Reportage — La balade du naturaliste
À la découverte du Marais poitevin, victime de l’agriculture intensive
Julien Le Guet arpente depuis quarante ans les canaux du Marais poitevin, qu'il a vu se transformer. - © Mathieu Génon / Reporterre
Julien Le Guet arpente depuis quarante ans les canaux du Marais poitevin, qu'il a vu se transformer. - © Mathieu Génon / Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
Le Marais poitevin est l’une des premières victimes de l’agriculture intensive dans la région. Découverte de ce milieu unique et fragile avec Julien Le Guet, porte-voix de la lutte contre les mégabassines.
Ce reportage s’inscrit dans notre série La balade du naturaliste : une randonnée à la découverte d’une espèce ou d’un milieu exceptionnel, en compagnie d’une ou d’un passionné.
Marais poitevin (Deux-Sèvres), reportage
Sur la racine émergée d’un solide frêne, le minuscule étron verdâtre dégage un fumet délicat de poisson. À côté, cinq doigts en éventail se sont imprimés dans le limon humide. « Voir la loutre, c’est ma quête du Graal », sourit Julien Le Guet. Depuis des années qu’il arpente le marais, pagaie à la main, le militant contre les mégabassines a développé « une relation spéciale » avec ce mammifère discret et malin.
« Quand les grenouilles et les poissons ont commencé à disparaître, beaucoup ont accusé la loutre, elle est devenue un bouc émissaire, raconte le batelier. Mais elle n’y est pour rien, c’est la culture intensive du maïs qui a tout fait dérailler ici ! »
La loutre, « symbole de résistance »
En quarante ans à naviguer dans les conches boisées de la Venise verte, l’homme aux bouclettes brunes n’a jamais croisé le mustélidé. Mais il aime détecter les multiples signes de sa présence, telle une chasse au trésor sans cesse renouvelée. Car envers et contre tout, la loutre continue de creuser ses catiches dans les berges tourbeuses. « Dans ce marais qui périclite, elle se maintient, glisse l’écologiste. C’est un symbole de résistance ».
Pas étonnant que l’animal soit érigé comme l’un des porte-étendard de la lutte contre les retenues d’eau. Pas surprenant non plus que Julien Le Guet soit devenu l’un des porte-parole de cette bataille, avec le collectif Bassines non merci.
Entamé il y a plus de vingt ans, cet âpre combat tire sa source dans les terres fertiles du marécage sévrien. « Ma lutte pour l’eau est intimement liée au marais, poursuit l’activiste. Ce lieu me ressource, il me fait du bien. » En été, quand les canaux sont baignés d’une douce lumière verte, en hiver, dès que les prairies se retrouvent inondées et que « les frontières des propriétés privées disparaissent », ou à l’aube du printemps, comme cette après-midi, lorsque les oiseaux vocalisent à qui-mieux-mieux dans les cimes des peupliers bourgeonnants.
« Le signe d’une cohabitation possible entre humains et nature »
Solidement campé à l’arrière de la barque, Julien Le Guet manie d’un coup de poignet assuré sa pigouille [1], poussant son esquif sur l’eau tranquille. Le long des rives, son regard caresse les frênes têtards au tronc épais et aux branchages effilés. « C’est la définition de ce que devrait être le développement durable », indique notre guide. Implantés au XIXe siècle, ces arbres résistant à l’eau tiennent les berges avec leurs racines profondes, et leurs branches régulièrement coupées chauffent les maisons poitevines. À l’image du marais, creusé et aménagé par les humains dès le Moyen Âge, ces bois « sont le signe d’une cohabitation possible entre humains et nature ».
Une symbiose dans laquelle grenouilles, anguilles et hérons ont côtoyé les paysans qui cultivaient la mogette — un haricot blanc — et élevaient les vaches maraîchines. « C’est ce lien entre humains et non-humains qui me touche ici », observe le quadragénaire, avant d’ajouter, une lueur malicieuse dans ses yeux châtains : « Le Marais poitevin pourrait être le terreau d’une révolution, celle de la réconciliation entre humains et nature. »
L’histoire d’amour des Le Guet avec ce bocage marécageux a commencé au début des années 1980… dans une boutique de souvenirs. « Nous étions à la mer, sur la côte vendéenne, raconte le papa, Christian Le Guet. Je suis tombé sur une carte postale du marais et ça m’a immédiatement plu. » Le coup de foudre fut contagieux.
