Extinction Rebellion installe une Zad en plein Paris

Durée de lecture : 7 minutes

8 octobre 2019 / Gaspard d’Allens et Alexandre-Reza Kokabi (Reporterre)

Mardi matin 8 octobre, des centaines d’activistes d’Extinction Rebellion occupaient toujours la place du Châtelet et le pont y menant, à Paris. Occupation non violente et joyeuse, malgré la pluie et sans intervention de la police. Le but : attirer l’attention sur la crise climatique et provoquer un changement de politique écologique.

  • Paris, reportage

Lundi 7 octobre, deux jours après avoir occupé le centre commercial Italie 2, le mouvement Extinction Rebellion a démarré en trombe sa semaine de rébellion internationale. Près de 2.000 activistes occupent le centre géographique de Paris : le pont au Change et la place du Châtelet. Ils ont campé sur place et créé une zone d’autonomie temporaire. Au petit matin, mardi 8 octobre, ils y étaient toujours.

Des centaines de membres d’Extinction Rebellion ont fait irruption, dès 15 h 20, place du Châtelet. Munis de bottes de paille et de palettes, s’asseyant sur la chaussée, ils ont neutralisé la circulation sur le pont au Change, le quai de la Mégisserie, le quai de Gesvres, l’avenue Victoria, la rue Saint-Denis et le boulevard de Sébastopol. Un bateau-DJ set, un requin en papier mâché, des banderoles et des bacs de terre en guise de potager ont été acheminés à bout de bras ou à l’arrière de camionnettes. Une forêt de drapeaux roses, verts et jaunes à l’effigie du mouvement est venue colorer le pont. Des hamacs ont été suspendus aux arbres et aux feux de circulation. De faux squelettes, symbolisant l’extinction de l’espèce humaine, ont été exhibés sur la place. Les clowns ont enfilé leur nez rouge et débuté leurs premières facéties. L’occupation était lancée.

Les gendarmes mobiles se sont positionnés très rapidement près des lignes de bloqueurs, sans toutefois intervenir. Les activistes ont entonné des chants, « Le développement durable, enfant du capital » / « L’écologie, sans transition », accompagnés par une batucada — un groupe de percussions brésiliennes. « Bloquer le cœur de Paris, à deux pas de la Préfecture de police, c’est une manière d’établir un rapport de force, de montrer qu’on est nombreux et assez déterminés pour tenir tête au gouvernement », estime Jeanne, l’une des bloqueuse.

Le mouvement réclame « la reconnaissance de la gravité et de l’urgence des crises écologiques actuelles », « la réduction immédiate des émissions de gaz à effet de serre pour atteindre la neutralité carbone en 2025 », « l’arrêt immédiat de la destruction des écosystèmes océaniques et terrestres », et « la constitution d’une assemblée citoyenne » garante de l’avancée vers ces objectifs.

« Ici, nous nous battons pour créer un autre système de valeurs, qui n’alimente pas les fractures sociales et l’extinction du vivant » 

Assise au premier rang face aux forces de l’ordre, sur le pont au Change, Chloé se dit animée par la volonté de « réveiller nos concitoyens, nos dirigeants et les multinationales » : « On va vers notre extinction, ça a été posé par les plus grands scientifiques, rappelle cette étudiante en droit de l’environnement. Ça nous oblige à peser collectivement pour faire bouger les lignes. Pendant une semaine, nous allons tenter de garder ce lieu pour mettre l’urgence écologique au cœur de l’attention et mener le plus d’actions possible. »

Les activistes, duvets pendus aux sacs à dos, se sont organisés pour tenir position. Place du Châtelet, les tentes vertes, blanches, rouges, bleues ont poussé comme des champignons. Des toilettes ont été installées à proximité des bouches d’égout.

Des dizaines d’activistes se sont attachés à des arm block, des « bloqueurs de bras » afin de donner du fil à retordre aux CRS en cas d’évacuation. Des trépieds géants ont aussi été installés sur les axes de circulation, avec au sommet, à trois mètres de hauteur, des grimpeurs équipés de baudriers.

« Il n’y avait pas de bon film au cinéma, alors je suis venu me tordre le bras à Paris », sourit Thomas, médecin généraliste venu de Marseille. Il s’est attaché aux côtés de sa compagne, Manon. « On sent que ça bouge, dit-il. On se bat contre le système de domination qui est à la fois destructeur des écosystèmes, colonialiste et patriarcal, mais nous ne faisons pas que nous opposer. Ici, nous nous battons pour créer un autre système de valeurs, qui n’alimente pas les fractures sociales et l’extinction du vivant. »

La rue s’est métamorphosée en zone d’autonomie temporaire. Le ballet des voitures et le vacarme des moteurs ont cédé la place à un drôle de camp, condensé de notre époque : à la fois techno parade, Zad, Nuit debout et cabanes de Gilets jaunes.


