Sainte-Soline, un an après : « On est encore là, et plus déterminés que jamais »
Dans les Deux-Sèvres, le 23 mars 2024. - © Nicolas Celnik / Reporterre
Dans les Deux-Sèvres, le 23 mars 2024. - © Nicolas Celnik / Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
Un an après le choc de Sainte-Soline, une marche a eu lieu le 23 mars dans les Deux-Sèvres. Les antibassines ont rendu hommage aux blessés et salué la force du collectif qui leur permet de faire face à leurs traumatismes.
Melle (Deux-Sèvres), reportage
Le temps panse les plaies, paraît-il. Celles du corps, sans doute. Qu’en est-il de celles qui grèvent les esprits et divisent les territoires ? Ce 23 mars 2024, presque un an après la manifestation de Sainte-Soline, théâtre d’une violence sans précédent dans les manifestations écologistes récentes, un retour sur les lieux s’imposait pour comprendre comment chacun avait vécu l’année écoulée.
Autour de Melle (Deux-Sèvres), la tranquillité d’une matinée qui s’éveille au printemps contraste avec les images qui restent gravées dans la tête de beaucoup. Dans le haut de la ville, qui avait l’an dernier servi de « base arrière », des Mellois font tranquillement leurs courses. Un peu en contrebas, un groupe d’environ 300 personnes se forme, répondant à l’appel du collectif Bassines Non Merci, pour ériger un cairn commémoratif, sous les encouragements de la chorale des Mellitantes et d’un soleil bienvenu.
Catherine a la cinquantaine et une écharpe colorée qui l’enveloppe. Elle tient dans ses mains, doucement serrée, une poignée de fleurs et quelques rameaux, qu’elle dépose avec soin entre deux pierres du cairn. Il y a un an, cette Melloise faisait partie des 20 000 personnes qui ont marché sur Sainte-Soline, avec sa fille. « On a morflé, commence-t-elle, avec un sourire nerveux. Et je suis encore traumatisée, bien sûr. J’ai eu un arrêt de travail, pour syndrome de stress post-traumatique. »
Et d’égrener, pêle-mêle, des chiffres qui sont répétés comme des pièces d’un puzzle auquel on essaierait de donner du sens : les 3 200 gendarmes, les 5 000 grenades tirées en deux heures, les 200 blessés dont plusieurs n’ont pu recevoir de soins parce que les secours étaient bloqués par les forces de l’ordre, les neuf hélicoptères et le détachement de vingt quads de la gendarmerie mobile. « Encore maintenant, quand j’entends des hélicoptères, je suis en panique, poursuit Catherine. Cet été, on faisait une rando, il y a eu des quads qui sont passés dans la forêt : c’était l’horreur ».
Ramsès [*] avance dans sa vingtaine, et il a déjà le regard dur. Il est soulagé de parler : « Chaque fois que je repense à Sainte-Soline, j’ai envie de chialer. Mais je n’y arrive pas. Ça fait un an que j’ai ce truc en moi que je n’arrive pas à sortir. » Quand il en parle, des flashs lui reviennent : « Un type qu’on transporte avec une jambe qui n’est pas pliée dans le bon sens, un autre qui a la gueule en sang, un autre emporté par des médics, inconscient… Peut-être que c’était Serge », suppose-t-il, faisant référence à l’un des deux manifestants plongés dans le coma suite à une blessure reçue lors de la manifestation. « C’est une amie qui s’est rendu compte que ça n’allait pas ; moi-même, je refusais de me l’avouer ».
« L’envie que ceux qui nous ont fait ça soient attrapés »
Palox [*] aussi a eu besoin d’une oreille à qui se confier. Il se souvient du chemin de retour en voiture, où pas un des cinq passagers ne parvenait à décrocher un mot. Puis le soir chez lui, les images en boucle sur les réseaux sociaux, les larmes. Il s’est tourné vers le pôle de soutien psychologique mis en place par les organisations : « J’ai commencé à écrire quelques lignes, puis d’un coup, ça s’est transformé en trois pages ». Pour étancher quoi ? « Au début, de la colère. Ou même plus, de la haine. L’envie que ceux qui nous ont fait ça soient attrapés. »
Aujourd’hui, il fait partie des soixante-dix blessés ou témoins qui ont saisi la Défenseure des droits le 5 décembre, déposant un dossier de plus de 150 pages, et ses sentiments ont changé : « Le fait de prendre conscience qu’on était tous ensemble m’a permis de faire évoluer mes émotions. Je me suis rendu compte du nombre de jeunes qui étaient venus, poursuit le septuagénaire, militant écolo de longue date. Dans la fumée des lacrymos, au milieu des explosions, il n’y a plus de générations : un coup j’allais devant et des jeunes me soutenaient, un coup c’étaient eux et moi qui les encourageais. » Aujourd’hui, il préfère employer de nouveaux mots, même à destination des gendarmes : « Joie, joyeux, amour : on a basculé vers autre chose », veut-il croire.