« Le plaisir de vivre l’épuisette à la main, au milieu des libellules »
Originaire de la petite ville picarde de Méru, toute la famille s’éprit des rigoles arborées du bassin niortais. Le marais devint l’éden estival. Instituteurs et communistes, les parents embarquaient régulièrement des jeunes de leur cité oisienne, laissant toute cette smala musarder dans le marigot. « C’était le plaisir de vivre l’épuisette à la main, au milieu des libellules, se souvient Julien Le Guet. Au sortir de la fac, je ne voyais pas ma vie ailleurs qu’ici. »
De retour sur les bords de la Sèvre afin d’installer son nid, il connut ses premières révoltes pour sauver les martins-pêcheurs et revint à sa passion initiale : « Partager le marais ». Devenu batelier au sein d’un embarcadère associatif, il emmenait, comme ses parents avant lui, des dizaines de gamins explorer les conches en quête de la rosalie des Alpes, ce délicat capricorne aux teintes bleutées. « C’est là qu’a commencé ma lutte ».
Car au gré de ses balades, il constata peu à peu « l’écroulement du vivant ». D’abord les grenouilles, ensuite les libellules. Puis, surtout, la lentille d’eau, qui tapissait chaque été les canaux d’un vert éclatant. « En trois ans, autour de 2010, on a perdu 100 000 hectares », estime-t-il. Avec d’autres, il chercha l’origine de ce désastre. « Le marais est une cuvette, il est le réceptacle de tout ce qui se passe autour », analyse-t-il.
« C’est un territoire en sursis »
Aux alentours, la culture du maïs s’était imposée au tournant des années 2000, avec son cortège de pesticides et sa soif inextinguible. « Les herbicides comme le glyphosate ont des effets délétères sur les milieux aquatiques, et l’irrigation assèche de larges zones du marais l’été », dit le naturaliste. Mais plutôt que de questionner cette agriculture intensive, les autorités se sont mises à promouvoir une « solution miracle » : des retenues de substitution, qu’on remplirait l’hiver quand l’eau est abondante, pour arroser l’été sans avoir à pomper l’eau de la Venise poitevine, comme c’était le cas auparavant. Quand bien même les scientifiques estiment que ces retenues sont une « mal adaptation » au changement climatique.
Vingt ans après les premières préconisations en faveur des mégabassines, l’avenir du marais s’est assombri. « C’est un territoire en sursis, se désole Julien Le Guet. Entre la montée des eaux, le dessèchement, la perte de qualité… »
Baignade interdite
Autrefois adepte des plongeons, le militant interdit désormais à ses trois filles de se baigner. Il y a quelques années, il s’est retrouvé avec des pertes d’équilibre après s’être immergé dans un canal. « J’avais pourtant bien vu qu’il y avait comme une fine pellicule à la surface, sans doute due au ruissellement d’un produit pesticide », se souvient-il.
Comme un « être vivant en mauvaise santé », le marais semble attraper le moindre virus. Les frênes subissent les assauts mortifères de la chalarose, provoquée par un champignon qui flétrit les arbres, les cyanobactéries se sont répandues, tandis que l’écrevisse de Louisiane a envahi les cours d’eau. Pourtant, Julien Le Guet ne perd ni espoir, ni combativité.
Au détour d’un canal, il désigne une silhouette blanche, les pattes dans la gadoue : depuis dix ans, la cigogne est revenue nicher dans les peupliers blancs du Poitou. « Ça vaut le coup de se battre, quand on voit la capacité de résilience du milieu ». Tandis que l’embarcation glisse sur l’eau sombre, l’écologiste décrypte le concerto ornithologique. La minuscule bouscarle de Cetti, au chant tonitruant. Le pouillot véloce, qui semble compter la monnaie à chaque piaillement. La grive musicienne, au répertoire varié.
« Le spectacle gratuit de la nature me remplit de bonheur, murmure Julien Le Guet. C’est la béquille dont j’ai besoin quand la lutte devient trop dure. » Une béquille dont il doit désormais apprendre à se passer. Car la répression (espionnage, perquisition, poursuites judiciaires...) l’a arraché à son marais. Pour préserver ses proches, il a dû quitter son travail — il cogérait jusqu’il y a peu l’écocamping de la Frênaie (Charente-Maritime) —, s’éloigner de ses filles et déménager à une heure de là. « Mais j’ai aussi trouvé beaucoup de joie dans la lutte ». Surtout, il revient dès que possible manier la pigouille et guetter la loutre.
Le 25 mars 2023, la manifestation de Sainte-Soline marquait un tournant dans la lutte écologiste. Un an plus tard, Reporterre consacre une série d’articles aux mégabassines et à leur contestation.
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