Mobilisations agricoles : les 52 paysans sortis de garde à vue dénoncent une répression sans précédent
Stéphane Galais, porte-parole de la Confédération paysanne, à sa sortie de garde à vue dans le 13e arrondissement de Paris, le 15 janvier. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
Stéphane Galais, porte-parole de la Confédération paysanne, à sa sortie de garde à vue dans le 13e arrondissement de Paris, le 15 janvier. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
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Les 52 paysans arrêtés hier lors d’une manifestation avec la Confédération paysanne ont été libérés après près de 18 heures de garde à vue. Ils dénoncent une répression inadmissible et une différence de traitement scandaleuse.
13e arrondissement de Paris, reportage
« Je suis très en colère, dit Stéphane Galais, porte-parole de la Confédération paysanne. On enferme 52 paysans et paysannes parce qu’on manifeste pacifiquement pour des raisons légitimes. Nous sommes mobilisés depuis six mois contre la dermatose nodulaire et nous attendons toujours des réponses du gouvernement. Nous attendons aussi, depuis longtemps, des réponses sur la question des revenus. »
Il était environ 12 h 30, jeudi 15 janvier, lorsque cet éleveur de vaches Pie Noir en Ille-et-Vilaine est sorti du commissariat du 13ᵉ arrondissement de Paris, après près de 18 heures de garde à vue.
Il faisait partie des 52 personnes arrêtées la veille et relâchées sans poursuite en milieu de journée pour être entrées dans la Direction de l’agriculture et de la forêt de la Polynésie française, une annexe du ministère de l’Agriculture située rue de Varenne à Paris.
À leur sortie du commissariat, une centaine de personnes étaient présentes pour leur manifester leur soutien et dénoncer la répression subie par les mobilisations paysannes. Aux dires de plusieurs membres de la Confédération paysanne, c’est la première fois qu’un nombre si important de personnes étaient interpellées au cours d’une action syndicale [1].
Lors de l’action, 150 agriculteurs s’étaient mobilisés pour réclamer l’abandon du projet d’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur, dont la signature est prévue samedi, la fin de l’abattage total des troupeaux où un cas de dermatose nodulaire contagieuse (DNC) a été détecté, et une meilleure répartition du Posei, un dispositif européen de soutien de l’agriculture dans les départements et régions d’outre-mer, dont ne bénéficient pas ou peu les petites fermes.
« C’est la deuxième fois que je vais en garde à vue en moins d’une semaine. Je suis porte-parole de la Confédération paysanne. Je trouve ça inadmissible. J’ai encore en mémoire comment ont été accueillis par la ministre [de l’Agriculture] les collègues de la FNSEA, [mardi], devant l’Assemblée nationale », a poursuivi Stéphane Galais.
Mardi 13 janvier, 350 tracteurs de la FNSEA et des Jeunes agriculteurs, alliance majoritaire dans le syndicalisme agricole, s’étaient rassemblés devant le Palais Bourbon pour protester contre la signature de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur, prévue samedi.
Ils avaient obtenu d’Annie Genevard des engagements sur des questions de trésorerie, et du Premier ministre Sébastien Lecornu la promesse d’une loi d’urgence agricole portant sur l’eau, la prédation et les « moyens de production ».
La Confédération paysanne et la Coordination rurale avaient réagi à ces annonces en dénonçant un « deux poids, deux mesures » et la répression qui s’était abattue sur leurs propres mobilisations.
« Nous, dès qu’on se mobilise, on est mis en garde à vue »
« Pendant la loi Duplomb, devant l’Assemblée nationale, la ministre et [le ministre de l’Intérieur] Bruno Retailleau déroulaient [déjà] le tapis rouge aux dirigeants de la FNSEA. […] Nous, dès qu’on se mobilise, on est mis en garde à vue », s’est indigné l’éleveur.
« Je ne m’attendais pas à ça : faire 11 000 kilomètres, arriver ici et me retrouver en garde à vue. C’est la première fois de ma vie. J’ai 65 ans et je suis un homme pacifique. J’ai toujours défendu la profession agricole à l’île de La Réunion, et là, j’étais venu vraiment avec une bonne intention, pour que le Posei soit pour tous les agriculteurs de l’île de La Réunion. C’est choquant, a réagi, les larmes aux yeux, Axel Hoarau, cultivateur de canne à sucre et de manioc sur 4 hectares de terres à Tampon, à La Réunion. Je devais repartir lundi, mais je me demande si je ne vais pas avancer mon retour. »
Jean-Michel Sauvage, 68 ans, installé en grandes cultures biologiques à Courcelles-le-Comte, a fait part de sa « grande fierté » à la vue de la centaine de personnes rassemblées en soutien devant le commissariat.
« Quand on est à la cave, on ne sait pas si on est tout seul ou pas. Donc un grand merci ! Et puis une grande fierté, parce qu’on n’est pas là que pour les paysans, dit-il. On est là pour défendre les petits, les petits revenus, les petites gens qui n’ont rien contre la grande puissance financière. »
L’homme n’en est pas à sa première manifestation, ni à sa première garde à vue : vingt ans plus tôt, il avait été « relaxé à Chartres, puis condamné à la cour d’appel de Versailles » pour avoir fauché des maïs OGM à Chartres.
Élue de l’Organisation patriotique des agriculteurs martiniquais, ancienne éleveuse et désormais installée sur un verger et une cocoteraie à Rivière‑Salée, en Martinique, Luberthe Lahély était chargée de filmer l’action au ministère. Elle aussi a été stupéfaite par l’arrestation de ses camarades.
« Je n’avais jamais vu autant de policiers autour pour une simple manifestation d’une centaine de personnes. Il y avait au moins 300 policiers déployés, rapporte-t-elle, stupéfaite. La fédération peut venir avec tous ses tracteurs sans problème, tout passe bien, et nous, on nous met autant de répression ? »
Parmi les personnes rassemblées devant le commissariat pour accueillir les gardés à vue, de nombreux militants de la Confédération paysanne, mais aussi d’autres syndicats — la CGT, le Snetap-FSU qui représente principalement les personnels de l’enseignement agricole public, Solidaires, ainsi que des associations — Attac, Greenpeace, Cancer Colère, collectif Stop UE-Mercosur, Foodwatch. La députée écologiste Sandrine Rousseau et les députés de La France insoumise Damien Maudet et Christophe Bexavait avaient également fait le déplacement.
« Nous voulons alerter sur le problème de cette répression, de cette criminalisation systématique des militants et militantes pour la justice sociale et écologique, a déclaré Youlie Yamamoto, porte-parole d’Attac. C’est devenu banal d’être systématiquement en garde à vue, d’être systématiquement réprimé dès qu’on se bat pour des idées progressistes. [...] Mais à chaque fois que vous toucherez un de nos camarades, nos organisations vont se serrer les coudes et seront toujours présentes pour barrer la route à cette politique injuste. »
D’autres rassemblements de soutien se sont déroulés ou sont prévus ailleurs en France, comme à Aubenas, Carcassonne, Grenoble et La Tour-du-Pin. Les mobilisations agricoles se poursuivent. « En Savoie, le blocage du dépôt pétrolier d’Albens va sans doute être évacué par la police aujourd’hui. Ce blocage tenu par les Confédérations paysannes de Savoie et de Haute Savoie tient depuis huit jours », rappelait la Confédération paysanne ce jeudi.