Reportage — La balade du naturaliste
« Dans les roseaux, il y a un magnifique héron qu’on ne voit plus » : les marais, des espaces sensibles à préserver
Le marais d’Épisy, en Seine-et-Marne, est constitué d'une mosaïque de milieux entre terre et eau. - © Martine Marras / Reporterre
Le marais d’Épisy, en Seine-et-Marne, est constitué d'une mosaïque de milieux entre terre et eau. - © Martine Marras / Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
Mésanges charbonnières, cormorans, lézards... Les zones humides, véritables réservoirs de biodiversité, sont essentielles. Direction la Seine-et-Marne, à la découverte du marais d’Épisy, l’un des rares marais tourbeux d’Île-de-France.
Ce reportage s’inscrit dans notre série La balade du naturaliste : une randonnée à la découverte d’une espèce ou d’un milieu exceptionnel, en compagnie d’une ou d’un passionné.
Marais d’Épisy (Seine-et-Marne), reportage
C’est dans la vallée du Loing, entre les plaines cultivées et la forêt de Fontainebleau, que s’étend le site naturel du marais d’Épisy. En y entrant, on découvre une mosaïque de milieux entre terre et eau. D’un côté, un vaste étang bordé d’une roselière ; de l’autre, le marais peuplé de joncs et de marisques. Un sentier en bois, sur pilotis, surplombe la zone marécageuse et de grands arbres bordent l’ensemble. Nos guides, Clément Lenormand et Steve Gauyacq, sont respectivement ornithologue et botaniste de terrain. Tous deux sont écologues, ils étudient les conséquences des activités humaines sur les écosystèmes naturels pour Seine-et-Marne Environnement, l’agence départementale de sensibilisation à l’environnement.
« Le marais d’Épisy est un site connu des naturalistes depuis très longtemps. Au XVIIIe siècle, Georges Buffon, grand botaniste, y venait avec ses élèves. Avant, il n’y avait pas cette diversité de milieux. Le marais était partout et s’étendait jusqu’au terrain de sport », raconte Steve Gauyacq en désignant le terrain qui jouxte le parking. Aujourd’hui, l’étang issu d’une ancienne carrière domine le site, tandis que le marais, qui recouvrait 47 hectares, ne s’étend plus que sur 9 hectares.
Alors qu’au cours du siècle dernier, plus de 50 % des zones humides ont disparu en France, il aura fallu attendre la fin du XXe siècle pour que leur intérêt écologique soit reconnu. C’est en 2005 que le département de Seine-et-Marne a acquis le marais d’Épisy pour 1 euro symbolique. Depuis, des actions sont engagées afin de maintenir le niveau d’eau et ainsi préserver l’habitat d’espèces remarquables. Reconnue pour sa richesse écologique, la basse vallée du Loing, dont le marais d’Épisy fait partie, est classée Natura 2000, réseau d’aires protégées à l’échelle européenne.
Le marais d’Épisy a la particularité d’être un marais tourbeux, rare en Île-de-France. En se penchant au-dessus du marais, Steve Gauyacq nous montre les amas de végétaux qui transparaissent dans l’eau brunâtre, très peu profonde. « Comme le milieu est tout le temps gorgé d’eau, les résidus de végétaux ne se décomposent pas complètement. Des fibres sombres, noires comme le carbone, s’accumulent avec le temps et forment la tourbe. Ici, on a entre 50 cm et 1 mètre de tourbe. Dites-vous que pour en avoir 1 cm, il faut une dizaine d’années, donc pour arriver à cette profondeur de tourbe, il a fallu des siècles », commente-t-il.
La tourbe joue un rôle essentiel dans la régulation de l’eau : « Elle a la capacité de se gorger d’eau comme une éponge. L’hiver, elle se remplit d’eau et, l’été, elle va la restituer lors des périodes de sécheresse. »
Par moment, on aperçoit furtivement des grenouilles se jetant dans l’eau marécageuse. L’instant d’avant, elles passent inaperçues tant leur couleur se confond avec les teintes brunes de la végétation. On cherche d’autres animaux du regard, mais seuls deux canards se laissent voir, cachés près de la roselière. Depuis les arbres, des chants d’oiseaux nous parviennent, que Clément Lenormand identifie : mésange charbonnière, grive musicienne et bouscarle de Cetti.
Environ 143 espèces d’oiseaux observées et 50 espèces d’odonates (libellules et demoiselles) sont recensées sur le site. Certaines espèces sont indicatrices du bon état du milieu. « Tous les ans, un suivi de deux espèces d’escargots [vertigo des moulins et vertigo étroit] est réalisé. Leur présence est un indicateur du niveau d’eau du marais. On trouve aussi ici deux espèces de libellules particulières, l’agrion de mercure et la cordulie à corps fin. Ces quatre espèces, protégées à l’échelle européenne, ont permis au site d’être classé Natura 2000 », explique Clément Lenormand. En ce mois de février cependant, il rappelle que les libellules sont encore enfouies dans la vase, à l’état de larves.
