« Condamner quelques supposés leaders n’éteindra pas ce mouvement » : l’État s’acharne sur les figures de Sainte-Soline
Les quatre militants antibassines entourés de leurs soutiens, en face du palais de justice de Poitiers, le 27 mai 2026. - © Jean-François Fort / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Les quatre militants antibassines entourés de leurs soutiens, en face du palais de justice de Poitiers, le 27 mai 2026. - © Jean-François Fort / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Quatre militants poursuivis pour « organisation de manifestation illégale » en mars 2023 à Sainte-Soline ont comparu devant la cour d’appel de Poitiers le 27 mai. La procureure a requis jusqu’à 6 mois de prison avec sursis.
Poitiers (Vienne), reportage
Les tracteurs de la Confédération paysanne, très applaudis, ont déboulé sur les coups de midi sous un soleil de plomb. Mercredi 27 mai, quelque 200 personnes se sont réunies dans le parc situé en face du palais de justice de Poitiers (Vienne), dont les grilles avaient été décorées de banderoles clamant « No Bassaran ! » ou encore « Eau = bien commun ». Le but de ce rassemblement qui a mêlé prises de parole, moments festifs et « kebab paysan » à prix libre : apporter du soutien à quatre militants écologistes et syndicalistes jugés en appel pour « organisation de manifestation illégale ».
La manifestation en question est celle du 25 mars 2023 à Sainte-Soline (Deux-Sèvres), qui avait mobilisé à l’époque 30 000 personnes contre la construction d’une mégabassine et rencontré une répression sans précédent — 200 manifestants avaient été blessés par la gendarmerie, dont certains grièvement.
En janvier 2024, les prévenus avaient écopé en première instance de peines allant de 1 000 euros d’amende à un an de prison avec sursis, le tout assorti pour trois d’entre eux d’interdictions de paraître sur certains territoires [1].
Pour cette procédure en appel, outre toujours les interdictions de paraître, le ministère public a requis six mois de prison avec sursis à l’encontre de Julien Le Guet, co-porte-parole de Bassines non merci, trois mois de prison avec sursis pour Benoît Feuillu, co-porte-parole des Soulèvements de la Terre, et 1 000 euros d’amende pour Benoît Jaunet et Nicolas Girod de la Confédération paysanne.
« Je n’ai fait que mon travail de paysan syndicaliste engagé »
Les prévenus ont tous opté pour la même ligne de défense durant l’audience : ne pas répondre aux questions de la cour. Lors de déclarations liminaires, tous ont cependant rappelé leur combat contre les mégabassines et pour une autre agriculture en ces temps d’urgence climatique.
« L’accaparement de l’eau [au sein de ces réserves] se fait au détriment de la majorité des agriculteurs » et au profit de l’agro-industrie, a notamment déclaré Nicolas Girod, qui a également dit qu’au sein de son syndicat, « toutes les décisions sont prises collectivement ». « Je n’ai pris aucune décision individuelle, et n’étais pas organisateur de cette manifestation. Je n’ai fait que mon travail de paysan syndicaliste engagé », a-t-il ajouté.
Lors de la conférence de presse en amont du procès, Stéphane Galais, porte-parole de la Confédération paysanne, s’est inquiété de la « criminalisation » et « la répression judiciaire » régulière des syndicats par le gouvernement, citant les 52 paysans interpellés lors d’une manifestation en janvier dernier.
« Notre mouvement est horizontal et les responsabilités sont partagées. Hormis ce mandat de co-porte-parole qui m’expose, le 25 mars 2023, je n’étais qu’un participant parmi 30 000 », a abondé Julien Le Guet. « Condamner quelques supposés leaders, a-t-il continué, n’éteindra pas ce mouvement de lutte pour l’eau et la vie, car il n’y a pas de leader. »
L’avocate générale l’a d’ailleurs admis elle-même lors de l’audience : selon elle, ces quatre militants « ne sont pas les seuls organisateurs de cette manifestation interdite ». « Pourquoi eux ? On est peut-être allés au plus simple ou en tout cas au plus visible. Ce sont les affiches, les contacts presse sur les tracts, les prises de parole dans les médias qui vont attirer l’attention des enquêteurs », a-t-elle déclaré.