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Jusqu’à 21 heures, l’ambiance était plutôt à la fête. Il flottait dans l’air un parfum d’insouciance et de subversion. Tout le monde semblait étonné, surpris de sa propre force, dépassé par ce mouvement collectif qui avait permis à 2.000 personnes de s’emparer d’un lieu central de la capitale, de l’arracher à la circulation et de le modeler à son image. L’expulsion n’était pas pour tout de suite, une partie des gendarmes s’éloignaient. L’apparition de grilles anti-émeutes à deux pas des bloqueurs n’empêchait pas les activistes de danser sous le rythme saccadé des fanfares ou des basses du DJ set.

Partout des petits groupes discutaient, répartis en plusieurs assemblées, pour définir les stratégies des zones de blocage et recenser les besoins logistiques, tendre des bâches pour affronter les averses ou le vent. La nuit s’étirait, éclairée par les lueurs de la tour Eiffel. Le rêve de la passer sur place devenait réalité. Il fallait maintenant se compter :

Qui dort là ?
— Qui est prêt à bloquer ou à utiliser des arms block ? »

Plusieurs mains se lèvent. « Je suis venu de Morlaix, ce n’est pas pour repartir à 23h », lance Danouchka. Ils et elles sont nombreuses à être venues des quatre coins de la France. De Grenoble, Toulouse, certains ont même enfourché leurs vélos depuis Rennes. « On préparait cet événement depuis un mois, avec des repérages, des réunions, des plans, de la récupération de matos. Maintenant qu’on y est, on n’est pas près de partir ! » dit Totoro, l’un des organisateurs. « Tout s’est fait très spontanément, on a fait confiance à l’autonomie des différents groupes locaux pour imaginer des actions. » Sous les ponts de Paris, un bateau d’Extinction Rebellion, de 14 mètres de long, naviguait dans le but de faire connaître le mouvement aux riverains. Munis d’un mégaphone et d’un canon à images, les activistes à bord projetaient le logo géant du mouvement et ses revendications sur les façades.

« C’est à la fois historique et plein de promesses pour la suite du mouvement » 

À minuit, les activistes montaient leurs dernières tentes à proximité des points de blocages. Reporterre en a dénombré plus de 80. Les points de blocage, initialement appelé « Bravo 1 », « Bravo 2 » ou « Bravo 3 » sont rebaptisés en fonction des goûts de leurs habitants : « La citadelle », « Le mistral gagnant » ou « La tour des princesses ». Certains ont rapporté des canapés, tandis que d’autres se roulent dans la paille. Des camarades ont assuré le ravitaillement : pains, mandarines, chocolat, que l’on distribue librement. De la solidarité, des sourires, des rires, là où quelques heures avant triomphaient les klaxons et les pots d’échappement.

À une heure du matin, une cabane en palette se construisait encore au milieu de la chaussée. Le toit n’était pas encore fini que ses occupants dénichaient une table basse, un miroir et une penderie glanés non loin de là. « On se réapproprie l’espace, c’est un vrai sentiment de liberté. Je n’ai jamais vu ça », s’enthousiasme Dimitry. « C’est à la fois historique et plein de promesses pour la suite du mouvement », veut croire son voisin, déjà emmitouflé dans son sac de couchage. A deux pas des grilles anti-émeutes, le visage éclairé par les phares d’une voiture de police.

Beaucoup disent s’inspirer des luttes précédentes, de leur histoire. « On a énormément appris ces dernières années, aujourd’hui on sait organiser des cantines, des assemblées générales. Tout est plus intuitifs. Nous sommes aussi moins innocents qu’avant, qu’à Nuit debout. Nous avons pris des coups depuis, et si nous avons toujours beaucoup d’amour, nous avons aussi de la rage », explique Danouchka.

Les activistes se sont réveillés brusquement à 7 heures du matin, au son des sirènes de gendarmerie. Une fausse alerte, seulement la relève des forces de l’ordre, qui ne semblent pour le moment pas décidées à intervenir. Les membres d’Extinction Rebellion sont encore des centaines à tenir position, à danser et chanter sur les points de blocage, en dépit de la bruine.


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Source : Alexandre-Reza Kokabi et Gaspard d’Allens pour Reporterre

Photos :
. journée : © NnoMan/Reporterre
. nuit : © Alexandre-Reza Kokabi/Reporterre

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