Colère agricole : tapis rouge pour la FNSEA, mépris pour la Confédération paysanne
Le 13 janvier 2026, des agriculteurs réunis à l'appel de la FNSEA et des Jeunes agriculteurs, devant l'Assemblée nationale. - © Serge Tenani / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Le 13 janvier 2026, des agriculteurs réunis à l'appel de la FNSEA et des Jeunes agriculteurs, devant l'Assemblée nationale. - © Serge Tenani / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Encore des tracteurs dans Paris, à l’appel de la FNSEA cette fois. L’État a dévoilé des mesures satisfaisant presque totalement les demandes du syndicat majoritaire. La Confédération paysanne dénonce un « deux poids deux mesures ».
30 tonnes de pommes de terre déversées devant l’Assemblée nationale, 352 tracteurs autorisés à franchir les portes de la capitale le 13 janvier et... une invitation à Matignon. Les différences de traitement par l’État des représentants de la FNSEA, le syndicat agricole majoritaire, par rapport à ceux de la Confédération paysanne (20,54 % des suffrages au niveau national tout de même), choque cette dernière.
Elle dénonce un « deux poids deux mesures » et une « tentative de récupération des colères paysannes ». Voilà en effet plus d’un mois que le syndicat classé à gauche se mobilise — ainsi que la Coordination rurale, 2ᵉ syndicat agricole, aux idées proches de l’extrême droite — contre l’accord UE-Mercosur et contre la stratégie sanitaire gouvernementale face à la dermatose nodulaire contagieuse. Résultat ? L’État a annoncé le 13 janvier un paquet de mesures… taillées pour la FNSEA, qui a été significativement moins visible sur le terrain que les deux autres syndicats.
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Peu après avoir reçu la délégation de la FNSEA, mardi 13 janvier, le Premier ministre Sébastien Lecornu a publié un message sur X dénonçant « trop de règles complexes » et une « accumulation de normes » sur l’agriculture. Il a répondu aux demandes du syndicat avec l’annonce d’une « loi d’urgence ». Un projet de loi qui sera présenté au Conseil des ministres en mars, pour un examen au Parlement « avant l’été ».
Une « liste du père Noël apportée par la FNSEA »
« Ces annonces montrent que les propositions du réseau FNSEA résonnent auprès des décideurs publics », s’est réjoui le syndicat dans un communiqué. « Encore une fois, le Premier ministre ne fait pas une réponse aux agriculteurs, mais à la liste du père Noël apportée par la FNSEA, sans répondre aux problématiques de l’élevage et de revenus », a fustigé un porte-parole de la Confédération paysanne sur BFMTV. « Ces mesures sont totalement déconnectées des raisons de la colère agricole », complète Thomas Gibert, en rappelant que c’est la politique sanitaire du gouvernement contre la DNC et l’accord UE-Mercosur qui ont été l’étincelle de l’expression de cette colère depuis des mois. « Personne, à part les dirigeants de la FNSEA, n’a demandé cette loi spéciale », poursuit-il.
La Confédération paysanne souhaite « poursuivre et amplifier la mobilisation », et appelle « la société civile, notamment les syndicats de salariés » à rejoindre les paysans dans leur bataille.
« Deux poids deux mesures » aussi car le 9 janvier, les six tracteurs de la Confédération paysanne, qui menaient une opération escargot sur le périphérique parisien, ont été empêchés d’accéder à la place de l’Étoile. Deux porte-parole nationaux du syndicat, Thomas Gibert et Stéphane Galais, qui les y attendaient avec des dizaines d’autres militants des Soulèvements de la Terre et de Cancer Colère, ont été brutalement interpelés et placés en garde-à-vue, pour finalement ressortir quelques heures plus tard avec un classement sans suite.
