Reporterre
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Les agriculteurs sont loin d’être unanimes quant aux bienfaits des mégabassines. Ceux qui adhérent à la Coop de l’eau, dans les Deux-Sèvres, se plaignent de coûts élevés sans l’assurance de pouvoir irriguer.
Aiffres (Deux-Sèvres), reportage
En guise de comité d’accueil, des gendarmes et quelques militants du collectif Bassines non merci ! — armés de mégaphones, banderoles et affiches. Ils étaient réunis, le 20 mars, à l’occasion de l’assemblée générale de la Coop de l’eau des Deux-Sèvres, le gestionnaire privé des projets de mégabassines du 79. Une centaine d’agriculteurs, adhérents à l’organisme, ont afflué dans un silence grave. La presse n’était pas conviée à cette « réunion privée », à Aiffres, au sud de Niort. Ce n’était pas la présence des écologistes qui creusait leur mine, mais les mauvaises nouvelles qui les attendaient à l’intérieur.
C’est un secret de Polichinelle entre Poitiers et La Rochelle : la Coop de l’eau va mal. Et ce qui menace les projets d’énormes retenues d’eau, ce ne sont pas les recours administratifs des associations de protection de l’environnement, mais le malaise des agriculteurs. Certains ne tirent de leur adhésion aucun bénéfice, d’autres doivent régler des factures ultrasalées à cause du coût exorbitant de l’eau. Le manque de visibilité sur l’avenir décourage tout le monde, motive refus de paiement à la Coop, protestations et menaces de départ, selon les témoignages recueillis par Reporterre. Un contraste saisissant avec le discours public qui présente la profession comme unanimement favorable à ces retenues d’eau.
Fut un temps, elle l’était presque. La Coop s’est formée en 2013 à la demande de l’État de voir les agriculteurs s’organiser collectivement pour gérer la ressource en eau. À l’époque, « mon père y [voyait] l’occasion de mettre fin aux abus des gros qui [irriguaient] les après-midis d’été en plein arrêté sécheresse », raconte Paul [1], fils d’irrigant qui compte reprendre l’exploitation familiale dans les Deux-Sèvres. De son côté, Stéphane Clisson, membre de la Confédération paysanne, a participé à l’assemblée générale constituante avec intérêt. « L’outil Coop de l’eau a un sens, insiste-t-il, c’est le projet qu’il porte qui questionne. »
« Tout se concentre sur les bassines »
Cet éleveur laitier nourrit ses vaches en herbage à plus de 60 kilomètres au nord de la première bassine, à côté de Bressuire. Aucune chance d’être un jour raccordé. Le voilà pourtant adhérent de fait à la Coop de l’eau. « Je me demande si j’ai encore ma place : adhérer, c’est presque de l’argent perdu pour moi, résume-t-il, désabusé. J’ai pointé aux gens de la Coop de l’eau les travaux possibles sur le bassin du Thouet [pour améliorer l’irrigation] où je me trouve, mais rien n’a été fait chez nous en dix ans, tout se concentre sur les bassines. »
Depuis 2013, tous les irrigants du département et des coins de Charente-Maritime et Vienne où s’implantent des bassines doivent adhérer dès qu’ils prélèvent plus de 1 000 mètres cubes d’eau, qu’ils soient reliés à une bassine ou non. Sur les 197 exploitations agricoles adhérentes à la Coop de l’eau, plus de la moitié n’ont pas accès aux bassines, selon les chiffres de l’organisme. Et ce n’est pas qu’une question de distance.
2 années sans eau sur 10
Rémi Laurendeau cultive depuis 2018 au cœur de ce paradoxe : debout sur son puits, ce maraîcher quadragénaire, qui dépasse le mètre quatre-vingt-dix sans casquette, pourrait presque apercevoir les talus de la bassine de Sainte-Soline. Quand il a adhéré pour régulariser ses 2000 et quelques mètres cubes à l’hectare, il a reçu plusieurs visites surprises de la Coop de l’eau. « Une personne m’a dit “Il va y avoir une bassine à Saint-Sauvent (Vienne), la canalisation passe à 100 mètres d’une de tes parcelles, pourquoi tu demandes pas à être raccordé ?” Mais quand j’ai dit de combien j’avais besoin, il m’a répondu que c’était trop peu, pas rentable, rien n’a été fait ! »
Privé de l’accès aux bassines durant l’été, il se trouve en bonus exposé à des privations d’eau occasionnelles, conséquence de leur remplissage. « Le rapport du BRGM [Bureau de recherches géologiques et minières] sur les mégabassines parle de 2 années sur 10 sans eau dans le milieu, rappelle le maraîcher. Si je peux pas arroser en été, je perds toutes mes serres, un tiers de mon chiffre d’affaires annuel. Ils vont faire quoi : me rembourser ? » Lors de la dernière assemblée générale, le conseil d’administration a proposé l’idée d’un fonds de compensation. Selon quelles modalités ? Avec quel financement ? Aucun détail n’a été donné depuis, ni aux adhérents, ni à Reporterre.
