Admirer les oiseaux avec ses oreilles : une balade naturaliste pour malvoyants
Une accompagnatrice a imprimé des modèles en 3D, afin de permettre aux personnes malvoyantes d'appréhender la forme, la taille et la texture des oiseaux. - © Benoît Collet / Reporterre
Une accompagnatrice a imprimé des modèles en 3D, afin de permettre aux personnes malvoyantes d'appréhender la forme, la taille et la texture des oiseaux. - © Benoît Collet / Reporterre
Durée de lecture : 4 minutes
La LPO Île-de-France organise des balades naturalistes pour personnes malvoyantes. Nous en avons profité pour admirer la vie des oiseaux avec nos oreilles, lors d’une sortie où le vivant se laisse découvrir à qui sait écouter.
Ce reportage s’inscrit dans notre série La balade du naturaliste : une randonnée à la découverte d’une espèce ou d’un milieu exceptionnel, en compagnie d’une ou d’un passionné.
Paris, reportage
Tandis que les étudiants sortent de la Cité universitaire d’un air pressé, traînant derrière eux des valises, un petit groupe lève le nez en silence, en scrutant une façade en brique. Au-dessus d’une lanterne accrochée au mur, Vincent Le Calvez décrit à ces personnes malvoyantes un petit trou de la grosseur d’un poing. « À l’intérieur, il y a trois petits étourneaux. Vous les entendez ? » Une fois l’oreille accoutumée au bruit des conversations et des valises à roulettes, on finit par distinguer un léger piaillement. « Ils ont faim », dit le guide.
Après une première sortie ornithologique au cimetière du Père-Lachaise en mars, la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) d’Île-de-France organisait fin juin une deuxième balade naturaliste pour personnes malvoyantes dans le grand parc de la Cité universitaire. Pendant deux heures, la quinzaine de participants a parcouru les 34 hectares de ce lieu méconnu du sud de la capitale, qui compte 235 différentes espèces d’arbres et 52 espèces d’oiseaux, soit 25 % de celles connues dans Paris.
Alors que le petit groupe déambule, Vincent Le Calvez demande de stopper tout mouvement. Une pie nous survole. « L’étourneau adulte qui fait le guet vient de pousser un cri d’alarme, car la pie cherche à manger ses petits ! » Salarié de l’Institut national supérieur pour l’éducation inclusive, le quadragénaire est aussi bénévole au sein de la LPO et ornithologue passionné.
Une application pour reconnaître les chants
À force de tendre l’oreille, le groupe distingue petit à petit la vie foisonnante des oiseaux, quasi indiscernable pour les yeux. Depuis le feuillage d’un arbre, les bruits d’ailes de deux pigeons ramiers laissent penser qu’il y a bagarre et parade nuptiale pour une femelle. « Il est en Dolby stéréo, celui-là », s’amuse le guide.
Après être passé sous la canopée d’une allée d’arbres fruitiers, le groupe s’arrête à nouveau. « Vous l’avez ? » Difficile de percevoir le moindre piaillement derrière le bruit des balles de tennis venu des courts voisins. « Un pinson ! » s’exclame Karine. « Mais quelle oreille ! » s’émerveille le groupe.
« Quand j’y voyais, je regardais le ciel et j’écoutais les oiseaux, explique-t-elle, en passant sous un tilleul qui embaume l’air à plusieurs mètres à la ronde. J’ai grandi à la campagne, c’est là que j’ai appris. Alors, quand j’ai entendu parler de ces balades, j’ai foncé. »
« J’ai encore un stock d’images dans la tête, mais ces dessins m’aident à me remémorer la forme »
Au gré des points d’écoute, Vincent Le Calvez passe les chants d’oiseaux sur l’application Merlin, téléchargeable gratuitement sur téléphone. Une participante les enregistre sur son bloc-notes auditif en mentionnant à voix basse l’espèce d’oiseau pour l’identifier ensuite. Elle est venue accompagnée de son mari, lui aussi malvoyant.
Après le long « siiiiiiih » très aigu du grimpereau, mêlé au chant puissant et mélodieux du pinson, le groupe s’arrête pour une pause. L’accompagnatrice Aurélie Carpentier sort de son sac des dessins en relief représentant quelques espèces communes d’Île-de-France. Sur le dessin, chaque partie de l’oiseau est striée d’une manière différente. Une légende détaille ensuite quelle partie correspond au plumage, aux pattes, au bec…
Joël, un quinquagénaire qui a perdu la vue quand il avait 32 ans, lit les légendes en braille. « J’ai encore un stock d’images dans la tête, mais ces dessins m’aident à me remémorer la forme, à mettre une étiquette sur un son », explique-t-il. Pour l’occasion, Aurélie Carpentier a aussi imprimé en 3D deux oiseaux qui passent de main en main et permettent d’appréhender la taille, la texture des plumes et des pattes.
Portée par l’enthousiasme et le succès de ces balades naturalistes pour personnes malvoyantes, la LPO ambitionne de sortir un guide en braille des vingt espèces les plus communes d’Île-de-France. L’association organise aussi des sorties en langue des signes.
Pour Vincent Le Calvez, en plus d’être une nécessité éthique, l’inclusivité des sciences naturelles constitue une nouvelle façon d’appréhender le vivant : « La langue des signes est tellement riche pour décrire la nature. L’imitation avec les mains de l’envol avant la descente en piquet sur une proie, c’est autre chose qu’une description textuelle. C’est tellement plus théâtral ! »