La plus grande action jamais menée en France contre le trafic aérien

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5 octobre 2020 / Justine Guitton-Boussion, Héloïse Leussier et NnoMan (Reporterre)



Samedi 3 octobre, à l’appel des associations Alternatiba et ANV-COP21, des centaines de militants ont « marché sur les aéroports » un peu partout en France. L’objectif : dénoncer les conséquences désastreuses du trafic aérien sur le climat.

  • Aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle (Val-d’Oise), reportage

Alors que la lumière matinale perçait faiblement les nuages, samedi 3 octobre, des petits groupes de militants ont soudainement surgi du brouillard automnal. Le long des routes bordant l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle, ils ont couru, les bras encombrés de grandes échelles. Leur objectif : « marcher sur les aéroports », à l’appel des mouvements citoyens Alternatiba et ANV-COP21, pour dénoncer le secteur polluant qu’est l’aviation et réclamer la réduction du trafic aérien. Des mobilisations étaient organisées dans toute la France.

L’événement étant annoncé depuis le mois de juillet sur les réseaux sociaux, les forces de l’ordre s’étaient préparées. Dès l’aube, des cars de gendarmes patientaient dans le périmètre de l’aéroport. Certains activistes ont donc immédiatement été arrêtés, pendant qu’ils positionnaient leurs échelles pour grimper sur le talus. « Les forces de l’ordre nous ont gazés très tôt, on était à peine engagé qu’ils nous gazaient déjà, témoigne Amélie, une des militantes. Et très près, ils étaient à peine à vingt centimètres de notre visage ! Ils ont réagi de manière démesurée, j’ai été extrêmement choquée. »

D’autres activistes ont réussi à échapper aux gendarmes et à atteindre les abords de l’aéroport. Munis de pinces coupantes et d’une disqueuse portable, ils sont parvenus à créer des brèches dans les barrières et barbelés, et à s’engouffrer dans l’enceinte de l’aéroport. En tout, 87 personnes ont envahi le tarmac par effraction, aux alentours de neuf heures du matin. Certains militants se sont enchaînés à un avion pour perturber le décollage.

87 personnes se sont introduites samedi 3 octobre sur le tarmac de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle.

Sur les pistes, les activistes ont successivement pris la parole pour exprimer leur rejet du projet de construction d’un terminal 4 à Roissy-Charles-de-Gaulle. À pleine capacité, ce projet émettrait l’équivalent des émissions de CO2 de 24 millions de Français pour le chauffage de leur logement. « C’est une véritable bombe climatique, s’est insurgée au micro Audrey Boehly, membre du collectif Non au terminal 4. Avec 40 millions de voyageurs par an, il ajouterait au trafic existant l’équivalent du trafic aérien de l’aéroport d’Orly ! Nous exigeons du gouvernement son abandon pur et simple, pas un simple aménagement. »

« La technologie ne suffira pas à elle seule à résoudre les enjeux climatiques de l’avion »

De l’autre côté de l’aéroport parisien, au même moment, un autre groupe de militants tentait d’accéder à l’aérogare. Ils étaient tout de suite bloqués par une ligne de gendarmes, qui ne laissaient passer que les voyageurs munis d’un billet d’avion. Un peu plus de 80 activistes sont cependant parvenus à déjouer la sécurité, et à s’introduire rapidement dans le terminal 2C. Là, ils se sont placés dans le couloir autour des tapis roulants pour applaudir et chanter. « Le but, c’est que nos amis enchaînés sur la piste nous entendent ! », criaient-ils en agitant des banderoles.

En plus de dénoncer les conséquences climatiques désastreuses du secteur aérien, différentes personnes se sont succédé au micro pour exprimer les effets que les avions ont sur leur vie. « Roissy est l’aéroport qui bat le record des vols de nuit entre 22 h et 6 h du matin, 170 avions chaque nuit ! Comment voulez-vous que les gens puissent dormir ? C’est insupportable », a expliqué Françoise Brochot, présidente de l’Association de défense du Val-d’Oise contre les nuisances aériennes (Advocnar). Et de préciser qu’à cause du bruit, « ici, autour de Roissy, on perd jusqu’à trois ans de vie en bonne santé. »

Des militants d’Alternatiba et d’ANV-COP21 le 3 octobre 2020, à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle.