Situé sur un bassin sédimentaire dominé par les calcaires, le marais a également la particularité d’être alcalin, c’est-à-dire basique. « En Bretagne ou dans le Massif central, on trouvera le même type de milieu humide, mais pas tout à fait la même végétation parce que le sol y est acide. La marisque et le choin noirâtre sont typiques du marais alcalin », précise Steve Gauyacq.
Un plan de gestion sur dix ans
Sur le sentier surélevé qui traverse le marais, on passe devant la vanne qui régule le niveau d’eau. Fermée, elle permet d’éviter l’assèchement du marais. Toutefois, il est parfois utile de la relever temporairement pour laisser l’eau s’échapper, notamment pour la fauche.
En désignant les herbes qui dépassent de l’eau, Steve Gauyacq nous explique : « La fauche est importante pour la survie du marais. Si on le laissait évoluer naturellement, les arbustes l’envahiraient et on perdrait la biodiversité spécifique à ce milieu. Pour conserver ce type de milieu, il faut faire des plans de gestion sur dix ans, qu’on révise selon les retours des inventaires naturalistes. Là, vous voyez que la végétation est à ras, mais si vous revenez en septembre, elle sera très dense. »
Contrastant avec la végétation rase, quelques arbustes émergent de l’eau stagnante. Clément Lenormand explique : « Le département laisse volontairement quelques arbustes pour avoir une diversité de milieux. Certaines espèces affectionnent les milieux ouverts avec des buissons, dans lesquels elles peuvent se cacher. La pie-grièche écorcheur est un oiseau présent sur le marais. Il est connu pour son appétence à empaler ses proies sur les buissons épineux. »
Lézards, cormorans, bernaches du Canada...
Le long du chemin, on aperçoit deux lézards qui profitent des premiers rayons du soleil après une semaine pluvieuse. À l’extrémité, une plateforme d’observation nous offre un panorama sur le plan d’eau. On observe au loin un cormoran qui prend son envol et des bernaches du Canada, posées sur la berge. Avec sa longue-vue, Clément Lenormand repère une grande aigrette, immobile : « C’est comme ça qu’elle attend les poissons, elle peut rester ainsi pendant des heures. »
L’ornithologue nous explique que beaucoup d’oiseaux se cachent dans les roseaux et buissons, et restent très discrets : « Le râle d’eau est toute l’année dans le marais mais il est très timide. Parfois, on entend son cri et on se dit qu’il est encore là. » Il sort de son sac un appareil : « C’est un micro qu’on utilise sur le terrain. On l’accroche à un arbre en hauteur et on le laisse travailler. Dans les roseaux, il y a un magnifique héron qu’on ne voit plus depuis quelques années, le butor étoilé. Je vais poser le micro pour essayer de l’entendre ce soir. »
Le marais d’Épisy est inscrit sur la liste verte de l’Union internationale pour la conservation de la nature, qui reconnaît les aires protégées dont la gestion et la gouvernance sont efficaces pour la sauvegarde des espèces. « La présence d’espèces indicatrices, comme l’épipactis des marais, nous montre que le milieu est en bon état, dit Steve Gauyacq. La principale difficulté est le maintien de l’eau dans le marais, il faut trouver le bon équilibre pour que le milieu soit en pleine lumière, avec de l’eau constante… Quand on travaille avec un milieu naturel, c’est toujours à tâtons. »
Autrefois, les zones humides asséchées
Considérées comme incultivables, les zones humides ont longtemps subi des travaux d’assèchement. Au XIXe siècle, le marais d’Épisy a ainsi été drainé par des fossés pour le pâturage du bétail puis un siècle après, par la plantation de peupliers, très gourmands en eau. Au fil des années, la surface du marais a été réduite et dans les années 1970, il a manqué de disparaître avec l’exploitation d’une carrière de granulats.
« Quand le plan d’eau a été creusé, il a progressivement drainé le marais situé juste à côté », explique Steve Gauyacq. Il désigne l’étendue marécageuse : « Ici, il y a une nappe phréatique dite perchée. En dessous, une couche d’argile empêche l’eau de s’infiltrer dans le sol. C’est ce qui permet de garder l’eau en surface. Quand la gravière a été creusée, ils ont cassé l’étanchéité de la nappe perchée, ce qui fait que l’eau s’est écoulée dans le sol et le niveau d’eau du marais a baissé. »