Vers midi, le regroupement s’élance dans un long convoi de voitures qui sillonne la campagne, passe devant le champ de Philippe Béguin, l’agriculteur qui avait prêté son terrain pour accueillir le camp de la première manifestation de Sainte-Soline, en octobre 2022, et qui l’a depuis transformé en sanctuaire pour que viennent s’y reproduire les outardes canepetière, une espèce « quasi menacée » mise en danger par la construction de la bassine.
Hélène, une Niortaise qui a passé la soixantaine, a été « sidérée et dépressive, plus l’envie de rien faire et de voir quiconque » dans les mois qui ont suivi la manifestation. C’est un autre convoi, le Convoi de l’eau, organisé cet été par Bassines Non Merci, les Soulèvements de la Terre et la Confédération paysanne, qui l’a « remise sur pieds. Ça m’a rajeunie, remise en joie, redonné de l’espoir, comme le fait de nous retrouver aujourd’hui ici, un an après, sourit-elle. De voir ça, j’ai le cœur qui bat très fort en ce moment. Ces jeunes militants ont apporté à la lutte une dimension essentielle : celle du soin. C’est paradoxal que ce soient ceux qu’on traite d’écoterroristes qui soient ceux qui prennent le plus soin les uns des autres ».
Avant-dernière étape de la journée : une halte devant la gendarmerie de Sauzé-Vaussais, où est stocké un « trésor de guerre », annoncent les organisateurs : les biens saisis lors des 24 000 contrôles et fouilles opérées sur le territoire dans la semaine qui a précédé la mobilisation.
Une vieille scie devenue « machette crantée »
Mathieu est venu réclamer « un outil de travail, une vieille scie de menuiserie, que les gendarmes ont enregistrée comme “machette crantée” ». Mélisse, 10 ans, aimerait bien reprendre les boîtes de jouets qui devaient servir à La Bambinerie, l’espace de garderie prévu à Melle : « Les gendarmes ont fouillé la voiture et ouvert toutes les boîtes de jeux, une par une », se souvient-elle. Animal [*] repartira avec deux paires de lunettes de piscine et ce qui a alors été qualifié de « lame » : un porte-clef avec un minuscule couteau pliable rouillé.
Julien Le Guet, porte-parole de Bassines Non Merci et figure de la lutte, ressort de la gendarmerie avec un sourire et arbore fièrement son trophée : un casque de chantier bleu fatigué. À l’époque, Gérald Darmanin avait notamment communiqué sur les boules de pétanque saisies lors des contrôles : « On a depuis découvert qu’il y avait, le 25 mars 2023, un véritable tournoi de pétanque dans le coin ! s’amuse Le Guet. Espérons que les vieux boulistes vont venir récupérer leurs biens. » Puis, reprenant le slogan de la journée — « On est toujours là, ils ont les boules »—, le groupe s’attèle à sa dernière action : un tournoi de pétanque bon enfant et un peu foutraque.
Les militants en profitent pour dérouler le programme des prochains mois : une plainte collective sera déposée contre Gérald Darmanin pour avoir « menti sous serment », dont les contributions seront recueillies du 31 mars au 1ᵉʳ mai ; une nouvelle manifestation viendra s’opposer à l’A69 ; une mobilisation d’ampleur est prévue dans le Puy-de-Dôme contre deux « gigabassines », avant un village pour l’eau « international » convoqué en juillet dans le Poitou, puis un autre convoi, qui partira cette fois de la Venise Verte du marais Poitevin, pour rejoindre la lagune de Venise, menacée par de futurs projets de bassines, en passant par d’autres lieux de mobilisation emblématiques comme la LGV Lyon-Turin.
Une convergence entre des mouvements aux différents coins de la France, qui corrobore le sentiment que partage Julien, tout sourire de voir le monde réuni : « Ils ont voulu frapper fort pour nous anéantir. Mais ça n’a pas marché. On est encore là, et plus déterminés que jamais. La seule différence, c’est qu’on sait maintenant à qui on a affaire. »
Notre reportage en images :
Le 25 mars 2023, la manifestation de Sainte-Soline marquait un tournant dans la lutte écologiste. Un an plus tard, Reporterre consacre une série d’articles aux mégabassines et à leur contestation.
- Serge, tombé dans le coma à Sainte-Soline : « La police a reçu carte blanche »
- 53 % des Français désapprouvent la violence des forces de l’ordre à Sainte-Soline
- Les cinq leçons à tirer de Sainte-Soline
- Un an après Sainte-Soline, les blessés racontent leurs séquelles
- Loutres, cigognes... Julien Le Guet nous embarque dans son Marais poitevin
- « Sainte-Soline, autopsie d’un carnage » : le film en accès libre
- Ces agriculteurs qui payent pour les mégabassines, mais n’en profiteront pas
- Mégabassines : l’État opaque sur les chiffres