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Philippe Descola : « Darmanin fait de la vieille politique au service du vieux monde »

Pour l'anthropologue Philippe Descola (ici, en 2020) « le gouvernement est fébrile, on peut gagner ».

Le « terrorisme intellectuel » employé par Gérald Darmanin sert à « faire diversion », selon l’anthropologue Philippe Descola, et à rendre illégitimes Les Soulèvements de la Terre. Mais « on ne peut pas dissoudre des idées ».

Philippe Descola est membre du Collège de France et titulaire de la chaire d’Anthropologie de la nature. Il est aussi coprésident de l’Association pour la défense des terres, appui financier des Soulèvements de la Terre.


Reporterre — Dans un entretien au Journal du dimanche, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin parle du « terrorisme intellectuel » qui soutiendrait Les Soulèvements de la Terre, mouvement qu’il souhaite dissoudre. Votre nom apparaît aussi dans une note des renseignements que Reporterre a rendue publique le 31 mars. Vous sentez-vous personnellement visé ?

Philippe Descola — Oui, mais cela m’amuse plutôt. J’ai 73 ans et une longue vie de recherche derrière moi. Je ne m’imaginais pas, un jour, être un gibier pour les renseignements généraux et qu’on puisse ainsi me considérer comme une source de dangers. En tant qu’anthropologue, je me retrouve dans une situation paradoxale : je suis désormais un enquêteur enquêté. C’est me faire trop d’honneur ! (rires)


Qu’est-ce que signifie, concrètement, le « terrorisme intellectuel » ?

Absolument rien. Le ministre de l’Intérieur manie le vocabulaire de la langue française avec la délicatesse d’un hippopotame ! Cette expression est absurde. Le terrorisme exprime la volonté d’imposer un point de vue ou un régime politique par la terreur. Or, je ne vois pas très bien quels seraient nos instruments, à nous, intellectuels et chercheurs, pour faire régner la violence.

Gérald Darmanin cherche à disqualifier les façons dont nous pouvons appuyer et soutenir la démarche des Soulèvements de la Terre. Les ficelles qu’il utilise sont grossières. Il veut faire diversion et éclipser la colère légitime qui s’exprime contre les grands projets d’aménagement polluants et destructeurs.

« Gérald Darmanin fait de la vieille politique au service du vieux monde »

Le ministre de l’Intérieur cherche donc des coupables ?

Selon Gérald Darmanin, il y aurait, derrière cette agitation qui touche la jeunesse, le mouvement climat et la lutte contre l’accaparement des biens communs, une sorte de grand comité secret qui donnerait des directives et dirigerait le mouvement populaire. C’est un fantasme policier, une vision paranoïaque. Gérald Darmanin fait de la vieille politique au service du vieux monde. Il vit dans une réalité qui est complètement révolue.

En réponse à la mobilisation du 25 mars à Sainte-Soline contre les mégabassines, le ministre de l’Intérieur a annoncé vouloir dissoudre Les Soulèvements la Terre, l’un des organisateurs de la manifestation. © Charlie Delboy / Reporterre

Il imagine les protestations populaires à la manière de la police du tsar au début du XXe siècle face aux bolcheviks. Il pense qu’il existerait, derrière les mobilisations, un agenda caché, une vaste machinerie politique poussée par « l’ultragauche ». Alors que les gens qui se mobilisent, aujourd’hui, sont d’abord mus par un sentiment d’urgence vitale, une prise de conscience profonde des limites planétaires et de la dévastation écologique.


La situation actuelle ouvre-t-elle la voie à une nouvelle chasse aux sorcières ? Cela signe-t-il le retour du maccarthysme ?

Les autorités ont toujours construit des ennemis intérieurs. Avant, elles parlaient de la « main de l’étranger » pour désigner les agents qui voulaient déstabiliser le régime. Le pouvoir cherchait les personnes qui, dans la clandestinité, animaient le mouvement. C’est le même scénario qui est répété aujourd’hui. Mais les autorités ne peuvent plus accuser les militants d’être à la solde de l’Union soviétique, alors elles imaginent l’existence d’un réseau invisible d’intellectuels qui viseraient à transformer la société française en agissant dans l’ombre et en armant les esprits.

« Les chercheurs ne sont pas des manipulateurs de foule »

Cela paraît insensé...

