Chloé Gerbier, déter de luttes
Chloé Gerbier, ici chez elle dans les Sources de l’Orne, a cofondé le collectif Terres de luttes. - © Julien Helaine / Reporterre
Chloé Gerbier, ici chez elle dans les Sources de l’Orne, a cofondé le collectif Terres de luttes. - © Julien Helaine / Reporterre
Durée de lecture : 11 minutes
[Série 5/5 : Elles et ils ont fait 2023.] Chloé Gerbier, cofondatrice du collectif Terres de luttes, est une cheville ouvrière du mouvement écologiste. Portrait d’une activiste qui se méfie de la « mise en avant militante ».
Sources de l’Orne (Orne), reportage
Elle a griffonné ses arguments sur une feuille A4, grands carreaux. « C’est le moment où on commence une négociation pour ne pas faire cet article sur moi ? » Les jambes posées en tailleur sur un sofa en tissu gris bouloché, Chloé Gerbier n’est pas à l’aise avec l’exercice qu’on lui propose : se raconter. L’activiste écologiste de 28 ans veut nous convaincre des limites et des dangers de la « mise en avant militante ».
Argument 1 — « Un mouvement peut potentiellement avoir du mal à subsister si ses membres mis en avant sont ciblés par la répression ou se fatiguent. Si on a quelques piliers irremplaçables plutôt qu’un socle avec une multitude de personnes, on est forcément sur quelque chose de plus fragile. »
Argument 2 — « Mettre un individu en avant, c’est aussi d’une certaine façon invisibiliser, ou juste donner moins de visibilité à la masse derrière. »
Argument 3 — « Les personnes mises en avant sont souvent des militantes ou militants politiquement corrects et lissés. J’ai peur que ce type de choix consiste à catégoriser les “bons” militants d’un côté et, de l’autre, ceux qu’il vaut mieux ne pas médiatiser. »
Ceci étant dit, elle est « d’accord » pour que nous fassions ce portrait sur elle. Mais à ses conditions. Elle ne parlera « pas trop » d’elle et mettra l’accent « sur les luttes ». Le reste, c’est-à-dire la manière de retranscrire son histoire, est entre nos mains. Et ça ne la rassure pas. « Chaque ligne de ce portrait pourra être retenue contre moi », nous avait-elle déjà prévenus, sur le ton de la blague, alors que l’on traversait le pont en bois moussu de la ferme normande en pierre de Caen, aux Sources de l’Orne, où elle vit avec ses trois colocataires.
Chloé Gerbier est une cheville ouvrière du mouvement écologiste français. En 2021, après l’échec de la loi Climat — pour laquelle elle avait rédigé avec l’ONG Notre affaire à tous, « sans trop y croire », des dizaines d’amendements vite écartés par la majorité présidentielle —, elle a cofondé l’association Terres de luttes.
Son objectif : créer des synergies entre les nombreux collectifs locaux, « plus incarnés », qui luttent « contre des projets inutiles et imposés, symptomatiques de politiques destructrices ». Elle leur apporte l’« outillage » nécessaire pour organiser des journées de mobilisation, communiquer ou lancer des recours. Un panel de compétences indispensables pour remporter des victoires. « Aujourd’hui, on trouve tous les mois des luttes gagnées à mettre dans notre newsletter », se réjouit-elle.
Pièges et prudence
Qu’elle le veuille ou non, sa tête dépasse un peu, parmi ces activistes qui s’engagent corps et âme à mettre « hors d’état de nuire » les mégabassines, les projets autoroutiers comme l’A69 entre Toulouse et Castres ou les fermes-usines. Ces combats les opposent à des adversaires aussi puissants que l’État et son ministre de l’Intérieur, qui les qualifie d’« écoterroristes », ou de grandes entreprises comme le groupe pharmaceutique Pierre Fabre et le cimentier Lafarge-Holcim.
Mais cette résolution a son corollaire pour les militants : une vie sous la menace répressive, le risque d’être épié par la police. C’est ce qui est arrivé aux opposants à Cigéo, le centre d’enfouissement de déchets radioactifs prévu à côté du village de Bure, dans la Meuse. Des dizaines de personnes ont été placées sur écoute, un millier de discussions retranscrites, plus de 85 000 conversations et messages interceptés, plus de seize ans de temps cumulé de surveillance téléphonique.
