CHRONIQUE - Face aux hommes pressés, la sagesse de Pierrot

Durée de lecture : 5 minutes

2 décembre 2014 / Corinne Morel Darleux

Une zone inondable dans un coin de la Drôme, une retenue d’eau à construire. Mais la mairie, qui veut « gagner du temps », choisit pour la construire des bonnes terres agricoles, sans consultation, et envoie les tractopelles sans avertir le fermier. Résultat : opposition, réunions, syndicats... Il eut été tellement plus simple d’en discuter avant autour d’un verre de Clairette de Die.


C’était une drôle idée de vouloir rencontrer un paysan viticulteur en pleine activité de déblaiement post-vendanges et de tronçonnage de souches à l’orée de l’hiver, j’avoue. Surtout quand celui-ci est en plus trésorier d’une Cuma (Coopérative d’utilisation de matériel agricole), conseiller municipal d’opposition communiste, et trésorier d’un groupement d’employeurs de vingt membres, toujours par monts et par vaux.

Casquettes et pot-au-feu

Alors quand j’ai appelé Pierrot, on a commencé par regarder la météo à trois jours pour fixer celui de notre rencontre en espérant la pluie qui éloigne des champs. Mais il n’y avait pas d’averse prévue, alors finalement on s’est retrouvés tous les trois avec Philippe, conseiller municipal lui aussi et élu au département sur le canton de Die, pour casser la croûte à midi.

« Il va bien falloir de toute manière que j’aille faire des courses », m’a dit Pierrot dans un sourire. Et en guise de sandwiches on a eu droit à un magnifique pot-au-feu avec carottes et patates du lieu.

Pierrot habite à quelques encablures de Die, une maison où il y a tout le temps du monde. Cet été il a accueilli une des surprises culturelles des circuits à bicyclette de David (cf chronique précédente). Et c’est donc un gars très occupé, un écolo anti-nucléaire et paysan qui a pris sa carte au PCF en 2008, de ceux qui collectionnent les casquettes et les raisons de se mobiliser.

Syndicaliste de la Confédération paysanne et ancien plaideur au tribunal paritaire, il connaît aussi sur le bout des doigts le Code rural. Et c’est ce qui lui a permis de s’opposer aux premiers tractopelles sur le bassin d’orage du quartier Truchard.

Bassin d’orage

Il est naturellement beaucoup question en ce moment dans les luttes écologistes de barrages et de retenues d’eau. Un bassin d’orage, c’est une retenue d’eau artificielle, qui s’étend là sur environ un hectare pour éviter lors des grosses pluies que la station d’assainissement déborde – ce qui arrive une dizaine de fois par an selon Philippe - et aille se déverser directement dans la rivière de la Drôme.

D’éviter aussi que des maisons récemment construites sur des zones pourtant inondables se retrouvent les pieds dans l’eau. « Nous on est des citoyens responsables tu comprends, les paysans veulent pas emmerder les autres, mais maintenant qu’ils ont permis que des maisons soient construites ici en zone inondable, on fait quoi ? On va pas les raser. Donc il faut des bassins d’orage, là-dessus on est d’accord », m’explique Pierrot.

Mais curieusement, la municipalité a choisi des terres agricoles, parmi les meilleures du coin, pour installer ce bassin. Une parcelle cultivée, de bonne terre fertile dans un Diois qui n’en a pas tant, bien plate, et sur laquelle est installé un fermier. Alors que quelques mètres en aval se trouve un autre terrain, plus biscornu, humide en permanence et sans aucun intérêt agronomique, qui lui n’a pas vu un tracteur depuis plus de trente ans. Il suffirait à un géomètre de venir vérifier que le dévers n’est pas trop important.

Du coup, là les paysans, fatalement, sont beaucoup moins d’accord. D’autant qu’ils n’ont pas vu la moindre trace de la concertation qu’ils avaient demandée. C’était pourtant pas un truc compliqué dans ce coin où tout le monde se connaît, Pierrot avait même proposé de se retrouver chez lui autour d’un verre de Clairette. Nulle trace non plus de l’étude commandée par la Mairie qu’il aura fallu réclamer pendant de longues semaines, en s’y mettant à deux conseillers municipaux, avant d’en récupérer une copie.

Entre-temps, nos deux élus ont donc découvert le projet soumis au vote en conseil municipal et contre-argumenté sur la nécessité de préserver les terres agricoles en proposant comme alternative l’autre terrain en contrebas. Les deux appartiennent à des propriétaires qui sont loin, dans le Sud-Ouest et à Paris. La Mairie se défend en indiquant que seul l’un d’entre eux est vendeur et qu’il est donc plus simple de faire le bassin d’orage chez lui.

Les hommes pressés

Plus simple... Pas certain. Parce que quand on veut aller au « plus simple » sans se préoccuper du temps long, de l’intérêt collectif et en zappant les étapes du dialogue avec les populations concernées, en réalité on gagne rarement du temps. Et du coup, quand le services des eaux et les experts du bureau d’étude ont débarqué début septembre sur le terrain, « avec les premières pelles », pour les études géologiques, ils ont buté sur un os.

Le fermier, qui n’avait pas été prévenu, a alerté Pierrot qui a débarqué à son tour et indiqué aux présents que ces travaux étaient illégaux en vertu du Code Rural. La Confédération paysanne de la Drôme a été informée illico. « J’ai jamais foutu sur la gueule de personne, je vais pas commencer à mon âge », leur dit Pierrot, « mais là c’est illégal alors appelez les gendarmes, dites-leur qu’on vous empêche de creuser et de faire votre boulot ».

Avec un sourire en coin, il me confie qu’il savait alors que les gendarmes lui donneraient raison : eux aussi, dans le Diois, ils connaissent le droit des paysans. Au final ce jour-là, tout le monde repartira sans qu’aucun trou n’ait été fait.

Depuis, une réunion a eu lieu en Mairie, et au lieu d’une discussion tranquille autour d’une Clairette de Die dans la cuisine de Pierrot, ils se sont retrouvés avec tous les services et acteurs réunis. Et avec quatre syndicalistes de la Conf’. Et puis, plus rien. Maintenant on attend.

Moralité : quand c’est urgent et important, ça vaut le coup de prendre son temps.



Source et photos : Corinne Morel Darleux pour Reporterre

Corinne Morel Darleux est coordinatrice des assises de l’écosocialisme et conseillère régionale Front de gauche Rhône Alpes. Son blog : Les petits pois sont rouges.

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