Oui, d’autant que cela laisse entendre que les gens ne seraient pas capables de penser par eux-mêmes et qu’il faudrait qu’ils suivent, aveuglément, des idées qui leur auraient été servies et susurrées par d’autres. C’est méconnaître le mouvement écologique, son intelligence et son horizontalité. C’est également ignorer le monde intellectuel. Les chercheurs ne sont pas des manipulateurs de foule. Ils mènent d’abord un travail scientifique, minutieux et rigoureux qui ensuite, progressivement, irrigue le débat public. Les idées circulent et conduisent à se mobiliser, mais cela n’a rien à voir avec de l’endoctrinement. Ce n’est pas prescriptif. Les intellectuels fournissent simplement des clés pour mieux comprendre le monde.


Si le gouvernement est si virulent, n’est-ce pas aussi parce que les pensées de l’écologie gênent le pouvoir ?

Tout à fait. On a longtemps cru que les pensées écologiques étaient gentillettes, qu’elles se préoccupaient simplement de la construction de pistes cyclables ou du tri des déchets. Mais en réalité, elles vont beaucoup plus loin. Elles sont porteuses d’une transformation profonde de nos modes de vie et de gouvernance. Le fait qu’elles soient férocement combattues et que le mouvement écologique subisse la répression de l’appareil de l’État le prouve. La dévastation écologique est un véritable moteur pour la rébellion.

Julien Le Guet, porte-parole du collectif Bassines non merci, a interdiction de paraître à Mauzé-sur-le-Mignon et Sainte-Soline (Deux-Sèvres) jusqu’au 8 septembre 2023. Ici, le 25 mars lors de la mobilisation contre les mégabassines. © Charlie Delboy / Reporterre

En quoi ces pensées sont-elles si subversives ?

Elles pointent le rôle du capitalisme industriel dans l’état actuel de notre planète. Elles critiquent l’ontologie naturaliste — ce tournant anthropologique majeur en Occident — qui a fait que les êtres humains se sont séparés du reste du vivant. Aujourd’hui, cette goinfrerie effrénée vis-à-vis des ressources limitées de la Terre n’est plus concevable et une grande partie de la jeunesse s’en rend compte. Il faut inventer d’autres formes de coexistence avec la Terre et les non-humains. Tout un régime politique et économique parait dès lors condamné et les partisans de l’ancien monde tentent vainement de s’opposer à cet ébranlement massif.

« On ne peut pas dissoudre des idées »

Peuvent-ils stopper cette dynamique ?

Non, on ne peut pas dissoudre des idées. C’est une profonde lame de fond qui touche notre société. S’y opposer est un combat d’arrière-garde. Il est illusoire de croire que l’on peut stopper un mouvement comme Les Soulèvements de la Terre. Il est trop diffus, trop collectif, trop multiple et insaisissable. Il relie autour de lui des associations, des naturalistes, des syndicats.

Permettez-moi même un parallèle. C’est comme en 1789, au moment de la révolution française. On ne pouvait pas dissoudre le Tiers État. C’était un mouvement de protestation trop vaste qui gagnait les villes et les campagnes et qui répondait à une situation intolérable. Aujourd’hui, il se joue quelque chose d’aussi profond, des milliers de personnes bifurquent et désertent. C’est faire beaucoup d’honneur à des intellectuels que leur imputer la responsabilité de ces mouvements, qui naissent de la lucidité de milliers de personnes ouvrant les yeux sur le monde qui les entoure.


Comment en êtes-vous venu, personnellement, à soutenir ces mouvements ?

J’ai découvert progressivement ces mouvements en Europe, alors que je les connaissais déjà en Amazonie et en Amérique latine. En tant qu’anthropologue, j’observais les luttes des peuples autochtones contre la spoliation de leur terre. C’était impossible d’ignorer ces questions et je me sentais responsable de les aider dans leur combat. J’ai découvert ensuite en Europe des situations analogues. J’ai fait plusieurs visites à la zad de Notre-Dame-des-Landes et il m’a semblé qu’il était de mon devoir de les accompagner là aussi, d’user de la respectabilité publique que j’ai pu acquérir pour défléchir sur moi certaines menaces des pouvoirs publics contre celles et ceux qui s’élèvent face à la dévastation du monde.

Aujourd’hui, le gouvernement est fébrile. On peut gagner. Ils savent qu’ils ne pourront pas résoudre les problèmes liés à la sécheresse et au réchauffement climatique uniquement par des grenades lacrymogènes et des tirs de LBD.

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