Dans le hall, les voyageurs, valise roulante à la main, passaient devant les manifestants et leur jetaient un coup d’œil tantôt amusé, tantôt méfiant. « On n’empêche pas les gens de passer, expliquait Théo, bénévole pour Alternatiba. On ne connaît pas leurs raisons de voyager. Notre message, c’est plutôt d’inventer quelque chose d’autre. »

Ce « quelque chose d’autre » est tout simplement un monde avec moins d’avions. « À cause de l’augmentation du trafic aérien ces dernières années, on émet plus et on pollue plus, a expliqué Nicolas, étudiant en aéronautique. La technologie [hydrogène, agrocarburants, performances énergétiques…] ne suffira pas à elle seule à résoudre les enjeux climatiques de l’avion. Quelle solution alors ? Nous devons faire décroître le trafic aérien. » Les militants plaident pour une aide à la reconversion des salariés du secteur. « Le mouvement climat ne veut pas laisser toute la filière sur le côté, a argué Lounes, membre d’Alternatiba. Les travailleuses et travailleurs doivent être accompagnés et soutenus pour que cette transition soit à la fois durable et juste. »

125 activistes et 5 journalistes placés en garde à vue

Des députées de la France insoumise (Manon Aubry, Clémentine Autain, Mathilde Panot) devaient aussi s’exprimer mais ont été bloquées par les gendarmes. Ceux-ci, qui encerclaient la manifestation, ont fait évacuer les activistes au bout d’une heure. Les forces de l’ordre ont pris en photo les cartes d’identité de toutes les personnes présentes (y compris celles des médias) et ont escorté le groupe de manifestants jusqu’aux bus, puis jusqu’au RER. Au même moment, les 125 activistes ayant réussi ou ayant tenté d’entrer sur le tarmac, ainsi que cinq journalistes couvrant la mobilisation, ont été placés en garde à vue dans différents commissariats de la région parisienne.

Les députées France insoumise Mathilde Panot, Clémentine Autain et Manon Aubry ont été empêchées de rejoindre les militants.

De retour à Paris, les membres d’Alternatiba et ANV-COP21 n’en sont pas restés là. Très rapidement, plusieurs dizaines d’entre eux se sont réunis à La Base, quartier général des deux mouvements citoyens, pour organiser des « comités de soutien » devant les commissariats où étaient gardés à vue les activistes. Où aller ? Comment former les groupes en respectant les mesures sanitaires ? Telles étaient les questions des militants, tandis qu’une ambiance de fourmilière régnait à côté d’eux.

Dans un petit bureau, plusieurs bénévoles suivaient à distance les actions ayant lieu dans d’autres villes. À l’étage, assis devant des tables débordant de papiers et de dossiers, des militants étaient occupés à appeler les familles des gardés à vue. Près d’eux, faisant les cent pas, Basile, bénévole d’Alternatiba, appelait frénétiquement les avocats du mouvement. Le téléphone ne cessait de sonner, les coups de fil s’enchaînaient et le stress montait : jamais Alternatiba et ANV-COP21 n’avaient connu autant d’interpellations sur une seule mobilisation.

« Si on ne prend pas ces risques-là, il ne se passera rien »

À 18 heures, plusieurs groupes de militants se sont postés devant des commissariats de la région parisienne pour réclamer la « libération immédiate » de leurs amis. Aux alentours de 19 heures, alors que la nuit tombait brutalement sur le commissariat des Lilas (Seine-Saint-Denis), un comité de soutien posté à l’extérieur ne cessait de hurler « Libérez nos camarades » au mégaphone. Soudain, le nez plongé sur son téléphone, Thomas, bénévole d’Alternatiba, s’est exclamé : « Ça y est, ils vont être libérés ! » Cris de joie et applaudissements ont accompagné cette nouvelle. Quelques minutes plus tard, les premiers activistes sortaient du commissariat, acclamés par le comité de soutien. « On vous entend chanter depuis tout à l’heure, merci ! », s’est émue Amélie.