« On est peut-être allé au plus simple en termes de poursuites mais en tout cas pas au plus étayé ! » lui a répondu Pierre Huriet, avocat des prévenus, qui a plaidé la relaxe. Sa consœur Inès Giacometti n’a pas dit le contraire : « En tant que personnes faisant du droit, il faut que l’on aille plus loin que ça. Un organisateur a des actes précis, qui ne sont pas ceux d’un porte-parole. Un porte-parole, c’est une courroie, un relais. »
« Ce qui est insupportable à ce tribunal, c’est que des milliers de personnes fassent partie de ce mouvement »
Selon Benoît Feuillu, leur mise en cause dans ce dossier témoigne d’un autre phénomène : « En réalité, ce qui est insupportable à ce tribunal, c’est que des milliers de personnes fassent partie de ce mouvement. […] Les autorités avaient préparé le terrain en nous traitant d’écoterroristes, et nous avons ensuite été traités à l’aune de cette vindicte », a-t-il lancé, soulignant que « contrairement aux gendarmes, notre grand kif n’est pas de mutiler et d’éborgner mais de maintenir le territoire habitable pour nous et les générations futures ».
Alors que la présidente a indiqué a plusieurs reprises que la question des violences ayant eu lieu à Sainte-Soline n’était pas l’objet de l’audience, le sujet était pourtant l’éléphant au milieu de la pièce. La veille, Libération et Mediapart avaient révélé l’identité du gendarme auteur du tir tendu (une pratique interdite) ayant fracturé le crâne du militant Serge Duteuil-Graziani, le plongeant plusieurs mois dans le coma.
Alors que le parquet de Rennes avait classé sans suite cette enquête en décembre 2025 et qu’au lendemain des révélations de nos confrères, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a maintenu que la réponse des gendarmes avait à l’époque été « appropriée », la colère s’est fait sentir du côté des prévenus mais aussi de leurs avocats.
La Coordination rurale en embuscade
« Mes clients vont être jugés et j’espère relaxés en appel avant même qu’un magistrat instructeur n’ait été saisi sur les 200 faits de violences policières commises, filmées et établies de manière incontestable à Sainte-Soline. […] On se retrouve dans une situation assez désagréable et ubuesque sur le plan de la répression des militants, où les justes sont jugés avant les barbares », a dit Pierre Huriet avant un échange tendu avec Carl Gendreau, avocat de la Coordination rurale — partie civile dans le dossier, au même titre que la Coopérative de l’eau, dont le conseil Sébastien Rey a rejeté « l’état de nécessité » invoqué par les militants.
Durant l’audience, Carl Gendreau a multiplié les digressions nauséabondes ou hasardeuses, évoquant tour à tour Georges Soros, l’ex-Garde des Sceaux du général De Gaulle Jean Foyer ou encore le père de « Le Guet » — jamais il ne l’a appelé monsieur ou Julien. Le conseil du syndicat agricole proche de l’extrême droite s’en est également pris à Michel Frost, rapporteur spécial de l’ONU sur les défenseurs de l’environnement convoqué à la barre en qualité de témoin. Ce dernier a mis en avant la répression des militants écologistes en France et a rappelé que le droit international protégeait la désobéissance civile et le droit de manifester.
« À travers des individus, c’est tout un mouvement que le gouvernement veut détruire »
« Nombre de ces bassines ont depuis été jugées illégales ou surdimensionnées par la cour d’appel de Bordeaux [quatre dans le Marais poitevin, dont celle de Sainte-Soline, d’après une décision de 2024]. Cela ne montre-t-il pas notre légitimité à agir ? » a déclaré Nicolas Girod, alors même que le projet de loi d’urgence agricole, qui prévoit de faciliter l’extension des mégabassines, est débattu jusqu’au 29 mai à l’Assemblée nationale.
À la sortie du tribunal, le paysan s’est félicité du fort soutien reçu toute la journée : « Cela fait du bien et illustre l’aspect collectif de ce combat, qui n’est pas seulement porté par les décisions de quatre bonhommes. »
Julien Le Guet, qui a déjà été condamné début mai à six mois de détention avec bracelet électronique dans le cadre de manifestations en octobre 2022 à Sainte-Soline, ne disait pas autre chose lors de la conférence de presse en amont de l’audience : « Nous avons bien conscience que c’est un procès politique et, qu’à travers des individus, c’est tout un mouvement que le gouvernement veut détruire. Mais le constat est celui de son échec : la lutte contre les mégabassines et pour un monde vivant est plus forte que jamais. » La cour rendra sa décision le 1ᵉʳ juillet.