Les cinq leçons à tirer de Sainte-Soline
Le 25 mars 2023, à Sainte-Soline (Deux-Sèvres), lors de la manifestation durement réprimée contre les mégabassines. - © Pascal Lachenaud / AFP
Le 25 mars 2023, à Sainte-Soline (Deux-Sèvres), lors de la manifestation durement réprimée contre les mégabassines. - © Pascal Lachenaud / AFP
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La manifestation à Sainte-Soline contre les mégabassines, il y a un an, a été un tournant. Elle incarne un changement d’échelle dans les luttes et a contribué à souder le camp écologiste. Quelles leçons politiques en tirer ?
La manifestation de Sainte-Soline (Deux-Sèvres) restera, sans aucun doute, gravée dans l’histoire du mouvement écologiste comme un moment charnière, qui marquera toute une génération de militants et de militantes. L’ampleur de la mobilisation et la répression qu’elle a entraînée a conduit le mouvement écologiste à entrer dans une nouvelle phase. Quelques années seulement après les pacifiques marches pour le climat et la Convention citoyenne, les écologistes, via Les Soulèvements de la Terre et ses 150 organisations partenaires, assumaient une confrontation directe avec l’État et imposaient la question de l’accaparement de l’eau dans le débat public. Quelles leçons politiques tirer aujourd’hui de cet événement ? En quoi a-t-il contribué à nous faire changer d’époque ?
La voix de Julien Le Guet, au bout du téléphone, est encore émue à la simple évocation de la manifestation. « On sentait déjà en amont que ça allait être un jour historique, se souvient le porte-parole du collectif Bassines non merci. Des camarades venaient de toute l’Europe, parfois de très loin, il y avait une effervescence. La veille, des tracteurs de la Confédération paysanne avaient déjoué le dispositif policier et un camp de base s’était monté au nez de la préfecture, à deux pas de la zone interdite. Jamais nous n’avions été aussi nombreux et nombreuses ». 20 000 personnes s’apprêtaient alors à défier le gouvernement dans les champs.
1re leçon : « L’État est prêt à nous faire la guerre »
La suite du week-end fut bien plus traumatisante. « Nous n’avions pas anticipé le degré de violence à laquelle nous allions être confrontés, reconnaît Julien Le Guet. Je n’aurais pas imaginé que l’État puisse aller aussi loin, qu’il soit capable de tuer pour protéger un cratère vide. Dont acte. On sait maintenant à qui on a affaire ».
C’est peut-être d’ailleurs le premier enseignement de Sainte-Soline. Si dans le mouvement social, certains, comme les Gilets jaunes ou les habitants des quartiers populaires, savaient déjà comment l’État pouvait brutaliser les corps, Sainte-Soline l’a révélé au plus grand nombre et aux écologistes.
« L’État est prêt à nous faire la guerre », affirme Julien Le Guet. La manifestation a agi comme « une prise de conscience », « un moment de clarification », souligne, de son côté, Hélène Stevens, maîtresse de conférences à l’université de Poitiers et co-autrice du livre — qui vient de sortir — Avoir 20 ans à Sainte-Soline (éd. La dispute). Ici, dans le Marais poitevin, l’État montrait son vrai visage et sa nature guerrière.
« Les écologistes sont désormais en première ligne face à la fascisation du pouvoir »
3 200 gendarmes, 20 quads, 9 hélicoptères, 4 canons à eau, 4 blindés qui tiraient des grenades, des drones, des pelotons héliportables… Le dispositif était hors norme, de l’aveu même de la Direction générale de la gendarmerie nationale. Le coût de l’opération était évalué à 5 millions d’euros. Un chiffre inédit.
« Aux 5 000 grenades tirées en deux heures à Sainte-Soline, il faut mettre en regard les 11 000 grenades tirées en une semaine sur la zad de Notre-Dame-des-Landes en 2018, souligne un membre des Soulèvements de la Terre. Malgré le souvenir de la mort de Rémi Fraisse [victime d’une explosion de grenade lancée par un gendarme, sur le barrage de Sivens, dans le Tarn en 2014] nous n’étions pas prêtes et prêts à faire face à une telle volonté de tuer. Un cap a été passé. »
Au total, les Soulèvements de la Terre ont recensé plus de 200 blessés. Deux militants, Serge et Mickaël, se sont retrouvés entre la vie et la mort, et placés dans le coma. La plupart des blessés avaient été touchés par des grenades GM2L, classées « arme de guerre » dans le Code de la sécurité intérieure.