Manifestation de soutien aux militants en garde à vue devant le commissariat de Bobigny (Seine-Saint-Denis), samedi 3 octobre en fin de journée.

L’air fatigué mais le sourire aux lèvres, la jeune femme ne regrettait pas son passage en garde à vue. « Si on ne prend pas ces risques-là, il ne se passera rien, a-t-elle avancé. On a marché, on a manifesté, on a déjà testé plein d’autres choses, et on n’est jamais écoutés. Donc à un moment donné, forcément il y a cette envie d’avancer plus dans la désobéissance civile pour défendre ce qui est légitime. »

120 activistes parisiens ont été libérés samedi 3 octobre, tandis que les cinq derniers ne sont sortis que dimanche en fin de journée. Ils sont les seuls à être poursuivis pour le moment, pour « dégradation en réunion, trouble à l’activité d’un aéroport et entrave à la circulation d’un aéronef ». Selon les enquêteurs, ces cinq personnes apparaîtraient sur des photos et vidéos, notamment un reportage de France 3. Leur audience devrait se tenir au mois de juin 2021. À Bordeaux, sept militants avaient été placés en garde à vue samedi 3 octobre, pour s’être introduits sur une zone sécurisée de l’aéroport de Mérignac, avant d’être libérés dans la soirée. Leur procès aura lieu au mois de février 2021.


À NANTES, LE REFUS DE L’EXPLOSION PROJETÉE DU TRAFICRIEN

  • Aéroport de Nantes (Loire-Atlantique), reportage

« Urgence climatique : Nantes-Paris annulé », voici le message qu’ont pu lire les usagers de l’aérogare de Nantes ce samedi 3 octobre à l’entrée des salles d’embarcation, tandis qu’une vingtaine de personnes, « victimes du crash climatique », gisaient au sol entre 9h30 et 11h. Un « die-in » organisé par GIGNV, Alternatiba Nantes, Extinction Rébellion Nantes, Attac 44 et Greenpeace Nantes pour réclamer la réduction du trafic aérien et la reconversion des salariés de l’aéronautique, dans le cadre de l’appel national à marcher sur les aéroports. Parmi la dizaine de vols prévus ici dans la matinée, l’un devait rallier l’aéroport Charles-de-Gaulle en 65 minutes. Cela, alors que le train au départ du centre-ville de Nantes met deux heures pour aller Paris. Et pollue au moins vingt fois moins.

En réalité, aucun vol n’a été bloqué. Les passagers ont pu accéder aux salles d’embarcation en enjambant les militants. Contrairement à Paris, l’idée d’investir le tarmac a été vite écartée par les organisateurs, notamment en raison du risque juridique encouru. Il s’agissait surtout de se faire remarquer et de susciter des réactions. Ce qui fut effectivement le cas. « C’est un peu choquant mais ils ont raison », disait un passager à destination de Lisbonne. Tout comme les autres passants, les joueurs du FC Nantes, en partance pour Nice, ont bombardé les activistes de photos.

À l'aéroport de Nantes, samedi 3 octobre 2020.

La gendarmerie filtrait les entrées à l’aérogare, de peur de voir arriver d’autres militants. Le personnel de l’aéroport faisait la moue. « À cause de vous, à la fin, on va tous perdre nos emplois », s’est agacée une salariée d’Air France. Faux, lui a rétorqué un militant d’Extinction Rébellion Nantes. « Nous réclamons la reconversion du secteur, avec un accompagnement de ce changement. Que l’État mette les financements au bon endroit », explique Margot, de l’association GIGNV. Ces associations sont d’ailleurs entrées en contact avec des syndicats locaux de l’aérien, pour réfléchir à des stratégies communes de réduction de l’aviation.

La lutte a du sens à Nantes. Car l’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes n’a pas anéanti les envies de certains de multiplier les vols en Loire-Atlantique. Des travaux d’agrandissement sont prévus à l’aéroport de Nantes après la désignation d’un nouveau concessionnaire en 2021 (l’actuel est la compagnie Vinci). Le projet prévoit d’accueillir jusqu’à 15 millions de passagers d’ici à 2040, contre 7 millions aujourd’hui, selon Ouest-France. Cela signifierait plus de pollution, mais aussi plus de nuisances pour les riverains.

