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ReportageÉnergie

Panneaux solaires sur une centrale à charbon : en Allemagne, des activistes ciblent le retour du gaz

A., un Belge de 40 ans, voit dans Ende Gelände une opportunité pour de « nouvelles générations de rentrer dans le mouvement ».

1 500 militants ont participé à des blocages ou des occupations dans la Ruhr, en marge d’un camp climat. Un regain de mobilisation en Allemagne, où les organisations écologistes ont fait de la sortie du gaz leur nouvelle ligne de front.

Hamm (Allemagne), reportage

« Ma première expérience de désobéissance civile, c’était contre le parti d’extrême droite AfD à Giessen. Ma seconde action, c’est ici, à Hamm, pour lutter avec Ende Gelände [mouvement écologiste de désobéissance civile allemand] et les autres contre le retour du gaz », raconte Charlotte, étudiante en médecine de 22 ans, qui se rafraichit à l’ombre d’une tente du « Klimacamp » de Hamm.

Celui-ci a installé ses quartiers du 24 mai au 2 juin, sur le site d’une ancienne mine de charbon dans les faubourgs de cette ville moyenne de Westphalie, tout juste connue pour être un nœud ferroviaire stratégique. Le mot d’ordre de la semaine est « un avenir plutôt que du gaz », dans un contexte de regain de mobilisation des associations écologistes, notamment contre la politique de pro-gaz prônée par la ministre conservatrice de l’Économie, Katherina Reiche.

Au «  Klimacamp  » de Hamm, une carte expose l’ampleur du renouveau gazier : ce sont des dizaines d’infrastructures, prévues ou déjà en construction, qui cribleront le territoire allemand. © Regard Brut

Le choix de ce lieu un peu éloigné des grands centres urbains, pour la première grande protestation climatique de l’année, par un collectif de grandes organisations environnementales fait sens. Hamm est située en bordure nord de la région de la Ruhr, une ancienne région minière toujours industrielle et truffée de centrales thermiques à gaz et à charbon. C’est aussi là que l’électricien allemand RWE doit bientôt construire trois des vingt à trente nouvelles centrales à gaz prévues par Berlin pour « assurer le backup » des réseaux électriques allemands.

Trop lentement développés et modernisés, ces derniers sont inadaptés à absorber les pics et les creux d’une production d’énergie renouvelable qui couvre déjà 58 % de la production électrique allemande mais reste soumise aux aléas climatiques.

Une dépendance aux énergies fossiles

Plutôt que d’appuyer sur l’accélérateur et de développer ces réseaux, goulets d’étranglement n° 1 de la transition énergétique allemande, la coalition du chancelier conservateur Friedrich Merz et sa très libérale ministre des Affaires économiques et de l’Énergie, Katherina Reiche, ancienne patronne de l’industrie du gaz, préfèrent miser sur un dispositif de sécurité basé sur… le gaz. Et ainsi cimenter une dépendance aux énergies fossiles. Ceci alors que les réalités écologiques, géostratégiques et financières prêchent l’accélération du passage au tout renouvelable.

C’est le vendredi 29 mai aux aurores qu’Ende Gelände, collectif bien connu pour son blocage deux ans durant de l’extension de la mine de lignite de Garzweiler II (RWE), a lancé les opérations. Près de 1 500 militants sont partis en bus ou en train sur plusieurs sites révélés au dernier moment. « Nous sommes allés occuper la centrale à charbon de Scholven près de Gelsenkirchen pour y installer symboliquement des panneaux solaires », raconte Charlotte.

Acheminés en bus à quelques dizaines de mètres du site, les activistes du mouvement écologiste de désobéissance civile Ende Gelände entrent dans l’enceinte de la centrale à charbon de Scholven pour installer des panneaux solaires. © Regard Brut

L’opération s’est achevée tard dans la journée par une garde à vue et un contrôle d’identité interminable. « Nous avons renoncé à pénétrer dans le bâtiment de la centrale pour des raisons de sécurité et parce que, bloquer une centrale électrique classifiée comme infrastructure stratégique, c’est aussi beaucoup plus cher devant les tribunaux », précise la jeune femme.

Outre Scholven, plusieurs autres sites industriels ont été ciblés, comme l’aciérie Friedrich Wilhelms-Hütte, qui produit de l’acier pour canons et blindages, ou encore les usines d’Europipe, important constructeur de tubes de pipeline, et celle du constructeur franco-allemand de blindés KNDS à Mülheim an der Ruhr. « Nous n’avions pas anticipé que les actions seraient aussi dispersées. Il a fallu improviser », reconnaît un policier lourdement harnaché, rencontré en bordure du Klimacamp.

Un militant, qui refuse de lâcher un panneau solaire, est encerclé par la police. © Regard Brut

Un net regain de la contestation 

À la centrale de Voerde, la présence policière a tout de même pu bloquer le groupe qui devait occuper la centrale à charbon qui sera bientôt remplacée par une centrale à gaz. Par ailleurs, la manifestation lancée vers le centre-ville de Hamm a été bloquée brutalement juste avant l’arrivée devant la gare.