« Nos positions qui sont les seules qui embêtent vraiment le pouvoir »
« On y voit une volonté de mettre la pression sur des représentants syndicaux nationaux pour faire taire nos positions qui sont les seules qui embêtent vraiment le pouvoir, puisqu’elles supposent un véritable changement du système économique », réagit Thomas Gibert. La Confédération paysanne (CP) dénonçait cette même différence de traitement lorsque certains de ses membres avaient été violemment interpellés au cours d’une action en 2024.
Une « cogestion » des politiques agricoles avec la FNSEA
Joint par Reporterre, le secrétaire général adjoint de la FNSEA Thierry Coué indique que « des collègues syndiqués ont été arrêtés » lors des actions menées à Bruxelles. Et l’agriculteur d’ajouter : « [À la Confédération paysanne,] ils feraient bien de s’occuper de nourrir les Français plutôt que de taper sur la FNSEA. Nous, on est là pour défendre les agriculteurs, la production agricole et nourrir les Français, pas pour participer à une polémique et une division stérile. »
Quant à la Coordination rurale (29,73 %), qui multiplie les actions contre les politiques de l’État mais aussi contre des organismes écologistes (tête de sanglier déposée devant la Ligue pour la protection des oiseaux, bennes de déchets déversées, etc) sans susciter de prises de parole indignées du gouvernement, quelques uns de ses membres ont été arrêtés par les forces de l’ordre lors d’actions de terrain.
Selon Thomas Gibert, porte-parole de la Confédération paysanne, c’est le « même scénario qu’en 2024 » qui risque de se reproduire : une « récupération de la colère paysanne » par la FNSEA pour faire avancer des « agendas politiques personnels ». Un scénario qui avait alors abouti au vote de la loi Duplomb, avec une « levée des contraintes environnementales et sanitaires qui poussent à toujours plus d’industrialisation de l’agriculture : réautoriser des pesticides, faciliter l’installation de fermes-usines et la construction de mégabassines ».
« On déroule le tapis rouge aux dirigeants de la FNSEA, représentants des “agrobusiness men”, une poignée d’agriculteurs qui défendent leurs propres intérêts et non ceux de la majorité des paysans », dénonce Thomas Gibert. Pour le maraîcher haut-viennois, « c’est un système de cogestion des politiques agricoles entre la FNSEA et le gouvernement qui éclate au grand jour ».
Le gouvernement ressort la carte de la loi Duplomb
Lors de son échange avec la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, devant le palais Bourbon, le 13 janvier après-midi, le président de la FNSEA, Arnaud Rousseau, également président du groupe Avril, a rappelé les revendications de son syndicat : un « budget » et un « texte de loi d’urgence » en faveur « des viticulteurs et producteurs de grandes cultures », pour permettre la création de mégabassines et augmenter le nombre de loups qui peuvent être tués pour lutter contre les prédations. Dans la foulée, Yaël Braun-Pivet a annoncé qu’un débat sur l’application des lois se tiendra le 10 février dans l’hémicycle pour se pencher sur « les lois sur lesquelles les décrets d’application ne sont pas pris correctement et pas pris dans les temps », notamment la loi Duplomb.
La ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, répond elle aussi favorablement aux demandes de la FNSEA, avec l’annonce d’un « paquet de mesures » comprenant une hausse de 10 % du nombre de loups qui pourront être éliminés dans l’année, ainsi qu’une accélération de la signature des décrets d’application de la loi Duplomb. La ministre a également annoncé un doublement à 22 millions d’euros du fonds d’indemnisation des éleveurs frappés par les abattages de troupeaux. Quant à l’accord UE-Mercosur, le gouvernement prévoirait l’interdiction de cinq substances dans les produits importés et la mise en place d’une « brigade de contrôle »
De son côté, la Confédération paysanne souhaite « poursuivre et amplifier la mobilisation », notamment contre l’accord UE-Mercosur. Le texte de libre-échange, approuvé le 9 décembre par le Conseil européen à la majorité qualifiée, doit encore être signé en Amérique du Sud et ratifié par le Parlement européen. L’espoir est mince, mais les syndicats mobilisés ne désespèrent pas de convaincre les eurodéputés de s’y opposer.