« Chaque fois qu’un avion décolle, c’est à peine si on peut s’entendre parler pendant cinq minutes », explique Élodie, adhérente à GIGNV et habitante de Bouguenais. Dans cette commune où est implanté l’aéroport, beaucoup militaient pour un transfert de l’aéroport à Notre-Dame-des-Landes. Le Collectif des citoyens exposés au trafic aérien (Coceta) continue de réclamer un déménagement de l’aéroport. « Cela ne ferait que déplacer le problème. Il faudrait plutôt utiliser notre énergie pour réfléchir à la manière de transférer une partie des déplacements sur le ferroviaire », estime Élodie, plaidant pour un dialogue avec le Coceta.

Après cette action, environ 140 personnes ont manifesté sur la route principale menant à l’aéroport, avec les mêmes associations. La manifestation avait été déclarée à la préfecture et les automobilistes ont pu se reporter sur d’autres itinéraires. La déambulation était festive, intergénérationnelle, rythmée au son d’une joyeuse fanfare, mais sous une pluie battante en continu. Le pique-nique qui devait suivre a été annulé. Parmi les participants, Marguerite et Olympe (prénoms d’emprunt) nous on fait part de leurs impressions. « C’est à la fois drôle et tragique. C’est sympa de venir manifester en dehors de la ville, l’ambiance est conviviale, mais on a de plus en plus de mal à croire à l’efficacité de ce type de manifestation », explique Marguerite. Pour ne plus avoir l’impression de se battre pour rien, ces deux jeunes femmes ont d’ailleurs décidé de s’installer à la campagne et de miser sur l’autonomie. Mais elles gardent « un petit espoir » de voir les choses évoluer. Les organisateurs de l’événement étaient quant à eux satisfaits. « Nous sommes contents qu’autant de personnes se soient mobilisées malgré la pluie. C’était notre première action d’envergure contre l’aérien, et ce n’est que le début », affirme Margot de GIGNV.


Des actions à Montpellier, Tours, Besançon, Clermont-Ferrand et Bordeaux

À Montpellier, une centaine de personnes ont marché en direction de l’aéroport munies de valises symbolisant les 85,1 kg de CO2 émis par passager pour le vol Paris-Montpellier. À Tours, Besançon et Clermont-Ferrand, les citoyens se sont rassemblés pour exiger la fin des subventions à ces infrastructures déficitaires et la réaffectation de cet argent public dans les mobilités douces. À Bordeaux, une marche et une vélorution ont eu lieu pour demander l’abandon des lignes substituables par le train.
À Marseille, la contestation s’est concentrée sur l’enquête publique concernant l’extension de l’aéroport avec des prises de parole dans le hall, le déploiement de banderoles et le lâcher d’avions en papier contenant les informations relatives à cette enquête publique. À Caen, c’est une vélorution qui s’est élancée à destination de l’aéroport. Si la mobilisation a dû être annulée à Nice en raison d’une météo désastreuse, le collectif en lutte contre l’extension de l’aéroport a tenu à déployer une banderole pour appeler la population à se mobiliser massivement pour l’annulation du permis de construire. À Mulhouse, le collectif de riverains contre les nuisances de l’aéroport Bâle-Mulhouse a conduit une marche rassemblant plus de 300 personnes pour dénoncer le projet d’extension. À Lille, la vélorution et la marche initialement prévues se sont transformées en un rassemblement des porte-paroles des organisations mobilisées. La question de l’aviation de loisirs a également été posée à l’aérodrome de Gap-Tallard par les manifestants : faut-il encore faire voler des avions pour le plaisir de sauter en parachute ?





Lire aussi : Reconvertir les salariés du secteur de l’aviation : la réflexion commence

Source : Justine Guitton-Boussion, à Roissy, et Héloïse Leussier, à Nantes, pour Reporterre

Photos :
. © NnoMan/Reporterre
. Photo sur les pistes de Roissy : © Alternatiba
. À Nantes : © Héloïse Leussier/Reporterre

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