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Mégabassines : comment le gouvernement a préparé l’opinion à un mort

Près de 200 personnes ont été blessées par les forces de police à la manifestation contre les mégabassines à Sainte-Soline, le 25 mars 2023.

Avant la mobilisation à Sainte-Soline contre les mégabassines, les autorités ont préparé les esprits à une forte violence et de lourds blessés. Alors que S., le blessé le plus grave, risque de mourir, la situation rappelle l’affaire Sivens.

Le spectre de Sivens plane sur les mobilisations antibassines. Deux militants se trouvent toujours entre la vie et la mort après la manifestation du 25 mars à Sainte-Soline (Deux-Sèvres). Le premier a reçu une grenade assourdissante au niveau de la tête, le second a été touché à la trachée.

Ces drames, couplés aux centaines d’autres blessés, ne doivent rien au hasard. Le scénario était écrit par le gouvernement et la préfecture, estiment les militants. Dans une série de discours anxiogènes, les autorités ont préparé les esprits à l’éventualité d’un mort et à un déchaînement de violences.

Au cours d’une conférence de presse, dès dimanche 26 mars, Julien Le Guet, porte-parole de Bassines non merci, a dénoncé « une stratégie de la tension délibérée » qui a conduit droit « au désastre ».

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La veille du rassemblement, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, donnait l’impression d’avoir déjà imaginé, à sa façon, la teneur de l’événement. « Nous verrons des images extrêmement dures, pronostiquait-il sur CNews. Il y aura une très grande mobilisation de l’extrême gauche et de ceux qui veulent s’en prendre aux gendarmes et peut-être tuer des gendarmes et tuer les institutions. »

Le même jour, la préfète du département des Deux-Sèvres, Emmanuelle Dubée, enchérissait : « Nous nous attendons à des violences importantes », déclarait-elle lors d’un point presse. Le matin, sur France Inter, avant le départ de la manifestation, le ministre de l’Agriculture, Marc Fesneau, affirmait aussi qu’il y avait « dans le cortège des gens déterminés qui ne pensent pas la vie humaine comme un bien précieux ».

« Le gouvernement se préparait à nous faire la guerre »

Mises bout à bout, ces paroles font système et construisent un récit policier fantasmagorique, destiné à faire peur. « On aurait dû lire entre les lignes et comprendre que le gouvernement se préparait à nous faire la guerre, dit Julien Le Guet. Nous sommes tombés dans un piège. »

Trois jours après le rassemblement, le 28 mars, le ministre de l’Intérieur annonçait la dissolution des Soulèvements de la Terre, l’un des collectifs organisateurs, en raison de « violences répétées, attaques contre les forces de l’ordre, appels à l’insurrection ».

Cela faisait déjà plusieurs mois que les autorités cherchaient à criminaliser les militants antibassines. Gérald Darmanin les avait en effet qualifiés d’« écoterroristes » en octobre dernier. Et la pression allait crescendo. Sylvain Griffault, le maire de Melle, la commune où se déroulaient les concerts et les rencontres, l’a dit ouvertement lors de la conférence de presse du 26 mars : « Beaucoup a été fait par la préfecture pour faire penser à la population que Melle serait un lieu d’affrontement et présenter ceux qui allaient venir comme des délinquants. »

Julien Le Guet (Bassines non merci) : « On aurait dû comprendre que le gouvernement se préparait à nous faire la guerre. Nous sommes tombés dans un piège. » © Caroline Delboy / Reporterre

Deux semaines avant le rassemblement, pour justifier ses arrêtés d’interdiction de manifester et de circuler, la préfecture évoquait aussi « un mouvement marqué par des violences croissantes à la fois contre les biens et les personnes ». Elle ciblait les initiateurs qui auraient, selon elle, demandé aux manifestants de venir « en groupes organisés » pour mieux « affronter les forces de l’ordre ».

Un jour avant la marche, la gendarmerie nationale annonçait aussi la couleur de l’événement avec ses quads, ses ballets d’hélicoptères, sa garde montée et ses véhicules blindés à roues. En filigrane, elle passait le message qu’il n’y aurait aucun débordement toléré. Un cratère béant et vide de dix hectares devenait le symbole de l’ordre républicain et une question d’orgueil pour le gouvernement, après le camouflet de la précédente manifestation, en octobre dernier, où les différents cortèges avaient réussi à pénétrer dans la bassine.