Dans cette atmosphère, prudence est mère de sûreté. Qui sait qui pourrait lire cet article ? Elle se raidit quand on s’approche pour photographier les livres dans la bibliothèque. Il ne faut pas prendre en photo les livres. C’est ce que font les flics. Celui d’Andreas Malm, Comment saboter un pipeline, a récemment été retenu comme un élément à charge dans le cadre de la procédure de dissolution visant Les Soulèvements de la Terre.
Chloé Gerbier reçoit nos questions comme autant de pièges dont il faudrait se dérober. Elle a ses pirouettes pour se rendre insaisissable. Elle tire des bouffées de sa cigarette électronique, et souffle d’épaisses volutes de fumée. Elle se redresse sur le sofa, lève les yeux, remonte ses manches, rit. Fabrique une colonie de grues japonaises en origami. Quand elle s’élance, c’est que ses mots sont suffisamment pesés. Sauf pour nos interrogations les plus intimes. Celles-là, elle les balaie.
L’érosion à Oléron la « fracasse »
Malgré ce passage au tamis, quelques fragments de son histoire subsistent. Son enfance entre deux parents divorcés, dont elle ne révélera pas les professions, ni ce qu’ils pensent aujourd’hui de son engagement. Simplement que sa mère était en région parisienne, où elle a effectué le gros de sa scolarité, et que son père s’est installé à Oléron. C’est « peut-être » sur cette île de l’archipel charentais qu’elle s’est découvert une forme d’attachement viscérale « à un territoire qui t’est cher et qui est menacé de destruction ».
« Je devais avoir 6 ans et mon père me disait que si les dunes à Oléron disparaissaient, l’île allait finir sous la mer, se souvient-elle. Il s’avère que c’est à Oléron qu’il y a une des plus fortes érosions d’Europe. Ça me fracassait. Je pensais que si j’abîmais les dunes, l’eau allait pouvoir passer plus vite. Je ne comprenais pas pourquoi les autres parents laissaient leurs enfants jouer dessus, alors j’avais écrit un tract avec mon père, que je leur distribuais. »
Plus tard, dans ses études, elle a « pas mal navigué » : une première escale en licence de philosophie, puis une seconde licence en droit et science politique, et une troisième en CAP et BTS cuisine, allant jusqu’à travailler dans un restaurant gastronomique parisien — aventure contrariée par un syndrome du tunnel carpien, au niveau de la main. « Globalement, je ne savais pas trop où j’allais », résume-t-elle.
L’escale suivante, c’est celle où nous l’avons rencontrée pour la première fois, avec un livre de droit de l’environnement entre les mains. Ce soir-là, le 7 octobre 2019 à Paris, elle participait à l’occupation de la Place du Châtelet, au centre de Paris, avec des militants d’Extinction Rebellion. Le décor était improbable : des palettes, un bateau-DJ set, un requin en papier mâché, des hamacs suspendus aux feux de circulation et des bacs de terre. Elle tenait une barricade tout en révisant ses cours.
À cette époque, elle militait déjà au sein de l’ONG Notre affaire à tous, où elle a travaillé comme juriste, ferraillant contre l’extension du centre commercial Westfield Rosny 2, celle de l’aéroport de Caen-Carpiquet, le projet de Terminal 4 de l’aéroport de Roissy, ou encore « les sites industriels clés en main » annoncés par Emmanuel Macron, comme l’aménagement du site du Carnet en Loire-Atlantique.
Elle avait pourtant « galéré » à trouver du sens à ses cours de droit. C’était avant de réaliser « qu’il était un outil de domination fort pour les promoteurs de grands projets, qui s’imposent avec des armées entières d’avocats ». Elle était tout heureuse de faire une « toute petite différence » pour « rééquilibrer la balance et rendre le droit un peu plus accessible aux collectifs en lutte, qui s’en détournaient souvent à cause de sa complexité et de son coût ».