« Les écologistes sont désormais en première ligne face à la fascisation du pouvoir, estime l’historien Christophe Bonneuil, joint par Reporterre. Depuis Sainte-Soline, ils ont l’infime privilège d’être désignés par le gouvernement comme des ennemis de l’intérieur et traités comme tel. »
2e leçon : « Le pouvoir ment de manière éhontée »
L’heure est à la criminalisation. Sainte-Soline a, là aussi, marqué un tournant historique.« Les écologistes sont jugés coupables de tous les maux, peste l’eurodéputé écologiste Benoît Biteau. Le gouvernement préfère agiter des boucs émissaires plutôt que de mener un travail introspectif pour comprendre le mal-être agricole et la résistance citoyenne sur l’eau ou la destruction des terres. »
La manifestation a lâché les vannes de l’infamie, ouvert une séquence politique où les écologistes n’ont cessé d’être insultés et traités d’écoterroristes. Calomnies qui, aujourd’hui, n’ont toujours pas cessé. Au contraire.
« Le journalisme de préfecture s’est déchaîné comme jamais »
Juste après Sainte-Soline, une narration policière a tenté de s’imposer pour décrédibiliser les manifestants. Les images des forces de police tournaient en boucle sur les écrans et les éditorialistes péroraient sur les « ultras surarmés ». Pendant plusieurs jours, sur les chaînes d’information continue, « le journalisme de préfecture » est réapparu dans le paysage, constate l’observatoire des médias Acrimed, parlant même de « rapt policier de l’information ».
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« Alors que nous étions encore sidérés par la violence de l’événement, nous avons assisté à une tentative grossière de réécrire l’histoire, raconte Chloé Gerbier, de l’association Terres de luttes. Le pouvoir ment de manière éhontée. Une bataille a dû être menée pour rétablir les faits. » La Ligue des droits de l’Homme a montré dans son rapport comment les gendarmes avaient fait l’usage de la force « sur l’ensemble des personnes présentes, sans distinction ».
Des enregistrements ont révélé les entraves aux secours orchestrées par les forces de l’ordre. Des amies et amis de Serge ont aussi dénoncé les articles infamants qui salissaient son nom, alors même qu’il était encore plongé dans le coma. Soixante-dix manifestants ont ensuite saisi le défenseur des droits.
3e leçon : la question du soin est devenue primordiale
Devant l’ampleur de la répression, la question du soin est revenue sur le devant de la scène. La brutalité du moment et les traumatismes suscités ont révélé l’importance de « la base arrière ». Une manifestation n’est pas seulement une marche ou une action, c’est un moment de vie collective et d’apprentissage, un temps suspendu où s’expérimentent d’autres façons de s’organiser, de vivre et d’agir ensemble.
Ce qu’a aussi montré Sainte-Soline, c’est qu’il n’y a pas de mobilisation de masse sans logistique ni travail d’intendance, pas de manifestation sans soin au sens large : des cantines pour nourrir des dizaines de milliers de personnes, un camp, des toilettes sèches, des chapiteaux pour les accueillir, un centre médical, une équipe juridique, des cellules de soutien psy, une garderie pour les enfants, des pôles antivalidistes, des équipes contre les violences sexistes…
« Tout cela va dans le même sens », soutient Julien Le Guet. « Il s’agit, dans l’adversité, d’être créatif, de prendre en compte l’autogestion des manifestations, de soigner les âmes et les esprits, de nourrir les corps. C’est une réaction organique dans le contexte répressif », dit-il.
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Les affrontements du 25 mars 2023 ont d’ailleurs éclipsé ce qu’il se passait à quelques kilomètres de là, à Melle. Pendant deux jours, le village s’est transformé en zone de débats et de concerts, de rencontres pour des milliers de personnes. Une manière de prouver que ce territoire n’est pas un désert.
« Lutter pour la défense de milieux de vie, c’est prendre soin des relations qui les constituent », plaident les philosophes Sophie Gosselin et David gé Bartoli. Il s’agit de défendre le vivant et de prendre soin de nous-mêmes dans un même élan, écrivent-ils dans On ne dissout pas un Soulèvement (éd. Seuil, 2023).