« La police a massivement restreint notre liberté d’opinion et de rassemblement », a estimé Tomke Jansen, porte-parole d’Ende Gelände. La manifestation de la coalition pour le climat est « parfaitement légitime » : « À différents endroits, nous avons montré que l’expansion du gaz coïncide avec la catastrophe climatique, les guerres et les crises sociales. Il en résulte actuellement un mouvement climatique qui gagne nettement en ampleur et en diversité. »

Le samedi 30 mai, une manifestation déambule paisiblement. Elle s’est achevée par la réalisation d’une éolienne humaine, dont les dimensions établissent un record mondial selon Greenpeace. © Regard Brut

Un net regain de la contestation : c’est aussi le constat des grandes organisations environnementales Friday for Future, Greenpeace, Campact et Bund (Les Amis de la Terre), qui avaient appelé, en marge du camp et des actions d’Ende Gelände, à une grande manifestation, samedi 30 mai, contre la politique de retour au gaz de la ministre conservatrice de l’Économie, Katherina Reiche.

« On nous a dit qu’on ne pouvait pas se passer des centrales nucléaires. Nous avons la sortie du nucléaire. On nous a dit qu’on ne pouvait pas se passer des centrales à charbon. Nous avons la sortie du charbon. Aujourd’hui, notre nouvel objectif, c’est la sortie du gaz ! » a clamé Verena Graichen, secrétaire générale du Bund, devant quelques milliers de manifestants, fixant clairement la feuille de route d’un mouvement climatique qui semble avoir repris du poil de la bête.

Une fois cet appel lancé et l’arrivée très encadrée par la police des jeunes bataillons d’Ende Gelände, le cortège, accompagné par les tracteurs d’un groupe d’agriculteurs, s’est ensuite acheminé vers un champ situé entre une mine de charbon désaffectée et les tours visibles au loin de la centrale à gaz de Gersteinwerk. Là, un record du monde symbolique a été établi : celui de la plus grande éolienne humaine du monde.

Meilleure interconnexion des luttes

En parallèle de ces actions, le camp climatique a joué son rôle essentiel de lieu d’échanges, d’apprentissage et de rencontres. Des activistes venus de Namibie, de Colombie et d’Ouganda étaient présents. L’iconique Greta Thunberg a aussi fait le déplacement.

« J’admire la capacité à mobiliser d’Ende Gelände et des mouvements allemands. Nous sommes ici 2 000 ou 3 000 participants, explique l’organisateur turco-franco-étasunien Eren Ileri, qui travaille sur le climat, le militarisme et le capitalisme de surveillance. Ils mettent en œuvre des tactiques variées d’actions, mais aussi de création d’espaces de convergence comme ce camp où des personnes des mouvements de défense des migrants, antimilitariste, anti-extractiviste ou des mouvements pour le climat peuvent se retrouver, échanger et mieux comprendre comment leurs luttes se croisent. »

« Nous ne devons jamais partir du principe que notre combat est une évidence acceptée par tous »

Parmi les multiples ateliers proposés sur les problèmes du gaz dans le monde et les techniques militantes, on retiendra l’exposé de Mika Schachenmayr, porte-parole de Friday for Future Berlin, et de Clara Winkler, juriste pour Deutsche Umwelthilfe, une ONG qui s’est maintes fois attaquée à l’État fédéral ou aux constructeurs automobiles.

« Cela fait maintenant deux ou trois ans que nous avons placé l’industrie gazière au premier rang de nos cibles. Nous bloquons les forages partout où nous pouvons, comme actuellement près de l’île de Borkum, en mer du Nord, mais aussi à Reichling, en Bavière », raconte Mika Schachenmayr.

Lors de la conférence de presse, les activistes Juan Pablo Gutiérrez (micro en main, de Colombie) et Ina-Maria Shikongo (2e en partant de la droite, de Namibie) ont rappelé que le gaz naturel brûlé en Allemagne est en partie importé de pays du Sud global, où l’extraction se fait au prix des droits des populations autochtones et de l’environnement. © Regard Brut

Selon lui, l’activisme climatique doit regagner en force grâce à une meilleure interconnexion des luttes mais aussi via un meilleur ancrage dans le quotidien des citoyens : « Nous ne devons jamais partir du principe que notre combat est une évidence acceptée par tous. Il faut apprendre à convaincre. »

Clara Winkler, pour sa part, détaille la méthode : repérer les administrations responsables, connaitre les procédures administratives et les législations environnementales qui permettent de bloquer, se faire des alliés locaux et trouver des relais nationaux, choisir des thématiques mobilisatrices et des éléments qui « émotionnalisent » le combat : « En mer du Nord, la présence des phoques, espèce protégée, nous a bien aidés. Mais les tremblements de terre ressentis aux Pays-Bas, près du gisement gazier de Groningue, sont tout aussi mobilisateurs », explique-t-elle.


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