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ReportageLa balade du naturaliste

Mont-Saint-Michel : une traversée pieds nus, pour « sentir la magie de cet endroit »

Didier Lavadoux, guide depuis plus de trente ans, face au Mont-Saint-Michel, le 3 novembre 2025.

Alors que la baie du Mont-Saint-Michel est au cœur d’une émission de télé, Didier Lavadoux, guide depuis plus de trente ans, propose de la traverser pieds nus. Marcher, braver le vent, la pluie... pour « sentir la magie de cet endroit ».

Ce reportage s’inscrit dans notre série La balade du naturaliste : une randonnée à la découverte d’une espèce ou d’un milieu exceptionnel, en compagnie d’une ou d’un passionné.


Baie du Mont-Saint-Michel (Manche), reportage

Jusqu’à l’avant-veille, la sortie, suspendue à la météo, semblait compromise. « Le temps s’annonce très mauvais », avait prévenu quelques jours plus tôt par téléphone Didier Lavadoux, guide indépendant dans la baie du Mont-Saint-Michel. La chance avec nous, l’horizon s’est finalement éclairci et notre guide a donné son feu vert. Au départ de la balade, sur le parking désert du Bec d’Andaine (Manche), le soleil est même presque là, derrière les nuages.

La plupart des groupes qui traversent la baie du Mont-Saint-Michel ne partent pas d’ici. Mais Didier Lavadoux préfère. « C’est de là d’où partaient les pèlerins à l’époque pour rejoindre le Mont-Saint-Michel à pied », explique l’homme de 68 ans.

Avant de se mettre en marche, il faut retirer ses chaussures, enfiler un short et plusieurs couches pour le haut du corps. « La traversée se fait exclusivement pieds nus, sinon on risque de perdre ses bottes dans la vase et on va franchir des fleuves jusqu’aux genoux. » Nous voilà prévenus. Après avoir chargé son sac à dos rempli du matériel de sécurité obligatoire — un GPS, une corde, une radio VHF, une trousse à pharmacie — et sur lequel est accroché un petit singe en peluche trouvé dans la baie il y a des années, il se met rapidement en marche, une paire de jumelles autour du cou.

Didier Lavadoux, guide indépendant, devant le Mont-Saint-Michel. © Quentin Bonadé-Vernault / Agence 43mm / Reporterre

Les plus grandes marées d’Europe

Sur la plage, un immense désert apparaît, la mer s’est retirée sur des kilomètres et le ciel gris se reflète dans les flaques d’eau brillantes. Mais d’ici quelques heures, tout sera recouvert d’eau. On ne voit pas la Manche, « sinon on serait mal barré », dit Didier Lavadoux. Sur sa main gauche, il a écrit au stylo les heures et les coefficients de marée. Notre petit groupe parti à 9 h 45, « si on veut avoir le temps, il ne faut pas traîner ».

Autrement dit, il ne faut pas se laisser surprendre, c’est ici que l’on observe les plus grandes marées d’Europe avec un différentiel pouvant aller jusqu’à 14 mètres entre basse et haute mer. Pendant les grandes marées qui démarreront dans quelques heures, l’eau peut s’éloigner jusqu’à 15 km des côtes puis encercler le Mont-Saint-Michel.

Pendant les grandes marées, l’eau peut s’éloigner jusqu’à 14 km des côtes puis encercler le Mont-Saint-Michel. © Quentin Bonadé-Vernault / Agence 43mm / Reporterre

Pour l’heure, le monument a bien les pieds au sec. Dans cette immensité, il se dresse au loin et sur la droite, à mi-chemin entre le monument et la côte, l’îlot de Tombelaine, classé réserve ornithologique. C’est notre destination : une boucle de 8 km à travers la baie.

Désormais, Didier Lavadoux ne propose plus d’aller jusqu’au site emblématique aux 2,7 millions de visiteurs par an. Après une trentaine d’années à organiser des balades dans la baie, le premier guide indépendant sur le site dans les années 1980 préfère rester loin de la foule : « Je suis guide de la baie, pas guide du Mont-Saint-Michel. » Et puis lui, ce qu’il préfère, c’est Tombelaine, « l’enfant pauvre de la baie ».

Un milieu « chaotique donc imprévisible »

Au bout de quelques pas, le sable sec laisse place à un sable vaseux qui glisse entre les orteils, enveloppant les pieds d’une sensation humide. Nous voici sur la tangue, « un mélange de fragments de roches et de petits squelettes d’animaux marins. Elle est composée de grains qui mesurent environ 50 micromètres, soit un demi-centième de millimètre ! Au fil des marées montantes, la tangue s’accumule naturellement dans la baie », explique notre guide.

Une odeur plus terreuse et organique monte des sédiments gorgés d’eau de mer. Ramassant un objet qui ressemble à un galet, c’est en fait de la tangue, formée lorsque la mer arrache des morceaux d’herbus. « La couleur naturelle de la tangue est noire, elle devient grise avec l’oxydation », montre-t-il en ouvrant le morceau en deux.

« Je me suis retrouvé
avec de l’eau jusqu’au nombril »

Quelques instants plus tard, c’est le moment de franchir le Lerre, l’un des fleuves qui vient se jeter dans la Manche au niveau de la baie. « J’y vais d’abord et vous attendez que j’atteigne l’autre rive pour me rejoindre », nous intime le sexagénaire. De l’eau jusqu’aux genoux, il ne faut pas s’arrêter pour éviter de s’enfoncer. L’eau fraîche ne procure pas de sensation de froid : le rythme soutenu de nos pas réchauffe vite le corps. La vase, fraîche et souple, enserre doucement les chevilles, procurant un effet tout doux.

