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Agriculture

Crise agricole : la FNSEA a gagné sans avoir manifesté

Le 7 janvier 2026, mobilisation d'agriculteurs vers Toulouse, à l'initiative de plusieurs syndicats (Coordination rurale, Confédération paysanne, FDSEA...)

Qu’a proposé M. Lecornu en réponse à la colère agricole portée par la Confédération paysanne et la Coordination rurale ? Des mesures taillées pour... la FNSEA, le syndicat majoritaire. Analyse de l’historien Anthony Hamon.

Les qualités de diplomate de Sébastien Lecornu lui ont permis de ne pas encore être censuré par l’Assemblée nationale. Suffiront-elles également à calmer la colère agricole ? Le Premier ministre a reçu les syndicats le lundi 5 et le mardi 6 janvier au soir.

Le Premier ministre avait adressé, dimanche 4 janvier, une lettre ouverte aux agriculteurs. Parmi ses propositions : l’interdiction de l’importation de produits contenant les résidus de cinq pesticides interdits en Europe, le triplement du financement des projets d’irrigation dont les mégabassines, la facilitation de l’installation des élevages de grande taille, l’évitement des « surtranspositions » [1] en France des mesures européennes.

Concernant le Mercosur, pas directement cité, il promet que les accords commerciaux seront « combattus à chaque fois qu’ils seront déséquilibrés ». Par ailleurs, M. Lecornu se dit « pas opposé » à la loi exceptionnelle pour l’agriculture demandée par la FNSEA, le syndicat majoritaire.

Cela n’a pas convaincu les tracteurs de rentrer dans les cours de ferme. Sébastien Lecornu aurait promis un nouveau lot de mesures d’ici le 9 janvier, mais la Coordination rurale (CR) et la Confédération paysanne ont annoncé la poursuite des mobilisations. Car cette lettre s’adresse avant tout à la FNSEA, explique à Reporterre Anthony Hamon, historien spécialiste de l’agriculture.


Les promesses de simplification des normes agricoles ressemblent à celles de Gabriel Attal lors de la crise agricole de 2024. Comment expliquer cet air de déjà-vu ?

Il y a un air de déjà-vu parce que ce qu’annonce Sébastien Lecornu, dans cette lettre, c’est tout simplement que l’on va continuer sur le même modèle agricole productiviste, compétitif, reposant sur l’exportation et la libre concurrence. Il n’y a aucune volonté de rupture.

Le passage qui m’a le plus marqué est celui-ci : « Il est temps de sortir de l’idéologie, de toutes les idéologies. Il faut revenir au terrain. Et il y a urgence à renforcer notre souveraineté alimentaire et nos intérêts supérieurs. » On comprend que l’idéologie visée, c’est l’écologie. Et il lui oppose le terme de souveraineté alimentaire, qui est devenu à la mode, et qui sous-entend qu’il faut défendre les intérêts économiques et les exportations agricoles de la France.

« On va continuer sur le même modèle agricole productiviste, compétitif »

On comprend que pour lui, on a imposé trop de normes en matière environnementale aux agriculteurs depuis les années 2000. Quand il écrit que « nous devons entrer dans une phase plus ferme, plus offensive », on peut légitimement craindre une nouvelle série de déréglementations.

Cette lettre répond à certaines revendications de la FNSEA : une « loi exceptionnelle » pour l’agriculture, la limitation de la hausse du prix des engrais, la dérégulation pour les élevages de grande taille relevant du régime des installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE)... Pourquoi répond-t-il en priorité à la FNSEA alors que ce n’est pas ce syndicat qui a lancé le mouvement paysan actuel ?

Parce que la FNSEA est dans une logique économique qui correspond totalement aux valeurs et aux objectifs du gouvernement, tout simplement ! Sur le fond et la forme, le gouvernement parle avant tout à la FNSEA. Il se focalise sur la réduction des normes, parce que ses dirigeants sont justement obsédés par les normes environnementales. D’ailleurs, il n’utilise pas une seule fois le mot « paysan », qui est rejeté par le syndicat majoritaire, mais pas par la CR. Il considère que la FNSEA reste le principal syndicat ayant vocation à représenter l’agriculture française.

Dans sa lettre, Sébastien Lecornu tente aussi de s’adresser à la CR. Il tente de la rassurer en écrivant par exemple que les discussions ne seront pas « technocratiques », or c’est justement ce terme qui a été utilisé pour dénoncer la gestion hors-sol de l’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse.

« La Coordination rurale exige presque une forme de réparation morale plus que politique »

Mais ce que le gouvernement ne voit pas, c’est que la crise agricole actuelle est profonde, ancienne et beaucoup plus générale : elle ne se limite pas à une opposition aux normes environnementales et au libre-échange. Sébastien Lecornu ne comprend pas ce que veut la Coordination rurale. Elle exige presque une forme de réparation morale plus que politique, à la mesure du rôle symbolique attribué aux agriculteurs. Pour elle, la nation a en quelque sorte une dette morale infinie envers les paysans qui les nourrissent et qui entretiennent le paysage.


Et que signifie cette lettre pour la Confédération paysanne, le syndicat agricole classé à gauche ?

C’est un échec pour la Confédération paysanne. L’écologie y est à plusieurs reprises prise pour cible. Sébastien Lecornu ne s’adresse pas à elle car pour lui, c’est un acteur secondaire. La balance penche à droite, comme pour le reste de l’électorat français en ce moment.

L’un des objectifs du gouvernement est d’éviter une mobilisation agricole qui dure. Peut-il y arriver ?

Le risque, c’est que la FNSEA arrache des mesures qui vont dans son intérêt. Dès qu’elle aura réussi à convaincre toute la profession qu’elle l’a défendue, notamment contre l’accord de l’Union européenne avec le Mercosur, elle va se retirer et appeler au calme. La FNSEA a souvent fonctionné ainsi depuis les années 1950. Et les agriculteurs qui vont continuer à manifester seront considérés comme des éléments radicaux. Je pense qu’on ira alors vers une répression policière.

Cette nouvelle crise agricole ne rebat-elle pas les cartes pour les syndicats ?

À moyen et long terme, on va vers une érosion politique de la FNSEA, qui pourrait d’ici quelques années ne plus être le syndicat majoritaire chez les agriculteurs. Elle tente de garder le leadership de la représentation agricole nationale en se faisant plus rassurante pour le gouvernement, en montrant qu’elle veut discuter et ne pas monter à Paris, à la différence de la CR.

Mais depuis qu’elle existe, la FNSEA a toujours été tiraillée entre les intérêts de sa base et ceux de la direction parisienne. Cette dernière est dominée par les céréaliers. Les éleveurs et viticulteurs du Sud-Ouest, par exemple, n’y trouvent pas forcément leur compte. Il y a de moins en moins de cohérence entre le sommet et sa base. Alors que la Coordination rurale, elle, n’a pas ce problème et monte en puissance.

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