L’agrandissement de l’aéroport de Roissy est abandonné, ses opposants parlent d’un « effet d’annonce »

Durée de lecture : 4 minutes

11 février 2021 / Alexandre-Reza Kokabi (Reporterre)



Le gouvernement a annoncé, dans « Le Monde », l’abandon du projet actuel d’agrandissement de l’aéroport Charles-de-Gaulle. Les opposants dénoncent un coup de communication.

Jeudi 11 février, le gouvernement a annoncé l’abandon du projet de nouveau terminal à l’aéroport de Roissy, le plus grand projet aéroportuaire français. Cette décision intervient au lendemain de la présentation en conseil des ministres du projet de loi Climat et résilience, qui prévoit un encadrement de la création ou de l’extension d’aéroports à partir de 2022.

« Le gouvernement a demandé [à Groupe] ADP d’abandonner son projet et de lui en présenter un nouveau, plus cohérent avec ses objectifs de lutte contre le changement climatique et de protection de l’environnement », a déclaré au Monde la ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili. Le conseil d’administration de Groupe ADP, gestionnaire des aéroports parisiens de Roissy et d’Orly, devrait entériner cette décision la semaine prochaine.

Ce projet faramineux, d’un coût estimé entre 7 milliards et 9 milliards d’euros, devait permettre d’absorber jusqu’à 40 millions de passagers supplémentaires par an à l’horizon 2037. C’est plus que l’aéroport d’Orly et ses 30 millions de passagers annuels. La future aérogare devait occuper 167 hectares, sur un terrain comprenant l’actuel terminal 3. Sa construction impliquait de nouvelles liaisons de transport en commun et de nouvelles routes.

« C’est un projet obsolète, qui ne correspondait plus à la politique environnementale du gouvernement et aux exigences d’un secteur en pleine mutation, tourné vers l’avion vert de demain », a justifié la ministre. La crise sanitaire et la chute du trafic aérien ont également pesé dans cette décision : le projet était basé sur des perspectives de forte croissance du trafic, de 8,2 milliards de passagers dans le monde en 2037 contre 4,1 milliards en 2017. Or, en décembre 2020, le trafic n’atteignait guère que 25 % du niveau d’avant la crise du Covid, et les perspectives de moyen terme sont inexistantes.

Malgré cette annonce, les opposants au T4 refusent de crier victoire. « C’est une action de communication du gouvernement, mais il n’y a rien de nouveau sous le soleil, estime Audrey Boehly, membre du collectif Non au T4, jointe par Reporterre. L’été dernier, le ministre délégué chargé des Transports Jean-Baptiste Djebbari avait déjà demandé à ADP de réviser son projet. » Selon Le Monde, le gouvernement demande en effet au Groupe ADP de proposer un autre projet, « qui ne sera pas centré sur l’accroissement des capacités de Roissy, mais visera à améliorer les infrastructures pour augmenter l’intermodalité avec le train ». Cependant, le gouvernement « ne ferme pas complètement la porte à une augmentation de la capacité de Roissy à moyen terme, si le projet ne dépasse pas l’emprise actuelle de l’aéroport, et donc n’implique pas d’artificialisation des sols, et s’il n’entraîne pas de hausse des émissions de gaz à effet de serre ».

« C’est donc bien une nouvelle demande de révision, et pas une annulation : à partir du moment où un projet permet l’augmentation du trafic aérien, c’est une hérésie dans un monde en proie aux dérèglements climatiques », rétorque Audrey Boehly, qui dénonce également les failles du projet de loi Climat et résilience dans l’encadrement de la création ou de l’extension d’aéroports à partir de 2022 : « L’article 37 de la loi Climat et Résilience limite son champ d’application aux projets nécessitant une expropriation foncière et laisse la possibilité aux aéroports de prendre en compte la compensation carbone dans leur bilan d’émissions de gaz à effet de serre. En l’état, les mailles du filet sont trop larges et le projet de loi pourrait permettre de faire passer la quinzaine de projets d’agrandissement encore dans les tuyaux. »

La bataille contre les grands projets projets aéroportuaires, y compris à Roissy, n’est donc pas terminée. « Nous ne nous laisserons pas avoir par des effets d’annonce », prévient Audrey Boehly.

Pendant la campagne des municipales, une centaine de maires d’Ile-de-France avaient écrit au président de la République pour lui demander de retirer le projet. Le samedi 3 octobre 2020, à l’appel des associations Alternatiba et ANV-COP21, la plus grande action jamais menée contre le trafic aérien visait notamment à dénoncer le projet de T4 de Roissy. A Paris, 87 activistes avaient fait irruption sur le tarmac de l’aéroport.

« Il faut (…) se prémunir contre des choix de technologies ou d’infrastructures (par exemple extension des aéroports) susceptibles de verrouiller notre économie dans un chemin incompatible avec la neutralité carbone », prévenait aussi le Haut Conseil pour le climat (HCC), le 3 décembre 2019, dans un courrier adressé au ministre de l’Économie, Bruno Le Maire.





Lire aussi : Au mépris du climat et des riverains, l’aéroport de Roissy veut 40 millions de passagers supplémentaires

Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre avec Le Monde

Photo :
. chapô : Le samedi 3 octobre 2020, 87 personnes se sont introduites samedi 3 octobre sur le tarmac de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. © Alternatiba

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