Après Sainte-Soline, la constitution de base arrière est devenue un réflexe dans de nombreuses mobilisations, sur l’A69 ou ailleurs. Pour le sociologue Étienne Douat, « on assiste à un changement de culture militante, à l’avènement d’une culture du care et du soin ». L’objectif ? Moins subir, mieux se protéger et s’accompagner pour ne plus se laisser brutaliser.
4e leçon : la bataille rangée n’est pas favorable aux manifestants
C’est une autre leçon à tirer, celle-ci plutôt d’ordre tactique et stratégique. Plusieurs textes ont montré, ici, là ou là, comment les cortèges, du fait d’un manque de coordination, d’une difficulté à s’organiser à plusieurs dizaines de milliers de personnes, étaient tombés dans « un piège ». Malgré le fait que les manifestants sont restés soudés face aux gaz et aux grenades, ils n’ont pas réussi à franchir le fortin défendu par les forces de l’ordre. L’asymétrie du rapport de force était trop grande face à des gendarmes surarmés. La frontalité militaire et le terrain à découvert, au milieu des champs, étaient largement défavorables aux militants.
« Sur le plan de la force brute, il me semble que les manifestants seront toujours perdants, reconnaît Léna Lazare, membre des Soulèvements de la Terre. Avec un tel dispositif policier, le gouvernement a malheureusement créé les conditions d’un affrontement qui s’enlise sans qu’on puisse, dans le feu de l’action, le contrer. »
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Au sein des Soulèvements, des réflexions émergent pour éviter de reproduire une telle journée. L’idée ? Ne pas répéter deux fois les mêmes actions, être imprévisible et indiscernable, éviter les points de fixation, multiplier les gestes furtifs, rester en mouvement. « Une forme de confrontation peut être utile, pour dépasser des lignes de police et pouvoir mener une action par exemple, mais nous cherchons toujours à éviter au maximum le dispositif », explique Léna Lazare.
« On ne va pas se résoudre à des manifestations inoffensives »
« La répression à Sainte-Soline a été pour nous un drame, reconnaît un membre des Soulèvements. Mais il n’y a pas lieu pour autant d’arrêter les envahissements de chantiers, les actions impactantes ou les désarmements. Ils se sont d’ailleurs poursuivis après Sainte-Soline. Ils sont indispensables car le gouvernement construit toujours des mégabassines et que les recours juridiques, même s’ils sont régulièrement victorieux, sont trop lents. On ne va pas se résoudre à des manifestations inoffensives, mais on va faire en sorte de se protéger collectivement des dispositifs policiers, et de ne pas les laisser meurtrir les manifestants. »
5e leçon : rester unis face à l’adversité
C’est ce qui a sans aucun doute contribué à retourner la situation, et permis aux Soulèvements de la Terre de remporter la victoire face au projet de dissolution du mouvement voulu par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin. L’alliance composite entre des dizaines d’associations, de syndicats, de paysans, d’écologistes et d’intellectuels a joué un rôle majeur dans la montée en puissance du collectif, et sa résistance face à l’offensive du gouvernement.
« Si l’on compare à d’autres événements historiques comme la manifestation de Creys-Malville en 1977 [de violents affrontements avec les forces de l’ordre avaient conduit à la mort de Vital Michalon et les organisations s’étaient déchirées], il n’y a pas eu de désolidarisation à Sainte-Soline », remarque le sociologue Étienne Douat. Les organisations, les associations et les élus politiques présents ont fait bloc ensemble. Dès le lendemain, lors d’une conférence de presse donnée à Melle, les organisateurs étaient soudés et dénonçaient collectivement la répression d’État.
« Il y a une réelle intelligence au sein de ce mouvement, assure l’eurodéputé Benoît Biteau. L’objectif est de ne pas laisser de prise au discours du gouvernement qui chercherait à séparer le bon grain de l’ivraie, le bon manifestant du mauvais. On ne se laissera pas diviser ».
Cette culture de la composition est une clé du succès du mouvement, rapportait déjà Reporterre il y a quelques mois. Dans une brochure interne, Les Soulèvements rappelaient « leur désir de faire avec des groupes, avec des mondes, qui ont des pratiques d’actions, des imaginaires, des cultures politiques différentes. […] Il s’agit de penser leur renforcement mutuel, leur entrée en synergie. »
Le 25 mars 2023, la manifestation de Sainte-Soline marquait un tournant dans la lutte écologiste. Un an plus tard, Reporterre consacre une série d’articles aux mégabassines et à leur contestation.
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