« C’était une consigne claire envoyée aux forces de l’ordre »

La veille de l’événement, la gendarmerie nationale mettait aussi en scène les saisies qu’elle avait effectuées lors de fouilles de véhicules. On y trouvait pêle-mêle des morceaux de parpaings, des couteaux, des battes de baseball ou des haches de bûcherons. Sans que l’on comprenne réellement le lien avec la manifestation.

« Jamais des militants n’ont couru dans des champs avec des haches pour s’attaquer aux forces de l’ordre. Cela ne s’est vu nulle part, souligne Léna Lazare, de l’équipe de communication des Soulèvements de la Terre. Au début, on s’est demandé si ces photos étaient un montage. On trouvait cela ridicule, tout comme les éléments de langage qu’on entendait en boucle sur les milices d’extrême gauche et les 1 500 éléments radicaux venus en partie de l’étranger. »

« Après avoir modelé l’opinion, le gouvernement nous tue »

Des expressions permettant en réalité de légitimer la future répression. « Derrière ces mots se cachait un mot d’ordre, analyse le député européen (Verts-ALE) Benoît Biteau. C’était une consigne claire envoyée aux forces de l’ordre : ne pas se laisser intimider et attaquer les manifestants qui ne sont plus vus comme des citoyens, mais comme une menace, comme des ennemis. En assumant en amont la violence, le gouvernement l’a provoquée. » On ne cherche pas à maîtriser ou contrôler des « écoterroristes », on les neutralise, purement et simplement.

« Le gouvernement est triplement responsable, fautif et criminel, déclare un membre des Soulèvements de la Terre. Il a lancé les grenades, fait obstacle aux secours et prémédité le crime. Ce n’était pas une réaction, il nous a peints en personnages sanguinaires pour mieux nous écraser. Après avoir modelé l’opinion, il nous tue. C’est une fable crapuleuse de dire que les manifestants venaient pour frapper du flic et non pas parce qu’ils ressentaient une urgence vitale à défendre l’accès à l’eau. »

Une stratégie contre-insurrectionnelle

Cette situation en rappelle d’autres. Notamment l’expulsion de la zad de Notre-Dame-des-Landes en 2018, mais aussi la mort de Rémi Fraisse à Sivens en 2014. Dans les deux cas, les autorités avaient préparé les esprits à une forte violence. Les mêmes processus de déshumanisation et de discrédit ont été utilisés sur les opposants, présentés comme des « hordes sauvages » ou des « zombies ». Les mêmes fausses informations sur leur dangerosité et leurs armes ont été diffusées.

Le parallèle avec Sivens est particulièrement éloquent. Quelques jours avant la mort de Rémi Fraisse, le directeur de cabinet du préfet du Tarn affirmait très sérieusement qu’il y avait des « convergences avec la mouvance islamiste sur la zad du Testet ». Manuel Valls, alors Premier ministre, voyait dans la zad « un kyste » qui ne devait pas se répandre. Et le préfet avait demandé, en amont de la manifestation, de faire preuve d’une extrême fermeté.

« C’est dans ce contexte terrible que nous avons abouti à un drame », raconte le journaliste Grégoire Souchay, auteur du livre Sivens, le barrage de trop (Seuil/Reporterre, 2015). Comme à Sainte-Soline, il y a eu un surdéploiement policier qui ne défendait rien, la zone avait été vidée des machines et des matériaux, les forces de l’ordre n’étaient pas là pour protéger quoi que ce soit, mais pour matérialiser l’autorité de l’État. Leur seule présence a généré la tension. »

La nuit de la mort de Rémi Fraisse, à Sivens, les gendarmes sur place avaient demandé un désengagement sans jamais recevoir l’ordre de la préfecture. « Il y a une responsabilité hiérarchique très claire, une chaîne de commandement qui a provoqué le drame, avec un usage immodéré de la force et tout un discours préparatoire », explique Grégoire Souchay.

La similitude avec Sivens est aussi politique. Au cœur du conflit, il y a la ressource en eau et la vassalité du gouvernement à l’égard de la FNSEA, le syndicat agricole majoritaire. C’est d’ailleurs la même entreprise, la Compagnie d’aménagement des coteaux de Gascogne (CACG), qui construit le barrage du Testet et les bassines.

Pour Les Soulèvements de la Terre, cette débauche de violence est une stratégie contre-insurrectionnelle. « En 2014, le mouvement des zad avait fait naître un espoir contagieux et donnait la possibilité à des milliers de personnes de bloquer concrètement les projets destructeurs, explique un militant. Aujourd’hui, le mouvement de défense de l’eau devient aussi un affront inadmissible pour le gouvernement. Dans les deux cas, il fallait les brutaliser et les asphyxier. »

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