Des traces de pas d’oiseaux marins sur la tangue lors de la balade en baie. © Quentin Bonadé-Vernault / Agence 43mm / Reporterre

Après des années à arpenter la baie, il reste toujours sur ses gardes. « Ce milieu est chaotique et donc imprévisible. Une fois, le sol s’est effondré sous mes pieds alors que j’étais à 2 mètres du bord, je me suis retrouvé dans les sables mouvants, j’ai pu m’en sortir en me laissant partir dans l’eau », se souvient-il. Mais le plus dangereux ici, c’est le brouillard : « Une autre fois, le temps avait changé très vite, le vent ajouté à une pluie battante ralentissant la marée descendante, la mer et les fleuves ne faisaient qu’un, je me suis retrouvé avec de l’eau jusqu’au nombril. Ici, il faut rester humble, on n’est rien du tout. »

Tiens là, justement, Didier Lavadoux nous montre une plaque de sables mouvants. Rapidement en bougeant un peu les pieds, le sol bouge, vit, réagit et très vite, on se retrouve enfoncé jusqu’aux mollets.

Des espèces en déclin

Soudain, il nous montre des spatules au loin, des oiseaux au plumage blanc et reconnaissables à leur long bec. « Avec le changement climatique, l’espèce est désormais là presque toute l’année, comme les aigrettes et les hérons garde-bœufs. » Didier Lavadoux a le temps de les observer, lorsqu’il n’est pas en balade dans la baie, il est en planque pour photographier les 350 espèces d’oiseaux aquatiques et de passereaux qui la peuplent.

Ce qui émerveille le plus notre guide, c’est le vulcain migrateur : « Imaginez un papillon de 1 gramme qui passe par ici pendant sa migration avec du vent à 40 km/h, c’est prodigieux ! » À l’inverse, l’ornithologue observe de moins en moins nombre d’oiseaux comme le vanneau huppé, le pluvier doré ou même le goéland.

Du côté des espèces marines, le déclin est plus significatif. « Avant, quand on traversait des cours d’eau, on pouvait marcher sur des plies et des soles, on voyait des bancs de mulets sauter et je voyais de temps en temps des hippocampes échoués », souffle-t-il. Les saumons, emblématiques de la baie du Mont-Saint-Michel, ont eux aussi vu leur population se réduire drastiquement.

Au loin, un cormoran profite de la marée basse. © Quentin Bonadé-Vernault / Agence 43mm / Reporterre

Si certaines espèces sont de moins en moins représentées dans la baie, d’autres restent bien présentes, bien que plus discrètes. Par exemple, alors que nous marchons sur un sol plus granuleux, « c’est le signe de la présence du corophium volutator, un crustacé de 2 cm qui ressemble à une minicrevette, on en trouve plus de 1 000 par m² ! » La preuve, à peine Didier Lavadoux soulève un peu de sédiments qu’on voit la petite bête, occupée à creuser des galeries.

Et ces traces ocre sur le sol révèlent la présence de diatomées, des microalgues capables de se fabriquer un exosquelette en silice, qui est en fait du verre. « Elles font ça à température ambiante alors que nous, pour faire du verre, il faut atteindre 1 500 °C ! »

Ce que Didier Lavadoux aime ici, «  c’est que tout change  ». © Quentin Bonadé-Vernault / Agence 43mm / Reporterre

Un peu plus loin apparaissent de longues tiges formant des touffes denses. Il s’agit de la spartine de Townsend, une plante halophile dont la présence en plein milieu de la baie est la preuve de l’ensablement du site, selon notre guide. « C’est un phénomène naturel qui s’est accéléré avec la construction de la digue-route pour se rendre au Mont-Saint-Michel. Ici, 80 % des sédiments présents dans la baie sont fabriqués en baie, et une grande partie d’entre eux restent dans ce circuit fermé, ce qui accroît l’ensablement. »

Tout à coup, Didier Lavadoux s’arrête net : « Écoutez, c’est le sifflement du pluvier argenté. » Mais l’oiseau limicole au plumage gris est déjà reparti, notre guide reproduit le son aigu. Puis, avec ses jumelles, il aperçoit un courlis cendré. Il avance lentement, fouillant la vase avec son long bec courbé à la recherche de petits vers, crustacés et mollusques.

« C’est dans l’effort que naissent les souvenirs »

Au-delà des oiseaux, ce qu’il aime ici, « c’est que tout change ». Arrivés devant Tombelaine, « il y a encore un an, on trouvait ici une fosse, il y avait tout autour un grand trou de 30 mètres de large, on pouvait voir des phoques dedans, au fur et à mesure des marées, tout a été rebouché ».

La Sélune, un autre des fleuves se jetant dans la mer au niveau de la baie, s’est déplacée de quelques mètres derrière l’îlot. Au moment de le franchir, le sol devient glissant, rendant chaque pas plus difficile, la vase se colle à la peau et ralentit la progression.

L’îlot de Tombelaine, «  l’enfant pauvre de la baie  ». © Quentin Bonadé-Vernault / Agence 43mm / Reporterre

Devant, Didier Lavadoux aperçoit sur l’îlot un panneau solaire. Il a été installé par les équipes de France TV pour alimenter une caméra qui, avec sept autres et un drone, filme en direct 24 h/24 le spectacle des grandes marées, du 3 au 9 novembre. Appelé « slow TV », ce programme lent, qui invite à la contemplation de la nature, laisse notre guide perplexe.

« Pour sentir la magie de cet endroit, rien ne vaut une traversée de la baie. Marcher, braver le vent, la pluie, franchir des cours d’eau… C’est dans l’effort que naissent les souvenirs. » Au-delà de l’émission, il constate que « les gens veulent tout voir en un minimum de temps, résultat, on a tout vu, mais on n’a rien regardé ».


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