Cela ne pouvait suffire. Pour son acolyte Victor Vauquois, cofondateur de Terres de luttes, « ce qui est très fort chez Chloé, au-delà de son dévouement à cette question des luttes écologistes, c’est sa capacité à envisager et combiner une multitude de formes d’actions possibles, à réunir plusieurs types d’acteurs sur un même bateau ». Elle l’a appliqué à elle-même, éprouvant plusieurs manières d’agir.
Orly, Sainte-Soline... et bientôt d’autres
Le 26 juin 2020, elle faisait partie des vingt-huit activistes ayant pénétré sur les pistes de l’aéroport d’Orly, le jour de sa réouverture post-confinement, pour demander l’interdiction immédiate de tous les vols intérieurs. Elle avait les bras levés face à un avion Air Corsica, le regard en direction du cockpit.
Le 2 février 2022, dans la nuit noire et silencieuse, elle s’est aussi faufilée avec une vingtaine de personnes entre les machines à l’arrêt du chantier de la piscine olympique d’Aubervilliers, prévue pour les Jeux de Paris 2024. Là, des activistes se sont enchaînés à la centrale à béton installée quelques jours plus tôt au milieu des jardins ouvriers des Vertus, dans une ultime tentative pour les sauver.
Au prix de 48 heures de garde à vue et d’un procès, le temps gagné contre les bulldozers s’est avéré précieux : neuf jours plus tard, la Cour administrative d’appel de Paris invalidait le plan local d’urbanisme (PLU) qui permettait la destruction de ces jardins populaires.
Plus récemment, elle était à la manifestation du 25 mars 2023 à Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, contre les mégabassines. Les jambes repliées contre son buste, elle préfère ne pas s’attarder sur cet épisode. « J’ai vu ce que tout le monde avait vu, élude-t-elle. Les mutilations, les scènes de guerre... Peu importe ce que j’ai ressenti ce jour-là, je n’ai pas envie que ma voix se substitue aux témoignages des nombreuses personnes blessées. »
Les mois qui ont suivi, « il a fallu surmonter une paralysie collective », panser les blessures physiques et psychologiques, tout en bataillant contre « l’ignominie de la désinformation du gouvernement sur la gestion du maintien de l’ordre pendant la manifestation » et sa volonté de criminaliser et de dissoudre Les Soulèvements de la Terre.
Avec Terres de luttes, Chloé Gerbier n’a pas désarmé : du 3 au 6 août, sur le causse du Larzac (Aveyron), elle a organisé l’événement Les Résistantes, la plus grande rencontre des luttes locales jamais organisée dans toute la France. Il y a aussi eu l’A69, les actions décentralisées contre le béton — un an après le sabotage d’une usine Lafarge —, les journées contre les fermes-usines. « La réponse au gouvernement est claire : les collectifs vont se démultiplier, quoi que vous fassiez. » Elle promet encore « plein de trucs chouettes » pour 2024.
En disant cela, Chloé Gerbier est plus à l’aise que lorsqu’on la photographie dans un petit champ, délimité par des bosquets d’arbre, près du poulailler composé de poules réformées. Le ciel est gris, les corbeaux croassent et la militante pose avec l’extrémité de ses pouces enfoncés dans les poches de sa salopette en jean. « C’est tellement gênant ce qui se passe. »
Elle appelle « au secours Milo » : son chien de 3 ans et demi rapplique, lâchant sa grosse balle de tennis. Trouvé dans une poubelle, cet animal au pelage couleur crème aboie chaque fois qu’il entend « Macron ». Chloé Gerbier aimerait passer plus de temps dans la ferme longère rénovée, où son colocataire Luka mûrit le projet de devenir paysan-boulanger. Mais elle mène une vie trop parsemée : « On essaie de filer un maximum de coups de main aux collectifs, alors je bouge en fonction de ce qui se passe. »
Avant de partir, ultime tentative : on lui demande si elle n’a pas une vieille photo à nous montrer, ou un objet auquel elle tient. En vain. Elle préfère réciter les outils qu’elle utilise pour préserver la confidentialité de ses échanges par téléphone ou ordinateur. Tout pour se rendre insaisissable.
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