Et même s’ils ne bénéficient pas de l’eau des bassines, ces adhérents « malgré eux » doivent contribuer aux frais via une adhésion annuelle indexée sur l’eau utilisée par d’autres. Pour certains, c’est un frein à l’installation : lancé dans un projet de maraîchage bio aux portes de Niort, un couple de jeunes agriculteurs s’est ainsi vu réclamer 1 500 euros avant même d’avoir ouvert les gicleurs. « Vous croyez qu’on a combien de trésorerie en réserve pour s’installer ? »
« Je ne veux plus payer pour les gros irrigants »
Sous ses serres à quelques minutes de tracteur de la future bassine d’Amuré (Deux-Sèvres), Olivier Drouineau a décidé d’arrêter les frais. « Je ne veux plus payer pour les gros irrigants qui font du maïs, fulmine-t-il, les bottes fouettées par les fanes de fenouil. Ils veulent vraiment tuer les petits ! » Depuis trois ans, le maraîcher refuse de payer les acomptes exigés par la Coop de l’eau. Une résistance passive pour quelques centaines d’euros qui lui a valu trois lettres d’huissier et, depuis peu, un courrier de la préfecture : son autorisation de prélèvement a été réduite de 30 % à titre de sanction.
Et ces frais ne cessent d’augmenter. D’après les témoignages que nous avons recueillis, le prix du mètre cube d’eau hors secteur bassine — c’est-à-dire l’eau prélevée dans les ruisseaux ou les nappes, et payée à l’Agence de l’eau — ont augmenté de 7 à 11 centimes entre 2019 et 2024. Pour les exploitations raccordées à celle de Mauzé, la seule en activité, il atteint aujourd’hui 34 centimes, près de cinq fois le prix de l’eau avant le projet.
Un prix intenable même pour les céréaliers. Surtout pour eux, en fait : à raison de prélèvements de plusieurs dizaines de milliers de mètres cubes, certains se trouvent dans l’incapacité de payer des relances à cinq chiffres. Loin de les rapprocher, ces difficultés sont plutôt la source de mésentente entre agriculteurs, car l’argent va finir par manquer : à l’entrée de l’assemblée générale, une affichette « Mousseau mauvais payeur » a été accrochée par une main anonyme. D’après le Plan annuel de répartition du Marais poitevin 2024, consulté par Reporterre, Denis Mousseau, président de la FNSEA Nouvelle Aquitaine et exploitant raccordé à la future bassine d’Épannes, compte en effet parmi les gérants des dix-neuf exploitations n’ayant pas réglé leur dû.
« Ils installent des caméras infrarouges sur la bassine »
Le conseil d’administration avance toujours les mêmes causes à l’inflation : augmentation du prix des matériaux, du taux des emprunts… et la sécurisation, surtout, qui représenterait une hausse de 10 à 20 % du coût initial. « Ils installent des caméras infrarouges sur la bassine de Mauzé, s’amuse Olivier Drouineau. On se croirait en situation de guerre ! »
Dans le huis clos de l’assemblée générale, les adhérents ont pointé la menace que cette fuite en avant fait peser sur leur activité, comme certains l’ont rapporté à la sortie. « Je suis passé de 400 à 500 euros de frais à l’hectare, je fais comment ? », aurait tonné un céréalier, « Je ne sais pas comment adapter mes pratiques », aurait poursuivi un jeune éleveur, « Impossible d’organiser la reprise de mon exploitation », se serait désespéré un agriculteur à la veille de la retraite… Une hantise revenait en boucle : « Jusqu’où le prix de l’eau va-t-il augmenter ? »
Sur ce point précis, les responsables de la Coop de l’eau n’ont pas répondu, que ce soit à ses adhérents ou à Reporterre. Un silence qui pousse de plus en plus d’adhérents vers la sortie — soit en cessant d’irriguer, soit en passant sous la barre des 1 000 mètres cubes. « Les mecs qui sont ici, je comprends leur inquiétude, soupire Stéphane Clisson. À ce prix, même le maïs n’est plus rentable. » Des départs augmenteraient encore davantage les difficultés de la Coop de l’eau : les frais engagés pour les bassines étant déjà dépensés, chaque part payée en moins augmente le prix de celles des autres.
Le 25 mars 2023, la manifestation de Sainte-Soline marquait un tournant dans la lutte écologiste. Un an plus tard, Reporterre consacre une série d’articles aux mégabassines et à leur contestation.
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